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Texte à méditer :  Time is money.
  
Benjamin Franklin
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Hors des sentiers battus
La détermination sociale du temps vécu

  "[…] notre époque est en train de vivre une mutation radicale dans son rapport au temps, […] cette mutation affecte profondément notre manière de vivre et de travailler et contribue à l'émergence d'un nouveau type d'individu, flexible, pressé, centré sur l'immédiat, le court terme et l'instant, un individu à l'identité incertaine et fragile.
  Pour saisir la nature de cette mutation, il suffit de regarder les métaphores les plus courantes que l'on emploie à propos du temps et de noter leur évolution. La plus ancienne, la plus rebattue, celle qui a accompagné presque toute l'histoire de la pensée à propos du temps est certainement celle qui fait référence à l'idée de labilité, de flux et de « fuite » du temps : le temps « s'écoule », le temps « passe », le temps « fuit »… Cette idée associant le temps au flux d'un fleuve remonte au moins à Héraclite, sensible au changement perpétuel de l'univers et pour qui, on s'en souvient, « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » et certainement à Marc-Aurèle, empereur philosophe pour qui le temps était « un fleuve qui coule », et que formeraient les événements. Toujours présente, presque incontournable, tant elle exprime l'indissociable symbiose entre le temps et la vie qui, elle aussi, « s'écoule » et passe avec le temps, cette métaphore n'en pose pas moins un certain nombre de questions que souligne fort justement le physicien Etienne Klein : « si le temps s'écoule, par rapport à quoi s'écoule-t-il ? Nous sommes dans le temps mais le temps, lui, dans quoi est-il ? S'il est comme un fleuve, qu'est ce qui fait office de lit ? Quelles sont les berges du temps, quel est pour le temps l'équivalent des berges du fleuve ? La métaphore postule subrepticement l'existence d'une réalité intemporelle dans laquelle passe le temps… »[1]
  Le second groupe de métaphores, plus contemporaines mais surtout rattachées à une conception occidentale du temps, a trait à la notion de possession et de rentabilité : « Avoir du temps », « manquer de temps », « perdre son temps », « gagner du temps » dévoilent que le temps, par essence insaisissable, se présente à nous comme une donnée quantitative que nous cherchons justement à saisir, à posséder, que nous voulons soumettre et dominer. Dans cette conception, le temps est un objet, un bien que l'homme cherche à acquérir et les termes en question sont étroitement corrélés à l'identification du temps à l'argent, propre à la mentalité capitaliste (« souviens-toi que le temps, c'est de l'argent », rappelle Benjamin Franklin dans ses « Conseils indispensables à celui qui veut devenir riche »). Cette conception du temps est complètement dominante dans notre société et sous-tend totalement notre manière contemporaine d'appréhender le temps. Nous en verrons les implications.
  Il est cependant un troisième type de métaphores concernant le temps, beaucoup plus récent - une douzaine d'années au maximum - mais qui a envahi à une vitesse foudroyante le champ des représentations contemporaines à propos du temps. Toutes les analyses économiques et sociales actuelles font en effet dorénavant état de la contraction du temps, de l'accélération du temps, de la compression du temps, induites par la mondialisation et le fonctionnement « en temps réel » de l'économie. Il ne s'agit pas, bien au contraire, de nier les mutations économiques considérables qui ont conduit à l'émergence de ces métaphores mais simplement de souligner que, tout comme la métaphore du flux, elles confèrent au temps une dimension ontologique en lui donnant un statut autonome, indépendant des êtres, des choses ou des processus qui l'auraient conduit, dans le premier cas, à s'écouler ou, dans le dernier, à se contracter, s'accélérer ou se comprimer. Ronsard avait déjà réajusté la métaphore du temps qui fuit en rappelant que ce sont les êtres qui passent et non le temps : « Le temps s'en va, le temps s'en va, Madame, las, le temps non, mais nous nous en allons… ». Il nous appartient de rectifier la dernière en montrant que, là encore, ce sont les individus -et non le temps- qui accélèrent toujours davantage, se contractent et se compriment toujours plus pour répondre aux exigences d'une économie et d'une société qui tournent à vitesse toujours plus grande, exigent des performances toujours plus poussées et des actions toujours plus immédiates. Pour y répondre, nous sommes plus que jamais conduits à vouloir non seulement posséder le temps mais, plus encore, le dominer, en être maîtres, bref à vouloir triompher du temps. Les enfants de Chronos ont engagé un combat « titanesque » dont les effets en retour se font déjà sentir.
  Il n'est pas sûr en effet que, de ce combat, nous sortions vainqueurs. Ce qui est certain, en revanche, c'est que notre culture temporelle est en train de changer radicalement. De même que des métaphores nouvelles sont apparues concernant le temps, de nouvelles modalités de rapport au temps deviennent dominantes : l'urgence, l'instantanéité, l'immédiateté ont envahi nos vies. Elles traduisent au quotidien ce phénomène général de « compression du temps » et elles s'inscrivent dans un processus global de passage du « temps long » au « temps court ». Processus commencé depuis déjà longtemps, mais qui a connu ces dernières années une forte accélération et une nette intensification. Ses implications, en tous cas, se font sentir à différents niveaux -économique et professionnel au premier chef, mais aussi technologique, psychologique, familial- et sur différents registres : celui de l'idéologie et de la quête de sens, celui des modes de thérapies psychiques, celui de la littérature enfin, chacun d'eux reflétant et traduisant à sa manière l'évolution de nos contemporains dans leur rapport au temps.
  Le soubassement de ce nouveau rapport au temps réside dans l'alliance qui s'est opérée entre la logique du profit immédiat, celle des marchés financiers qui règnent en maîtres sur l'économie, et l'instantanéité des nouveaux moyens de communication. Cette alliance a donné naissance à un individu « en temps réel », fonctionnant selon le rythme même de l'économie et devenu apparemment maître du temps. Mais l'apparence est trompeuse et, derrière, se cache souvent un individu prisonnier du temps réel et de la logique de marché, incapable de différencier l'urgent de l'important, l'accessoire de l'essentiel."

 

Nicole Aubert, Le culte de l'urgence. La société malade du temps, 2003, Champs essais, 2009, p. 21-24.


[1] « La mathématisation du temps », communication au colloque Modernité, les nouvelles cartes du temps, Cerisy, 18 au 25 septembre 2001.


 

  "Pour comprendre les spécificités de cet homme d'un genre nouveau, l'homme-présent, il faut l'opposer à ses prédécesseurs, tels que Zaki Laïdi les identifie. Aux premiers temps de l'humanité, vivait l'homme archaïque, dont le mode de vie et le rapport au temps ont été décrits par de nombreux anthropologues. Le sens de la vie s'appuyait pour lui sur la conformité au passé, dont les rites de répétition permettaient de perpétuer la signification. Le temps n'existait alors que comme un rythme et non comme une mesure, le seul but de l'homme archaïque était de « persévérer dans son être en continuant ce que les ancêtres avaient institué, sans avoir... besoin de recourir à une autre justification que celle de la conformité à l'origine ». Dans cette conception cyclique et réversible du temps, le devenir historique n'existait que comme reflet du passé. L'avenir était en quelque sorte « encastré dans le passé », dans la mesure où les présages ne se comprenaient que par référence à un ordre cosmique idéal, mis en place à l'origine des temps et reflété dans les mythes.
  Après la transition de la pensée grecque qui, tout en étant fondée sur le mythe, commença à l'ébranler - notamment avec Xénophane qui opéra la première démythologisation de la pensée grecque et disjoignit le temps des dieux et celui des hommes -, vint le temps de la Révélation, celle du prophétisme juif puis celle du christianisme : « Désormais, le temps, aussi bien dans son infinité que dans son présent le plus immédiat, est dominé par Dieu » et la destinée de l'homme se trouve alors inscrite dans le temps, même et celui-ci est rejeté hors du champ de la vie terrestre. Il faudra cependant attendre Saint Augustin « pour trouver une interprétation du temps cherchant à rendre commensurable le temps de la Révélation avec le temps de l'homme » et tenter de mesurer le temps à l'aune des dimensions passé-présent-futur, que seule l'âme permet, selon lui, de relier entre elles.

  Le temps de « l'homme perspectif » s'ouvre, pour Zaki Laïdi, avec la découverte, au Quattrocento, de la perspective qui commande à l'homme « de se défaire de la contemplation de l'ordre immuable des universaux pour se créer des perspectives morales et rationnelles ». La perspective s'émancipera progressivement de son origine picturale pour devenir point de vue, notamment sur le monde, puis elle entrera dans l'Histoire. C'est l'interaction entre l'Histoire et la perspective qui porte à son apogée l'homme perspectif : « L'homme est histoire et cette histoire est orientée, happée vers l'avenir. Son centre de gravité temporel bascule alors. Il se situe désormais dans l'avenir. C'est l'avenir qui devient, au XIXe et au XXe siècle, la catégorie temporelle à laquelle se raccordera l'homme [...] L’homme perspectif s'est doté d'une perspective ou d'un projet pour se rendre acceptable sa propre finitude, à mesure qu'il se détachait du conditionnement métaphysique. À cette fin, il n'eut de cesse de temporaliser son existence en la projetant dans l'avenir », ce qui le différencie radicalement de l'animal et constitue une laïcisation de l'attente religieuse, déjà tournée vers l'avenir. La perspective marxiste sera l'une des illustrations les plus complètes de ce type de temporalisation.
  L'homme-présent se différencie de son prédécesseur en ce que, précisément, il serait, lui, un homme « sans point de vue », c'est-à-dire « privé de distance symbolique entre son être et le monde ». Submergé par les aléas de la contingence immédiate, surchargé d'obligations temporelles, il ne parviendrait plus à se penser sur le mode de l'intentionnalité et du projet. Il fonctionnerait dans un système de sens incapable d'envisager quoi que ce soit au-delà de l'ici et maintenant, un sens focalisé sur la disponibilité et la réalisation immédiate des choses, au détriment de la distanciation entre l'expérience et l'attente, spécifique de la notion de projet propre à l'homme perspectif. L'homme-présent tenterait d'effacer la mort en abolissant le temps, là où l'homme perspectif s'efforçait d'en retarder l'échéance en projetant le temps dans l'avenir, c'est-à-dire en se construisant par rapport à une perspective située dans l'à-venir du temps."

 

Nicole Aubert, Le culte de l'urgence. La société malade du temps, 2003, Champs essais, 2009, p. 256-258.



  "Avec les nouvelles technologies de l'information, qui ont intégré les pays et les individus dans des réseaux fonctionnels planétaires, le rapport au temps s'est considérablement modifié. Dans la société en réseaux, le temps séquentiel, chronologique, irréversible, a cédé la place à un temps immatériel fondé sur la technologie, un temps « intemporel », arrimé au seul présent, affranchi de la durée et des références aux catégories traditionnelles du passé et du futur, avec les contraintes qui en découlaient. L'émergence de l'urgence comme mode d'être du temps, la prévalence de l'instant, « l'empire de l'éphémère » qui impose la brièveté comme manière d'être des choses, des produits culturels et des idées, accompagnent ce bouleversement."

 

Nicole Aubert, Le culte de l'urgence. La société malade du temps, 2003, Champs essais, 2009, p. 340.
 

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Date de création : 15/11/2013 @ 16:18
Dernière modification : 17/11/2013 @ 11:05
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