* *

Texte à méditer :   De l'amibe à Einstein, il n'y a qu'un pas.   Karl Popper
* *
Figures philosophiques

Espace élèves

Fermer Cours

Fermer Méthodologie

Fermer Classes préparatoires

Espace enseignants

Fermer Sujets de dissertation et textes

Fermer Elaboration des cours

Fermer Exercices philosophiques

Fermer Auteurs et oeuvres

Fermer Méthodologie

Fermer Ressources en ligne

Fermer Agrégation interne

Hors des sentiers battus
Utilité de l'erreur/du faux

  "Origine de la connaissance. – L'intellect au cours d'énormes intervalles de temps n'a engendré que des erreurs : quelques-unes de ces dernières se révélèrent utiles et propres à la conservation de l'espèce : quiconque les adoptait ou les héritait était capable de livrer avec plus de chance un combat pour lui-même et sa postérité. Pareilles erreurs, qui ne cessèrent de se transmettre héréditairement comme autant d'articles de foi jusqu'à devenir le fonds commun de l'espèce humaine, sont par exemple les suivantes : il y a des choses durables, des choses identiques ; il existe effectivement des objets, des matières, des corps ; une chose est ce qu'elle paraît être ; notre vouloir est libre, ce qui est bon pour moi, l'est aussi d'une façon intrinsèque. C'est seulement fort tard qu'apparurent ceux qui démentirent et mirent en doute pareilles opinions – ce ne fut que fort tard que la vérité se révéla comme la forme la moins contraignante de la connaissance. Il semblait qu'on ne pouvait vivre avec elle, et que notre organisme était constitué pour la contredire : toutes ses fonctions supérieures, les perceptions sensibles, et absolument toute espèce de sensation, travaillaient avec ces erreurs fondamentales invétérées depuis les origines. Bien mieux : ces propositions, même à l'intérieur de la connaissance, étaient devenues les normes d'après lesquelles on établissait le « vrai » et le « non-vrai » - jusque dans les régions les plus reculées de la logique pure. Ainsi : la force des connaissances ne réside pas dans leur degré de vérité, mais dans leur ancienneté, dans leur degré d’assimilation, dans leur caractère de condition de vie. Là où la vie et la connaissance semblaient en contradiction, on n'a jamais livré de lutte sérieuse : la négation et le doute passaient alors pour folie. Ces penseurs exceptionnels que furent les Éléates, qui cependant établirent et maintinrent les antinomies des erreurs naturelles, croyaient possible de vivre aussi cette antinomie : ils inventèrent le sage en tant que l'homme de l'immuabilité, de l'impersonnalité, de l'universalité de l'intuition, comme étant l'un et le tout à la fois, doué d'une faculté particulière pour cette connaissance inversée : ils croyaient que leur connaissance était en même temps le principe de la vie. Mais pour pouvoir affirmer tout cela, il fallait qu'ils se fissent illusion sur leur propre condition : il leur fallait se composer l'impersonnalité et la durée sans changement, méconnaître la nature du sujet connaissant, nier la violence des impulsions dans la connaissance, et de façon absolue concevoir la raison en tant qu'activité parfaitement libre, et comme engendrée d'elle-même ; ils fermaient les yeux sur le fait qu'ils n'en étaient venus à leurs thèses que pour avoir eux aussi contredit le valable, aspiré au repos, à la propriété exclusive, à la domination. Le développement plus subtil de la probité et du scepticisme rendit finalement impossibles pareils hommes : leur vie et leur jugement s'étaient révélés dépendants des impulsions et des erreurs fondamentales qui affectent depuis les origines toute existence sensible. – Cette probité et ce scepticisme plus subtils se développèrent partout où deux propositions contradictoires paraissaient applicables à la vie, parce que toutes deux étaient compatibles avec les erreurs fondamentales, c'est-à-dire là où il était possible de discuter du degré d'utilité plus ou moins grand pour la vie ; de même là où de nouvelles propositions, sans être utiles à la vie, ne lui étaient pas non plus préjudiciables, en tant qu'expression d'un instinct de jeu intellectuel, et par conséquent témoignaient du caractère à la fois innocent et heureux de tout jeu. Peu à peu le cerveau humain s'emplit de convictions et de jugements de cette sorte, et ce magma en fermentation engendra la lutte et, le désir de puissance. Non seulement le sens de l'utilité et le plaisir, mais toute espèce d'impulsions prirent fait et cause dans la lutte pour la « vérité » ; la lutte intellectuelle devint occupation, charme, profession, devoir, dignité – : l'acte de connaître et l'aspiration au vrai s'intégrèrent finalement en tant que besoin parmi les autres besoins. À partir de là non seulement la croyance et la conviction, mais aussi l'examen, la négation, la méfiance, la contradiction constituèrent une puissance, tous les « mauvais » instincts furent subordonnés à la connaissance et mis à son service, et acquirent le prestige du licite, du vénéré, de l'utile et, à la fin, le regard et l'innocence du Bien. La connaissance devint donc partie intégrante de la vie même et en tant que vie, puissance sans cesse croissante : jusqu'à ce que les connaissances et ces antiques erreurs fondamentales vinssent, à se heurter mutuellement, les unes et les autres en tant que vie, en tant que puissance, au sein du même individu. Le penseur : c'est maintenant l'être dans lequel l'aspiration impulsive à la vérité et ces erreurs conservatrices de la vie livrent leur premier combat, après que l'aspiration à la vérité s'est révélée à son tour comme puissance conservatrice de la vie. Relativement à la gravité de cette lutte tout le reste est indifférent : la question dernière quant à la condition de la vie est posée ici, et la première tentative faite pour répondre à cette question par l'expérience. Dans quelle mesure la vérité supporte-t-elle l'assimilation ? Voilà la question, voilà l'expérience à faire."

 

Nietzsche, Le gai savoir, 1882, Livre troisième, § 110, tr. fr. Pierre Klossowski,  Folio essais, 1996, p. 139-141.



  "Pour rendre possible le plus infime degré de connaissance, il a fallu que naquît un monde irréel et erroné ; des êtres qui croyaient à du durable, à des individus, etc. Il a fallu d'abord que naquît un monde imaginaire qui fût le contraire de l'éternel écoulement ; on a pu ensuite, sur ce fondement, bâtir quelque connaissance. On peut bien discerner, en somme, l'erreur fondamentale sur laquelle tout repose (car les antinomies peuvent être pensées), mais cette erreur ne peut être détruite qu'avec la vie ; la vérité dernière qui est celle du flux éternel de toute chose ne supporte pas de nous être incorporée ; nos organes (qui servent la vie) sont faits en vue de l'erreur. C'est ainsi que naît chez le sage la contradiction entre la vie et ses décisions dernières ; son besoin de connaissance a pour condition qu'il croie l'erreur et qu'il vive dans l'erreur. La vie est la condition de la connaissance. L'erreur est la condition de la vie, je veux dire l'erreur foncière. Savoir qu'on erre ne supprime pas l'erreur. Ce n'est rien d'aimer. Il nous faut aimer et soigner l'erreur, elle est la matrice de la connaissance. L'art au service de l'illusion, voilà notre culte. Aimer et favoriser l'erreur et l'illusion, pour l'amour de la vie. Donner à l'existence un sens esthétique, augmenter en nous le goût de la vie, c'est la condition préalable de la passion de la connaissance. Ainsi nous découvrons là aussi une alternance de nuit et de jour qui fait partie de nos conditions d'existence; vouloir connaître et vouloir errer sont le flux et le reflux. Si l'un des deux a la domination absolue, l'homme périt et l'aptitude en question avec lui."

 

Nietzsche, La Volonté de puissance, 1882, t. II, l. III, § 582, tr. fr. Geneviève Bianquis, Gallimard, tel, 2002, p. 216.



  "La fausseté d'un jugement ne suffit pas à constituer à nos yeux une objection contre un jugement ; c'est en cela peut-être que notre nouveau langage rend le son le plus étrange. La question est de savoir jusqu'à quel point il favorise la vie, conserve la vie, conserve l'espèce, et peut-être permet l'élevage de l'espèce ; et nous sommes fondamentalement portés à affirmer que les jugements les plus faux (dont font partie les jugements synthétiques a priori) sont pour nous les plus indispensables, que sans tenir pour valides les fictions logiques, sans un étalon de mesure de la réalité référé au monde purement inventé de l'inconditionné, de l'identique à soi, sans une falsification constante du monde par le biais du nombre, l'homme ne pourrait vivre – que renoncer aux jugements faux serait renoncer à la vie, nier la vie. Reconnaître la non-vérité pour condition de vie : c'est là à coup sûr une manière dangereuse de résister aux sentiments de valeur habituels ; et cela suffit pour qu'une philosophie qui s'y risque se place d'emblée par-delà bien et mal."

 

Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886, § 4, tr. P. Wotling, GF, 2000, p. 50.

 

Retour au menu sur la vérité


Date de création : 05/07/2014 @ 15:25
Dernière modification : 16/11/2014 @ 14:28
Catégorie :
Page lue 4893 fois


Imprimer l'article Imprimer l'article

Recherche



Un peu de musique
Contact - Infos
Visites

   visiteurs

   visiteurs en ligne

^ Haut ^