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Texte à méditer :  Avant notre venue, rien de manquait au monde ; après notre départ, rien ne lui manquera.   Omar Khayyâm
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Figures philosophiques

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L'argument physico-théologique ou téléologique
  "Vous [les stoïciens] dites qu'il y a trop d'art dans le monde et qu'on y voit trop de merveilles pour ne pas y reconnaître la main d'un ouvrier divin, et vous abaissez cette majesté divine jusqu'à la vouloir trouver dans l'organisation délicate des abeilles et des fourmis ; comme s'il y avait parmi les dieux quelque Myrmécide, chargé de la fabrication de tous les menus ouvrages. Vous prétendez que sans Dieu rien ne peut se faire. Voici Straton de Lampsaque qui affirme le contraire, et qui décharge Dieu d'une tâche véritablement énorme. Puisque, dit-il, les prêtres des dieux ont le privilège de ne point travailler, n'est-il pas bien plus juste encore d'étendre ce privilège jusqu'aux dieux eux-mêmes ? Je n'ai pas besoin, ajoute-t-il, du concours des dieux pour fabriquer le monde. Tout ce qui existe est l'ouvrage de la nature, non pas qu'elle ait opéré avec ces petits corps semés d'aspérités ou polis armés de crochets ou de bras, et le vide entre deux. Ce sont là, dit Straton, des rêves de Démocrite ; c'est de l'imagination et non de la science. Pour lui, interrogeant l'une après l'autre les diverses parties du monde, il prouve que rien ne se fait et n'existe qu'en vertu de poids et de mouvements naturels. Ainsi il affranchit Dieu d'un grand travail et me délivre d'une grande crainte. Comment penser en effet que Dieu gouverne notre destin sans trembler nuit et jour devant cette puissance suprême ; et sans craindre, lorsque le malheur fond sur nous (et quel homme en est épargné), que nous ne soyons justement frappés ? Cependant je ne suis pas partisan de Straton, je ne le suis pas non plus de votre doctrine. Tantôt l'une, tantôt l'autre des deux opinions me semble la plus probable."

 

Cicéron, Premiers académiques, 45 av. J.-C., II, 38.



  "Tous les hommes qui persistent à ignorer Dieu sont fondamentalement insensés. En contemplant les biens qu'ils avaient sous les yeux, ils ont été incapables de discerner « Celui qui est » ; en examinant ses œuvres, ils n'ont pas reconnu l'artisan qui en est l'auteur. Mais ce qu'ils ont pris pour des dieux gouvernant le monde, ce sont le feu, le vent, l'air rapide, les constellations, l'eau impétueuse ou encore le soleil et la lune. S'ils ont été séduits par leur beauté au point de les considérer comme des dieux, ils auraient dû se rendre compte que le Maître de ces choses leur est bien supérieur, car celui qui les a créées est la source de la beauté. S'ils ont été frappés par leur puissance et leur efficacité, ils auraient dû en conclure que celui qui les a formées est bien plus puissant. Car, en réfléchissant à la grandeur et à la beauté des créatures, on peut, par analogie, se faire une idée de leur Créateur.
  Cependant, il ne faut pas trop blâmer ces gens : ils ne s'égarent peut-être qu'en cherchant Dieu et en voulant sincèrement le trouver. Entourés par ses œuvres, ils les étudient attentivement ; ils sont séduits par leur apparence, car ce qu'ils voient est tellement beau ! Toutefois, ils ne sont pas entièrement excusables : s'ils ont pu acquérir assez de connaissances pour arriver à étudier les secrets du monde, pourquoi n'ont-ils pas découvert plus rapidement le Maître de tout ce qu'ils observent ?"

 

Livre de la Sagesse, 13, 1-9, Alliance Biblique Universelle, 1996, p. 1376-1377.


 

 "La cinquième voie est tirée du gouvernement des choses. Nous voyons que des êtres privés de connaissance, comme les corps naturels, agissent en vue d'une fin, ce qui nous est manifesté par le fait que, toujours ou le plus souvent, ils agissent de la même manière, de façon à réaliser le meilleur ; il est donc clair que ce n'est pas par hasard, mais en vertu d'une intention qu'ils parviennent à leur fin. Or, ce qui est privé de connaissance ne peut tendre à une fin que dirigé par un être connaissant et intelligent, comme la flèche par l'archer. Il y a donc un être intelligent par lequel toutes choses naturelles sont ordonnées à leur fin, et cet être, c'est lui que nous appelons Dieu."
 
Thomas d'Aquin, Somme théologique, 1273, Partie I, Question 2, article 3.


  "Quelques efforts que fassent les athées pour effacer l’impression que la vue de ce grand monde forme naturellement dans tous les hommes, qu’il y a un dieu qui en est l’auteur, ils ne sauraient l’étouffer entièrement, tant elle a des racines fortes et profondes dans notre esprit. Si ce n’est pas un raisonnement invincible, c’est un sentiment et une vue qui n’ont pas moins de force que tous les raisonnements. Il ne faut pas se forcer pour s’y rendre, mais il faut se faire violence pour la contredire.
  La raison n’a qu’à suivre son instinct naturel pour se persuader qu’il y a un dieu créateur de tout ce que nous voyons, lorsqu’elle jette les yeux sur les mouvements si réglés de ces grands corps qui roulent sur nos têtes : sur cet ordre de la nature qui ne se dément jamais : sur l’enchaînement admirable de ses diverses parties qui se soutiennent les unes les autres, et qui ne subsistent toutes que par l’aide mutuelle qu’elles s’entreprêtent : sur cette diversité de pierres, de métaux, de plantes : sur cette structure admirable des corps animés : sur leur production, leur naissance, leur accroissement, leur mort. Il est impossible qu’en contemplant toutes ces merveilles l’esprit n’entende cette voix secrète, que tout cela n’est pas l’effet du hasard, mais de quelque cause qui possède en soi toutes les perfections que nous remarquons dans ce grand ouvrage.
  En vain s’efforcerait-on d’expliquer les ressorts de cette étonnante machine, en disant qu’il n’y a en tout cela qu’une matière vaste dans son étendue, et un grand mouvement qui la dispose et qui l’arrange, puisqu’il faut toujours qu’on nous dise quelle est la cause de cette matière et de ce grand mouvement : et c’est ce qu’on ne saurait faire raisonnablement sans remonter à un principe immatériel et intelligent, qui ait produit, et qui conserve l’un et l’autre."

 

Pierre Nicole, De l'éducation d'un prince, 1670, 3e partie, Veuve Charles Savreux, p. 121-123.



  "Mais si l'on examine les raisons et la fin de toutes ces choses, on y trouvera tant d'ordre et de sagesse, qu'une attention un peu sérieuse sera capable de convaincre les personnes les plus attachées à Épicure et à Lucrèce qu'il y à une providence qui régit le monde. Quand je vois une montre, j'ai raison de conclure qu'il y à une intelligence, puisqu'il est impossible que le hasard ait pu produire et arranger toutes ses roues. Comment donc serait-il possible que le hasard et la rencontre des atomes fut capable d'arranger dans tous les hommes et dans tous les animaux tant de ressorts divers, avec la justesse et la proportion que je viens d'expliquer, et que les hommes et les animaux en engendrassent d'autres qui leur fussent tout à fait semblables ? Ainsi il est ridicule de penser ou de dire comme Lucrèce, que le hasard a formé toutes les parties qui composent l'homme ; que les yeux n'ont point été faits pour voir, mais qu'on s'est avisé de voir parce qu'on avait des yeux ; et ainsi des autres parties du corps. […] Ne faut-il pas avoir une étrange aversion d'une providence pour s'aveugler ainsi volontairement de peur de la reconnaître, et pour tâcher de se rendre insensible à des preuves aussi fortes et aussi convaincantes que celles que la nature nous en fournit ?"

 

Nicolas Malebranche, De la recherche de la vérité, 1674, Livre second, 1ère partie, chapitre IV, p. 106.



  "Pour voir qu'il y a une sagesse souveraine, il ne faut qu'ouvrir les yeux, et les porter sur les merveilles de la nature. Quand la considération des cieux et des astres, de leur beauté, de leur lumière, de leur grandeur, de leurs proportions, de leur perpétuel mouvement, et de ces révolutions admirables qui les rendent si justes et si constants dans leurs changements divers, ne nous convaincraient point de cette vérité, nous la trouverions marquée dans les vagues et sur le rivage de la mer, dans les plantes, dans la production des herbes et des fruits, dans la diversité et dans l'instinct des animaux, dans la structure de notre corps et dans les traits de notre visage.
  En effet, comme tous les hommes qui m'ont appris qu'il y a une ville de Rome, ne peuvent s'accorder à se jouer de ma crédulité ; il est impossible aussi que toutes les parties de la nature conspirent à me tromper, en me montrant les caractères d'une sagesse qui n'existe point réellement.

  Il est certain même, que cette dernière preuve à quelque égard, a l'avantage sur la première, en ce que tous les hommes ont en eux des principes d'erreur et d'imposture : au lieu que les parties de la nature n'en ont point ; et qu'ainsi le témoignage général des hommes est moins infaillible, que le témoignage général des parties de l'univers, s'il est permis de nommer ainsi l'accord de tous les ouvrages de la nature, à nous mettre devant les yeux la sagesse de leur auteur.
  Il ne faut donc que considérer, si nous pouvons nous défendre de reconnaître dans la nature ces caractères de sagesse que nous croyons y avoir remarqués. La sagesse emporte deux choses, comme chacun sait, un dessein, et le choix de certains moyens qui se rapportent à ce dessein. On n'est donc en peine que de savoir, si vous pouvez remarquer quelque dessein dans les ouvrages de l'univers, ou s' il y a quelque cause qui agisse pour une fin ; en quoi certainement il y a peu de difficultés. Il faut sans doute avoir perdu la raison, pour douter que nous n'ayons des yeux pour voir, des oreilles pour ouïr, un odorat pour flairer, une voix pour nous faire entendre, des pieds pour marcher, les plantes des pieds plates pour pouvoir nous tenir debout, un coeur pour faire ou pour recevoir le sang, des veines pour le contenir, des esprits pour le faire mouvoir, des artères pour faire battre les veines, des nerfs pour recevoir les esprits : et quand nous voyons que nos yeux ne sont point dans nos pieds, d'où ils ne pourraient pas voir les objets ; que notre bouche a une communication avec notre estomac, sans laquelle nous demeurerions privés de nourriture, nous ne croyons pas sans doute, que tout cela se trouve ainsi fait sans dessein. On s'aperçoit de cette sagesse répandue dans l'univers, soit qu'on examine un seul corps, soit qu'on jette les yeux sur l'assemblage de toutes les choses corporelles."

 

Jacques Abbadie, Traité de la vérité de la religion chrétienne, 1684, 1ère partie, Section I, Chapitre IV, Reinier Leers, p. 22-24.



  "La croyance en une divinité étant le fondement de toute religion […], puisque celui qui vient à Dieu doit croire qu'il existe, il est absolument nécessaire de bien établir ce premier principe. On ne saurait en donner des preuves plus démonstratives que par des arguments tirés des lumières de la Nature, et des œuvres de la Création. Car la Théologie, comme toutes les autres sciences, ne prouve point mais suppose son objet, ne doutant point que les hommes ne soient pleinement persuadés de l'existence de Dieu par les lumières naturelles. Il y a en effet des démonstrations surnaturelles de cette importante vérité, mais elles ne sont pas communiquées à toutes les personnes ni à tous les temps, et dont les Athées ne conviennent pas par conséquent. Telles sont les illuminations intérieures de l'esprit, le don de prophétie et de prédiction des choses à venir, les miracles et autres choses semblables. Mais les preuves les plus propres à convaincre les incrédules sont celles qu'on tire des effets et des opérations exposées aux yeux de tout le monde, qu'on ne saurait désavouer, et dont on ne peut pas douter. Ces preuves là ont un autre avantage, qui est, qu'outre quelles sont convaincantes à l'égard des plus grands et des plus habiles adversaires de l'Existence de Dieu, elles sont aussi intelligibles à ceux, dont les lumières sont les plus bornées."

 

John Ray, La Sagesse de Dieu, 1691, Préface.

 

  "Il n'y a assurément pas d'argument plus palpable et plus convaincant de l'existence d'un Dieu, que l'art et la sagesse admirables qui se manifestent dans la composition, la constitution, l'ordre et la disposition, les fins et les usages de toutes les parties et de tous les membres de la fabrique merveilleuse du ciel et de la terre. Et si, lorsqu'on voit apparaître dans un ouvrage construit par l'art, par exemple dans un édifice exquis, ou dans quelque autre machine, un dessein bien entendu, bien ordonné et bien suivi en général et en toutes ses parties, on a lieu de conclure qu'il faut qu'un habile architecte ou un bon ingénieur y ait travaillé, pourquoi ne devrions-nous pas aussi, en contemplant les ouvrages de la nature, cette grandeur, cette magnificence, ce concert admirable de beauté, d'ordre, d'utilité etc. qui y brillent de tous côtés, et qui surpassent autant les productions humaines que la puissance et la sagesse infinie sont au-dessus de celles qui sont bornées, conclure de là à l'existence et à l'efficacité d'un Créateur parfaitement sage et tout puissant ?"

 

John Ray, La Sagesse de Dieu, 1691, Part I, p. 10.


 

  "Je prouve en troisième lieu, que l'Être existant par lui-même, et à qui toutes choses doivent leur origine, est un Être intelligent : par la beauté, la variété, l'ordre et la symétrie qui éclatent dans l'univers, et surtout par la justesse merveilleuse avec laquelle chaque chose se rapporte à sa fin. Cet argument a été si souvent rebattu, et manié si savamment par une infinité d'auteurs tant anciens que modernes, que je ne ferai que l'indiquer. Je remarquerai seulement, que si Descartes et ses sectateurs ont entrepris d'expliquer, comment par les lois seules du mouvement, le monde a pu être formé ; entreprise non seulement vaine, mais ridicule ; ils n'ont pourtant jamais porté leurs prétentions plus loin qu'à imaginer un système de la formation possible de cette partie du monde, qui est inanimée, et qui par conséquent est la moins considérable. Pour ce qui est des plantes et des animaux, qui manifestent la sagesse du Créateur d'une manière plus sensible, ils n'ont point songé à expliquer la manière de leur formation par les lois du mouvement, ou s'ils l'ont fait, ils y ont si mal réussi, qu'il vaudrait mieux ne l'avoir pas entrepris. Les lois du mouvement ne servent en effet de rien, lorsqu'il s'agit des plantes et des animaux. Pour ce qui regarde l'hypothèse d'Épicure, qui porte qu'ils ont été formés de la terre par un pur hasard (outre que je la crois maintenant abandonnée par tous les athées), les découvertes qu'on a faites depuis quelque temps dans la philosophie, montrent évidemment qu'il n'est rien au monde de si ridicule. Car on a trouvé que les moindres plantes et les plus vils de tous les animaux sont produits par leurs semblables, qu'il n'y a point en eux de génération équivoque, et que ni le soleil, ni la terre, ni l'eau, ni toutes les puissances de la nature unies ensemble, ne sont pas capable de produire un seul être vivant, non pas même de la vie végétable. Et à propos de cette excellence découverte, je remarquerai ici en passant qu'en matière même de religion, la philosophie naturelle et expérimentale est quelquefois d'un très grand usage. Or les choses étant telles que je viens de le dire, il faut que l'athée le plus opiniâtre demeure d'accord malgré qu'il en ait : ou que les plantes et les animaux sont dans leur origine l'ouvrage d'un Être intelligent, qui les a créés dans le temps ; ou qu'ayant été de toute éternité construits et arrangés comme nous les voyons aujourd'hui, ils sont une production éternelle d'une cause éternelle et intelligente, qui déploie sans relâche sa puissance et sa sagesse infinie ; ou enfin qu'ils dérivent de toute éternité les uns des autres, dans un progrès à l'infini de causes dépendantes, sans cause originale existante par elle-même. La première de ces assertions, est précisément ce que nous cherchons. La seconde revient au fond à la même chose et n'est d'aucun usage à l'athée. Et la troisième est absurde, impossible et contradictoire […].
  Mais quand tout ce que je viens de dire ne serait pas, et quand on passerait à l'athée cette supposition, si absurde et si déraisonnable, que la forme de l'univers et toutes les choses visibles qui y sont, que l'ordre qui y règne, que la beauté et la proportion admirable de toutes ses parties qui se répondent les unes aux autres, que tout cela, dis-je, n'est pas l'ouvrage d'une intelligence souveraine ; quand on lui accorderait même qu'il n'est pas impossible que la connaissance, la réflexion et la pensée sortent du sein d'une matière sans intelligence, il n'en serait pas pour cela plus avancé ; car, malgré toutes ces concessions, il nous resterait toujours une démonstration incontestable de l'intelligence de l'Être existant par lui-même. En effet, comment veut-on que les principes mêmes, desquels on prétend que la pensée est sortie, je veux dire la figure et le mouvement, comment veut-on, dis-je, que ces principes aient pu exister à moins qu'il n'y ait eu une cause intelligente et préexistante ?"

 

Samuel Clarke, Traité de l'existence et des attributs de Dieu, 1704-1706, Chapitre IX, tr. fr. M. Ricotier, Jean-Frédéric Bernard, Amsterdam, 1717, p. 89-92.



  "Première partie : Démonstration de l'existence de Dieu, tirée du spectacle de la nature et de la connaissance de l'homme
  Chapitre premier : Preuves de l'existence de Dieu, tirées de l'aspect général de l'univers.

  Je ne puis ouvrir les yeux sans admirer l'art qui éclate dans toute la nature : le moindre coup d'oeil suffit pour apercevoir la main qui fait tout. Que les hommes accoutumés à méditer les vérités abstraites, et à remonter aux premiers principes, connaissent la divinité par son idée ; c'est un chemin sûr pour arriver à la source de toute vérité. Mais plus ce chemin est droit et court, plus il est rude, et inaccessible au commun des hommes qui dépendent de leur imagination. C'est une démonstration si simple, qu'elle échappe par sa simplicité aux esprits incapables des opérations purement intellectuelles. Plus cette voie de trouver le premier être est parfaite, moins il y a d'esprits capables de la suivre.
  Mais il y a une autre voie moins parfaite, et qui est proportionnée aux hommes les plus médiocres. Les hommes les moins exercés au raisonnement, et les plus attachés aux préjugés sensibles, peuvent d'un seul regard découvrir celui qui se peint dans tous ses ouvrages. La sagesse et la puissance qu'il a marquées dans tout ce qu'il a fait, le font voir comme dans un miroir à ceux qui ne peuvent le contempler dans sa propre idée. C'est une philosophie sensible et populaire, dont tout homme sans passions et sans préjugés est capable.
  Si un grand nombre d'hommes d'un esprit subtil et pénétrant n'ont pas trouvé Dieu par ce coup d'oeil jeté sur toute la nature, il ne faut pas s'en étonner : les passions qui les ont agités leur ont donné des distractions continuelles, ou bien les faux préjugés qui naissent des passions ont fermé leurs yeux à ce grand spectacle. […]
  Mais enfin toute la nature montre l'art infini de son auteur. Quand je parle d'un art, je veux dire un assemblage de moyens choisis tout exprès pour parvenir à une fin précise : c'est un ordre, un arrangement, une industrie, un dessein suivi. Le hasard est tout au contraire une cause aveugle et nécessaire, qui ne prépare, qui n'arrange, qui ne choisit rien, et qui n'a ni volonté ni intelligence. Or je soutiens que l'univers porte le caractère d'une cause infiniment puissante et industrieuse. Je soutiens que le hasard, c'est-à-dire le concours aveugle et fortuit des causes nécessaires et privées de raison, ne peut avoir formé ce tout. […]
  Qui trouverait dans une île déserte et inconnue à tous les hommes une belle statue de marbre, dirait aussitôt : sans doute il y a eu ici autrefois des hommes : je reconnais la main d'un habile sculpteur : j'admire avec quelle délicatesse il a su proportionner tous les membres de ce corps, pour leur donner tant de beauté, de grâce, de majesté, de vie, de tendresse, de mouvement et d'action. Que répondrait cet homme si quelqu'un s'avisait de lui dire : non, un sculpteur ne fit jamais cette statue. Elle est faite, il est vrai, selon le goût le plus exquis, et dans les règles de la perfection ; mais c'est le hasard tout seul qui l'a faite. Parmi tant de morceaux de marbre, il y en a eu un qui s'est formé ainsi de lui-même ; les pluies et les vents l'ont détaché de la montagne ; un orage très-violent l'a jeté tout droit sur ce piédestal, qui s'était préparé de lui-même dans cette place. C'est un Apollon parfait comme celui du Belvédère : c'est une Vénus qui égale celle de Médicis : c'est un Hercule qui ressemble à celui de Farnèse. Vous croiriez, il est vrai, que cette figure marche, qu'elle vit, qu'elle pense, et qu'elle va parler : mais elle ne doit rien à l'art ; et c'est un coup aveugle du hasard, qui l'a si bien finie et placée. […]
  Je ne puis me résoudre à quitter ces exemples sans prier le lecteur de remarquer que les hommes les plus sensés ont naturellement une peine extrême à croire que les bêtes n'aient aucune connaissance, et qu'elles soient de pures machines. D'où vient cette répugnance invincible en tant de bons esprits ? C'est qu'ils supposent avec raison que des mouvements si justes, et d'une si parfaite mécanique, ne peuvent se faire sans quelque industrie, et que la matière seule, sans art, ne peut faire ce qui marque tant de connaissance. On voit par là que la raison la plus droite conclut naturellement que la matière seule ne peut, ni par les lois simples du mouvement, ni par les coups capricieux du hasard, faire des animaux qui ne soient que de pures machines. Les philosophes mêmes qui n'attribuent aucune connaissance aux animaux, ne peuvent éviter de reconnaître que ce qu'ils supposent aveugle et sans art dans ces machines, est plein de sagesse et d'art dans le premier moteur qui en a fait les ressorts et qui en a réglé les mouvements. Ainsi les philosophes les plus opposés reconnaissent également que la matière et le hasard ne peuvent produire sans art tout ce qu'on voit dans les animaux."

 

Fénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la Nature et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, 1713, 1ère partie, Chapitre IV.



  "Cet admirable arrangement du soleil, des planètes et des comètes, ne peut être que l'ouvrage d'un être tout-puissant et intelligent. Et si chaque étoile fixe est le centre d'un système semblable au nôtre, il est certain que, tout portant l'empreinte d'un même dessein, tout doit être soumis à un seul et même Être : car la lumière que le soleil et les étoiles fixes se renvoient mutuellement est de même nature. De plus, on voit que Celui qui a arrangé cet Univers, a mis les étoiles fixes à une distance immense les unes des autres, de peur que ces globes ne tombassent les uns sur les autres par la force de leur gravité.
  Cet Être infini gouverne tout, non comme l'âme du monde, mais comme le Seigneur de toutes choses. Et à cause de cet empire, le Seigneur-Dieu s'appelle Panokratos, c'est-à-dire le Seigneur universel... Le vrai Dieu est un Dieu vivant, intelligent, et puissant ; il est au-dessus de tout et entièrement parfait. Il est éternel et infini, tout-puissant et omniscient, c'est-à-dire qu'il dure depuis l'éternité passée et dans l'éternité à venir, et qu'il est présent partout dans l'espace infini : il régit tout ; et il connaît tout ce qui est et tout ce qui peut être."

 

Newton, Principia mathematica philosophia naturalis, 2e édition, 1713, Livre III, scholie général.



  "En effet, que l'on jette les yeux sur cet Univers : on remarquera partout, du premier coup d'œil, une beauté, un ordre, une régularité admirable, et cette admiration ne fera que croître à mesure qu'étudiant la Nature de plus près, on entrera dans le détail de la structure, des proportions et des usages de chaque partie. Car alors on verra clairement, que chaque chose se rapporte à un certain but, et que ces fins particulières, quoi qu'infiniment variées entre elles, sont si habilement ménagées et tellement combinées ensemble, qu'elles concourent toutes à un Dessein général. Malgré cette prodigieuse diversité de Créatures, il n'y a point de confusion, l'on en voit mille et mille espèces, qui gardent toutes leur forme et leurs qualités distinctives. Les parties de l'Univers s'assortissent et sont balancées l'une par l'autre, pour entretenir une harmonie générale, et chacune de ces parties a précisément la figure, les  proportions, la situation ou le mouvement qui lui convient, soit pour produire son effet particulier, soit  pour former un beau Tout.
  Voilà donc un dessein, un choix, une Raison bien marquée dans tous les Ouvrages de la Nature, et par conséquent voilà une Sagesse et une Intelligence qu'on ne saurait méconnaître, et qui se fait, pour ainsi dire, toucher au doigt et à l'œil.

  Quoiqu'il se soit trouvé des Philosophes qui ont attribué tout cela au Hasard, c'est une pensée si ridicule, que je ne sais s'il est jamais entré une plus  grande chimère dans l'esprit humain. Qui pourrait de bonne foi se persuader, que différentes parties de matière s'étant je ne sais comment mises en mouvement et accrochées ensemble, ayant d'elles-mêmes produit les Cieux et les Astres, la Terre et les Plantes, les Animaux même et les Hommes, avec tout ce qu'il y a de plus régulier dans leur organisation ? Celui qui porterait un pareil jugement sur le moindre édifice qui s'offre à nous, sur un livre ou sur un tableau, serait regardé comme un extravagant. Combien plus est-ce choquer le Sens-commun, que d'attribuer au hasard un ouvrage aussi vaste et d'une composition aussi merveilleuse que cet Univers ?
  L'on ne trouverait pas mieux son compte à nous alléguer l'éternité du Monde, pour exclure une première Cause intelligente. Car outre les marques de nouveauté, que l'on trouve dans l'Histoire du Genre humain, comme l'origine des Nations et des Empires et l'invention des Arts et des Sciences ; etc. outre que la tradition la plus générale et la plus ancienne nous assure que le Monde a eu un commencement (tradition qui est d'un grand poids sur un point de fait comme celui-ci) ; outre cela, dis-je la nature même de la chose ne permet non plus d'admettre cette hypothèse que celle du hasard. Car il s'agit toujours d'expliquer d'où vient ce bel ordre, cette structure si bien proportionnée, ce dessein ; en un mot, d'où viennent ces marques de Raison et de Sagesse qui éclatent de toutes parts dans le Monde. Dire que cela a été ainsi de tout temps,  sans l'intervention d'aucune Cause intelligente, ce n'est pas expliquer la chose ; c'est nous laisser dans le même embarras, et avancer la même absurdité, que ceux qui nous parlaient tout à l'heure du hasard. Car au fond c'est toujours dire que tout ce que nous voyons dans l'Univers se trouve ainsi arrangé aveuglément ou sans dessein, sans choix, sans cause, sans raison, sans intelligence. Ainsi, ce qui faisait la principale absurdité de l'hypothèse du hasard, se retrouve également ici ; avec cette différence seulement, qu'en posant l'éternité du Monde, l'on suppose un hasard qui est rencontré de tout temps avec l'ordre ; au lieu que ceux qui attribuent la formation du Monde à la jonction fortuite de ses parties, supposent que le hasard n'a réussi que dans un certain temps, et ne s'est enfin rencontré avec l'ordre qu'après une infinité d'essais et de combinaisons inutiles. Les uns et les autres ne reconnaissent donc d'autre principe que le hasard, ou plutôt ils n'en reconnaissent aucun : car le hasard n'est point une Cause réelle, c'est un mot, qui ne saurait rendre raison d'un effet réel comme l'arrangement de l'Univers.
  Il ne serait pas difficile de pousser plus loin ces preuves, et d'en ajouter même quelques autres. Mais c'en  est assez pour un Ouvrage tel que celui-ci ; et le peu que nous en avons dit, nous met bien en droit, ce me semble, de poser l'existence d'une Première Cause, ou d'un Dieu Créateur, comme une vérité incontestable, qui peut désormais servir de base à tous nos raisonnements."

 

Jean-Jacques Burlamaqui, Principes du droit naturel, 1747, Deuxième partie, chapitre 1er, § VIII-X, p. 115-118.



  "L'Argument tiré de la convenance des différentes parties des Animaux avec leurs besoins paraît plus solide. Leurs pieds ne sont-ils pas faits pour marcher, leurs ailes pour voler, leurs yeux pour voir, leur bouche pour manger, d'autres parties pour reproduire leurs semblables ? Tout cela ne marque-t- il pas une intelligence et un dessein qui ont précédé à leur construction ? Cet argument avait frappé les Anciens comme il a frappé Newton : et c'est en vain que le plus grand ennemi de la Providence y répond, que l'usage n'a point été le but, qu'il a été la suite de la construction des parties des Animaux : que le hasard ayant formé les yeux, les oreilles, la langue, on s'en est servi pour entendre, pour parler (Lucrèce, Lib. IV)."

 

Maupertuis, Essai de cosmologie, 1750, Avant-propos, p. 6.



  "[Le philosophe] cherchera l'existence de Dieu dans les phénomènes de l'univers, dans les lois admirables de la nature, non dans ces lois métaphysiques sujettes aux exceptions, et que chacun peut étendre, modifier et resserrer à son gré, mais dans les lois primitives fondées sur les propriétés invariables des corps. Ces lois si simples qu'elles paraissent dériver de l'existence même de la matière, n'en dévoilent que mieux l'intelligence suprême ; par la manière dont elle a construit les différentes parties de notre Univers, elle semble n'avoir eu besoin que de donner à cette grande machine la première impulsion, pour en régler à jamais les différents phénomènes, et pour produire, comme par un seul acte de volonté, l'ordre constant et inaltérable de la nature ; impulsion trop admirable et trop raisonnée pour être l'effet d'un hasard aveugle. C'est dans ces lois générales, plutôt que dans les phénomènes particuliers, que le Philosophe cherchera l'Être suprême. Ce n'est pas que les procédés d'un insecte qui occupe en apparence si peu de place dans l'univers, découvrent moins à un esprit attentif l'intelligence infinie que les phénomènes généraux : mais ce dernier spectacle est bien plus fait que le premier pour frapper tous les yeux : et les meilleurs arguments en ce genre sont ceux qui peuvent convaincre le plus grand nombre."

 

D'Alembert, Éléments de philosophie, 1759, Chapitre VI, Paris, Fayard, 1999, p. 53.



  "Regardez le monde autour de vous, contemplez le tout et toutes ses parties. Vous trouverez qu'il n'est rien qu’une grande machine subdivisée en un nombre infini de plus petites machines qui, de nouveau, admettent des subdivisions jusqu'à un degré tel que les sens et les facultés de l'homme ne peuvent les découvrir et les expliquer. Toutes ces diverses machines, et même leurs parties les plus minuscules, sont ajustées les unes aux autres avec une précision qui ravit d'admiration tous les hommes qui les ont contemplées. La curieuse adaptation des moyens aux fins dans toute la nature ressemble exactement, mais en beaucoup plus grand, aux productions des artifices humains, aux produits du dessein humain, de la sagesse et de l'intelligence humaines. Puisque donc les effets se ressemblent, nous sommes conduits à inférer, par toutes les règles de l'analogie, que les causes se ressemblent aussi et que l'Auteur de la Nature est en quelque façon semblable à l'esprit de l'homme, même s'il possède des facultés beaucoup plus grandes et proportionnées à la grandeur de l'ouvrage qu'il a exécuté. Par cet argument a posteriori et par cet argument seul, n'avons-nous pas prouvé en même temps l'existence de Dieu et sa similitude avec l'esprit et l'intelligence de l'homme ?"

 

Hume, Dialogues sur la religion naturelle, 1779, Partie II, tr. fr. M. Philippe Folliot.


 "Jetez les yeux autour de vous sur le monde ; contemplez-en l'ensemble et chaque partie : vous verrez qu'il n'est pas autre chose qu'une grande machine, subdivisée en un nombre infini de machines plus petites, qui, à leur tour, admettent des subdivisions, à un degré qui dépasse ce que les sens et les facultés de l'homme peuvent découvrir et expliquer. Toutes ces diverses machines, - et même leurs plus petites parties, sont ajustées les unes aux autres avec une exactitude qui ravit en admiration quiconque les a jamais contemplées. La soigneuse adaptation des moyens aux fins à travers toute la nature, ressemble exactement, tout en les surpassant de beaucoup, aux productions de l'artifice humain, des desseins, de la pensée, de la sagesse et de l'intelligence humaines. Puis donc que les effets se ressemblent entre eux, nous sommes conduits à inférer, d'après toutes les règles de l'analogie, que les causes se ressemblent également, et que l'Auteur de la nature est quelque peu semblable à l'esprit de l'homme, quoique doué de facultés bien plus vastes, proportionnées à la grandeur de l'oeuvre qu'il a exécutée. Par cet argument a posteriori, et par cet argument seul, nous prouvons à la fois l'existence d'une Divinité et sa similitude avec l'esprit et l'intelligence de l'homme."
 
Hume, Dialogues sur la religion naturelle, 1779, Partie II, tr. fr. Maxime David, Vrin, 1973, p. 25-26.

 

  "Le monde actuel nous offre un si vaste théâtre de variété, d'ordre, de finalité et de beauté, qu'on le considère soit dans l'immensité de l'espace, soit dans son infinie division, que même avec les connaissances que notre faible entendement a pu acquérir, toute langue est impuissante à traduire son impression devant tant et tant de si grandes merveilles, tout nombre perd sa force de mesure et nos pensées mêmes regrettent de ne plus avoir de limite, de telle sorte que notre jugement sur le tout finit par se résoudre en un étonnement muet, mais d'autant plus éloquent.
 Nous voyons partout une chaîne d'effets et de causes, de fins et de moyens, une régularité dans l'apparition et la disparition des choses et comme rien, de soi-même, n'est arrivé à l'état où il se trouve, cet état indique toujours plus loin une autre chose, comme sa cause, laquelle, à son tour, rend la même question nécessaire, de telle sorte que le tout finirait par tomber dans l'abîme du néant, si l'on admettait quelque chose qui, existant par soi originairement et d'une manière indépendante, en dehors de cet infini contingent, servît de soutien à ce tout et qui, en étant l'origine, en garantît à la fois la durée."
 
Kant, Critique de la raison pure, Dialectique transcendantale, Livre II, Ch. 3, Sec 6, tr. fr. A. Tremesaygues et B. Pacaud, PUF, p. 441-442.

 

 "Les principaux moments de cette preuve physico-théologique sont les suivants : 1) Il y a partout dans le monde des signes évidents d'un ordre exécuté sur un dessein déterminé, avec une grande sagesse, et dans tout d'une grande variété indescriptible tant par son contenu que par la grandeur illimité de son étendue. 2) Cet ordre conforme à des fins n'est pas inhérent aux choses du monde et ne leur appartient que d'une façon contingente, c'est-à-dire que la nature des choses diverses n'aurait pas pu, par tant de moyens concordants, s'adapter d'elle-même à des fins déterminées, si ces moyens n'avaient pas été proprement choisis et appropriés à ce but par un principe raisonnable qui ordonnât les choses en prenant certaines idées comme fondement. 3) Il existe donc une (ou plusieurs) cause sublime et sage qui doit être la cause du monde, non pas simplement comme une nature toute-puissante agissant aveuglément par sa fécondité, mais comme une intelligence agissant par sa liberté. 4) L'unité de cette cause se conclut de l'unité du rapport réciproque des parties du monde considérées comme les diverses pièces d'une oeuvre d'art, et on la conclut, avec certitude, dans les choses qu'atteint notre observation, et au-delà, avec vraisemblance, suivant tous les principes de l'analogie."
 
Kant, Critique de la raison pure, Dialectique transcendantale, Livre II, Ch. 3, Sec 6, tr. fr. A. Tremesaygues et B. Pacaud, PUF, p. 443.


  "J'ai dit que le raisonnement de celui qui nie l'art et l'invention dans la montre était précisément le raisonnement des athées ; car l'évidence d'un dessein se retrouve dans tous les ouvrages de la nature, comme dans l'ouvrage d'une montre, avec cette différence que les oeuvres de la nature sont plus variées et plus admirables, dans une proportion qui excède tout calcul. Sans doute l'invention, et l'exécution dans les ouvrages de la nature, surpassent infiniment tous les produits de l'art ; mais dans un très grand nombre de cas, le dessein, et l'application des moyens au but n'y sont pas moins évidents que dans les machines qui sortent de la main des hommes.
[…]

  L'existence, la sagesse, et l'action de la Divinité ne pouvaient être démontrées à des créatures raisonnables, par aucun autre moyen que par l'évidence de l'invention. C'est en contemplant les ouvrages de la Nature, et en méditant les traits d'intelligence dont ils sont remplis, que nous arrivons peu à peu à la connaissance des attributs du Créateur. Nos facultés actuelles étant données, ce n'est que sur la partie de l'invention dans les ouvrages de la Nature que nous trouvons à observer et à raisonner : ôtez la partie de l'invention, et il n'y a plus lieu au raisonnement pour nous. C'est dans l'invention et la construction des instruments, c'est dans le choix et l'application des moyens, que l'intelligence créatrice se manifeste. C'est là ce qui constitue l'ordre et la beauté de l'Univers. Dieu a voulu circonscrire par certaines limites les bornes de son pouvoir ; ces limites sont marquées par les lois générales de la matière, telles que la gravité, et l'impénétrabilité, les lois du mouvement, la réflexion et la réfraction, la constitution des fluides élastiques ou non-élastiques, la transmission des sons, les lois du magnétisme, celles de l'électricité, et probablement d'autres encore que nous ignorons.
  La nature adhère à ces lois générales, avec une constance très remarquable. Le Créateur ayant un but à atteindre, n'a point eu recours à des lois nouvelles, il n'a point suspendu l'effet des lois établies, il ne les a point fait fléchir dans telle ou telle occasion donnée, il a fait ce que nous venons d'observer en parlant de l'œil : il a invente, exécuté, et placé un appareil correspondant aux lois établies et au but à atteindre. C'est précisément comme si le Créateur avait travaillé d'après des lois établies par un autre Être, et sur des matériaux qui lui eussent été assignés : il eut évidemment fallu une invention pour former un monde comme  celui qui existe. On peut imaginer plusieurs êtres subordonnes les uns aux autres. Ce n'est pas que je prétende avancer cette supposition comme un système de philosophie ou de religion, mais on peut sans aucun risque, considérer la création sous ce point de vue ; parce que si Dieu agit d'après des lois générales, c'est, quant aux conséquences de la supposition sur notre raisonnement, la même chose que s'il eût prescrit à un autre agent les lois générales de l'Univers. On dit que la matière et l'attraction étant données, en composer un monde était le problème de la création. Cette manière de considérer la chose n'en donne peut-être  pas une fausse idée."

 

William Paley, Théologie naturelle, 1802, Chapitre 2, tr. fr. Charles Pictet, 2e édition, J. J. Paschoud, 1818, p. 32-34.


 

  "Tout ce qu'il y a dans le monde de beauté, de finalité, d'ordre et de perfection relative à cet ordre, tout ce qui dans le spectacle de la nature saisit directement notre âme avec une plénitude inépuisable, tout cela ne peut pas s'expliquer par quelque réalité positive dont nous pourrions acquérir une connaissance complète, comme par exemple une matière. La finalité des êtres vivants, la beauté de la nature sous toutes ses formes, l'ordonnance du monde dans son ensemble, tout cela, au fur et à mesure que progressent nos connaissances positives, devient de plus en plus mystérieux.
  Mais lorsqu'on prétend tirer de là la conclusion que Dieu existe en tant que créateur plein de bonté, on se heurte aussitôt à tout ce qui est laid, tourmenté, chaotique dans le monde. Il y correspond en nous des états d'âme très profonds comme si le monde, cessant de nous être familier, devenait étranger, hostile, terrifiant. Il semble tout aussi plausible de conclure à l'existence du diable qu'à celle de Dieu. Le mystère de la transcendance ne se dissipe pas, il s'approfondit.
  Ce qui est décisif surtout, c'est ce que nous appelons l'inachèvement du monde. Le monde n'est pas fini, il continue sans cesse à se transformer, la connaissance que nous en avons ne trouve aucune conclusion, le monde ne s'explique pas par lui-même.
  Non seulement de telles « preuves » ne prouvent pas l'existence de Dieu, mais encore elles nous poussent à faire de lui une réalité du monde, qui serait pour ainsi dire fixée à des limites au delà desquelles commencerait un deuxième monde. Elles ne font alors qu'obscurcir l'idée de Dieu.
  Elles font cependant une impression d'autant plus forte qu'elles nous conduisent plus fermement, à travers les apparences concrètes, jusqu'au néant et à l'inachèvement. Alors, grâce à elles, nous prenons notre élan, et le monde ne nous suffit plus : il n'est pas le seul être.
  Elles font cependant une impression d'autant plus forte qu'elles nous conduisent plus fermement, à travers les apparences concrètes, jusqu'au néant et à l'inachèvement. Alors, grâce à elles, nous prenons notre élan, et le monde ne nous suffit plus : il n'est pas le seul être.
  On retrouve sans cesse cette vérité : Dieu n'est pas un objet de connaissance, il ne peut pas être dévoilé de façon apodictique. Dieu n'est pas non plus un objet de l'expérience sensible. Il est invisible. On ne peut pas le regarder, on ne peut que croire en lui.
 
Karl Jaspers, Introduction à la philosophie, 1950, tr. fr. Jeanne Hersch, 10/18, 1981, p. 44-45.

  "Oui, la beauté de l'Univers est remarquable ; et son gigantisme, surtout, est stupéfiant. Des centaines de milliards de galaxies, composées chacune de centaines de milliards d'étoiles, et dont certaines sont situées à des milliards d'années-lumière – des centaines de milliards de milliards de kilomètres. Et, à l'échelle du milliard d'années-lumière, il commence à se constituer un ordre : les amas galactiques se répartissent pour former un graphe labyrinthique. Exposez ces faits scientifiques à cent personnes prises au hasard dans la rue : combien auront le front de soutenir que tout cela a été créé par hasard ? D'autant que l'Univers est relativement jeune – quinze milliards d'années tout au plus. C'est le célèbre argument du singe dactylographe : combien de temps faudrait-il à un chimpanzé, tapant au hasard sur le clavier d'une machine, pour réécrire l'œuvre de Shakespeare ? Combien de temps faudrait-il à un hasard aveugle pour reconstruire l'Univers ? Certainement bien plus de quinze milliards d'années !... Et ce n'est pas seulement le point de vue de l'homme de la rue, c'est aussi celui des plus grands scientifiques […] L'argument du « Dieu horloger », que Voltaire jugeait irréfutable, est resté tout aussi fort qu'au XVIIIe  siècle, il a même gagné en pertinence à mesure que la science tissait des liens de plus en plus étroits entre l'astrophysique et la mécanique des particules. N'y a-t-il pas au fond quelque chose d'un peu ridicule à voir cette créature chétive, vivant sur une planète anonyme d'un bras écarté d'une galaxie ordinaire, se dresser sur ses petites pattes pour proclamer : « Dieu n'existe pas ? »"

 

Michel Houellebecq, Soumission, 2015, J'ai Lu, 2016, p. 265.

 


Date de création : 02/04/2011 @ 17:27
Dernière modification : 11/02/2019 @ 10:18
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