* *

Texte à méditer :  Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger.   Terence
* *
Figures philosophiques

Espace élèves

Fermer Cours

Fermer Méthodologie

Fermer Classes préparatoires

Espace enseignants

Fermer Sujets de dissertation et textes

Fermer Elaboration des cours

Fermer Exercices philosophiques

Fermer Auteurs et oeuvres

Fermer Méthodologie

Fermer Ressources en ligne

Fermer Agrégation interne

Hors des sentiers battus
L'objet de l'histoire

  "L'Histoire générale et raisonnée des Sciences et des Arts renferme quatre grands objets : nos connaissances, nos opinions, nos disputes, et nos erreurs. L'Histoire de nos connaissances nous découvre nos richesses, ou plutôt notre indigence réelle. D'un côté elle humilie l'homme en lui montrant le peu qu'il sait, de l'autre elle l'élève et l'encourage, ou elle le console du moins, en lui développant les usages multipliés qu'il a su faire d'un petit nombre de notions claires et certaines. L'Histoire de nos opinions nous fait voir comment les hommes, tantôt par nécessité, tantôt par impatience, ont substitué avec des succès divers la vraisemblance à la vérité ; elle nous montre comment ce qui d'abord n'était que probable , est ensuite devenu vrai à force d'avoir été remanié, approfondi, et comme épuré par les travaux successifs de plusieurs siècles ; elle offre à notre sagacité et à celle de nos descendants des faits à vérifier, des vues à suivre, des conjectures à approfondir, des connaissances commencées à perfectionner. L'Histoire de nos disputes montre l'abus des mots et des notions vagues, l'avancement des sciences retardé par des questions de nom, les passions sous le masque du zèle, l'obstination sous le nom de fermeté : elle nous fait sentir combien les contestations sont peu faites pour apporter la lumière, combien même, lorsqu'elles roulent sur certains objets, elles sont turbulentes et dangereuses ; cette étude, la moins utile pour augmenter nos connaissances réelles, devrait être la plus propre à nous rendre sages ; mais, sur cela comme sur tout le reste, l'exemple des autres est toujours perdu pour nous. Enfin l'Histoire de nos erreurs les plus remarquables, soit par leur ressemblance avec la vérité, soit par leur durée, soit par le nombre ou l'importance des hommes qu'elles ont séduits, nous apprend à nous défier de nous-mêmes et des autres ; de plus, en montrant les chemins qui ont écarté du vrai, elle nous facilite la recherche du véritable sentier qui y conduit."

 

D'Alembert, Essai sur les Éléments de philosophie, 1759, Chapitre 2, Fayard, 1999, p. 14-15.



  "Au début de ce siècle, on répétait volontiers, bien après Michelet, que l'histoire était « résurrection du passé ». Beau thème, beau programme ! La « tâche de l'histoire est de commémorer le passé, tout le passé », écrivait Paul Mantoux, en 1908. Voire : de ce passé, en fait, que retenait-on ? Notre jeune historien de 1903 répondait, sans hésiter : « Ce qui est particulier, ce qui n'arrive qu'une fois est du domaine de l'histoir­e ». Réponse classique, image de l'histoire que proposent volontiers, à l'exclusion de toute autre, philosophes et sociologues. Émile Bréhier, l'historien de la philosophie, sur le bateau qui nous emportait vers le Brésil en 1936, n'en voulait pas démordre, au cours de nos amicales discussions. Ce qui se répétait dans la vie passée était, pour lui, du domaine de la sociologie, de la boutique de nos voisins. Tout le passé n'était donc pas à nous. Mais ne discutons pas. Je me suis, comme tout historien, attaché, moi aussi, aux faits singuliers, à ces fleurs d'un jour, si vite fanées et que l'on ne tient pas deux fois entre ses doigts. Bien plus, je crois qu'il y a toujours, dans une société, vivante ou défunte, des milliers et des milliers de singularités. Et surtout, si l'on saisit cette société dans son ensemble, on peut affirmer qu'elle ne répétera jamais ce qu'elle est en son entier : elle s'offre comme un équilibre provisoire, mais original, unique.
  J'approuve donc Philippe Ariès d'axer son histoire sur une reconnaissance des différences entre les âges et les réalités sociales. Mais l'histoire n'est pas seulement la différence, le singulier, l'inédit – ce que l'on ne verra pas deux fois. Et d'ailleurs l'inédit n'est jamais parfaitement inédit. Il cohabite avec le répété ou le régulier. Paul Lacombe disait, au sujet de Pavie (24 février 1525) ou mieux de Rocroi (19 mai 1643) que certains incidents de ces batailles « relèvent d'un système d'armement, de tactique, d'habitudes et de mœurs guerrières qu'on retrouve dans bon nombre d'autres combats de l'époque ». Pavie, c'est, d'une certaine façon, le début de la guerre moderne, un événement, mais dans une famille d'événements. Au vrai, comment croire à cette histoire exclusive de événements uniques ? François Simiand, citant Paul Lacombe, en tombait d'accord et reprenait à son compte l'affirmation de l'historien : « Il n'est pas de fait où ne puisse se distinguer une part d'individuel et une part de social, une part de contingent et une part de régularité. » Ainsi, dès le début de ce siècle, une protestation, un doute au moins s'élevait contre une histoire restreinte aux événements singuliers, et de ce fait prestigieux, à cette histoire « linéaire »,  « éventuelle », événementielle, finira par dire Paul Lacombe.

  Dépasser l'événement, c'était dépasser le temps court qui le contient, celui de la chronique, ou du journalisme – ces prises de conscience des contem­porains, rapides, au jour le jour, dont les traces nous rendent, si vive, la chaleur des événements et des existences passés. Autant se demander si, au delà des événements, il n'y a pas une histoire inconsciente cette fois, ou mieux, plus ou moins consciente, qui, en grande partie, échappe à la lucidité des acteurs, les responsables ou les victimes : ils font l'histoire, mis l'histoire les emporte.
  Cette recherche d'une histoire non événementielle sest imposée de façon impérieuse au contact des autres sciences de l'homme, contact inévitable (les polémiques en sont la preuve) et qui, en France, s'est organisé, au delà de 1900, grâce à la merveilleuse Revue de synthèse historique d'Henri Berr dont la lecture, rétrospectivement, est si émouvante ; puis, au delà de 1929, grâce à la vigoureuse et très efficace campagne des Annales de Lucien Febvre et Marc Bloch.
  L'histoire s'est employée, dès lors, à saisir les faits le répétition aussi bien que les singuliers, les réalités conscientes aussi bien que les inconscientes. L'historien, dès lors, s'est voulu et s'est fait économiste, sociologue, anthropologue, démographe, psychologue, linguiste... Ces nouvelles liaisons d'esprit ont été, eu même temps, liaisons d'amitié et de cœur. Les amis de Lucien Febvre et de Marc Bloch, fondateurs, animateurs eux aussi des Annales, constituèrent un colloque permanent des sciences de l'homme, d'Albert Demangeon et de Jules Sion, les géographes, à Mau­rice Halbwachs le sociologue, de Charles Blondel et d'Henri Wallon, les psychologues, à François Simiand, le philosophe-sociologue-économiste. Avec eux, l'histoire s'est saisie, bien ou mal, mais de façon décidée, de toutes les sciences de l'humain ; elle s'est voulue, avec ses chefs de file, une impossible science globale de l'homme. Ce faisant, elle s'est abandonnée à un impérialisme juvénile, mais au même titre et de la même façon que presque toute les sciences humaines d'alors, petites nations au vrai qui, chacune pour son compte, rêvaient de tout manger, de tout bousculer, de tout dominer.
  Depuis lors, l'histoire a continué dans cette même ligne à se nourrir des autres sciences de l'homme. Le mouvement ne s'est pas arrêté, s'il s'est, comme il fallait s'y attendre, transformé. Le chemin est long de Métier d'historien, testament de Marc Bloch, aux Annales d'après-guerre, conduites sous la seule direc­tion, en fait, de Lucien Febvre. À peine les historiens, trop peu soucieux de méthode et d'orientation, l'auront-ils remarqué. Cependant, au delà de 1945, la question à nouveau s'est posée : quels étaient le rôle, l'utilité de l'histoire ? Était-elle, devait-elle être seulement l'étude exclusive du passé ? Si, pour les années écoulées, elle s'acharnait à lier la gerbe de toutes les sciences de l'homme ne s'ensuivrait-il pas, pour elle, d'inévitables conséquences ? À l'intérieur de son domaine, elle était toutes les sciences de l'homme. Mais où s'arrête le passé ?
  Tout est histoire, dit-on pour en sourire. Claude Lévi-Strauss écrivait dernièrement encore : « Car tout est histoire, ce qui a été dit hier est histoire, ce qui a été dit il y a une minute est histoire». J'ajou­terai ce qui a été dit, ou pensé, ou agi, ou seulement vécu. Mais si l'histoire, omniprésente, met en cause le social en son entier, c'est toujours à partir de ce mouvement même du temps qui, sans cesse, entraîne la vie, mais la dérobe à elle-même, éteint et rallume ses flammes. L'histoire est une dialectique de la durée ; par elle, grâce à elle, elle est étude du social, de tout le social, et donc du passé, et donc aussi du présent, l'un et l'autre inséparables."

 

Fernand Braudel, Écrits sur l'histoire, 1969, Champs Flammarion, 1977, p. 101-104.
 

Retour au menu sur l'histoire


Date de création : 20/02/2014 @ 18:41
Dernière modification : 13/05/2018 @ 07:48
Catégorie :
Page lue 5248 fois

Recherche



Un peu de musique
Contact - Infos
Visites

   visiteurs

   visiteurs en ligne

^ Haut ^