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Texte à méditer :  La raison du plus fort est toujours la meilleure.
  
La Fontaine
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Le critère ou principe de vérification

  "Le sens d'un énoncé est la méthode de sa vérification. Un énoncé ne dit que ce qui est en lui vérifiable. C'est la raison pour laquelle il ne peut affirmer, s'il affirme vraiment quelque chose, qu'un fait empirique. Une chose située par principe au-delà de l'expérience (jenseits des Erfahren) ne saurait être énoncée, pensée, ni questionnée.
  On peut ranger les énoncés (doués de sens) de la manière suivante : en premier lieu, ceux qui sont vrais en vertu de leur seule forme (ou « tautologies » d'après Wittgenstein, ils correspondent à peu près aux « jugements analytiques » kantiens). Ils ne disent rien sur le réel. À cette espèce appartiennent les formules de la logique et de la mathématique ; elles ne sont pas elles-mêmes des énoncés sur le réel, mais servent à leur transformation. En second, viennent les négations des premiers (ou « contradictions ») qui sont contradictoires, c'est-à-dire fausses en vertu de leur forme. Pour décider de la vérité ou fausseté de tous les autres énoncés, il faut s'en remettre aux énoncés protocolaires, lesquels (vrais ou faux) sont par là même des énoncés d'expérience (Erfahrungssätze), et relèvent de la science empirique. Si l'on veut construire un énoncé qui n'appartient pas à l'une de ces espèces, cet énoncé sera automatiquement dénué de sens.

  Et puisque la métaphysique ne veut ni formuler d'énoncés analytiques ni se couler dans le domaine de la science empirique, elle est contrainte d'employer des mots en l'absence de tout critère, des mots qui sont de ce fait privés de signification, ou bien de combiner des mots doués de sens de sorte qu'il n'en résulte ni énoncés analytiques (éventuellement contradictoires) ni énoncés empiriques. Dans un cas comme dans l'autre, on obtient inévitablement des simili-énoncés.
  L'analyse logique rend dès lors un verdict de non-sens contre toute prétendue connaissance qui veut avoir prise par-delà ou par-derrière l'expérience. Ce verdict atteint d'abord toute métaphysique spéculative, toute prétendue connaissance par pensée pure ou par intuition pure, qui croit pouvoir se passer de l'expérience. Mais le verdict s'applique aussi à cette métaphysique qui, issue de l'expérience, veut connaître au moyen d'inférences particulières ce qui se trouve hors de ou derrière l'expérience (ainsi, la thèse néovitaliste d'une « entéléchie » à l'œuvre dans les processus organiques et qui ne doit pas être conçue de manière physique ; ainsi, la question portant sur l'« essence de la causalité » par-delà la constatation de certaines régularités de succession ; ainsi, le discours sur la « chose en soi »). De plus, ce verdict vaut également pour toute philosophie des valeurs ou des normes, pour toute éthique, ou toute esthétique en tant que discipline normative. Car la validité objective d'une valeur ou d'une norme (et ce pour les philosophes des valeurs eux-mêmes) ne peut être vérifiée empiriquement ni déduite d'énoncés empiriques ; par suite, elle ne peut absolument pas être exprimée (par un énoncé doué de sens)."

 

Rudolf Carnap, "Le dépassement de la métaphysique", 1932, dans Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, trad. collective sous la direction d'Antonia Soulez, PUF, 1985, p. 172-173.



  "Lorsque nous réfléchissons à une phrase telle que « la signification d'un énoncé est la méthode de sa vérification », nous devrions, avant toute chose, être entièrement au clair sur ce que nous voulons dire par l'expression « méthode de vérification ». D'un point de vue logique, nous ne nous intéressons pas aux différentes activités qui sont en jeu dans l'acte de vérifier un énoncé. Qu'avons nous alors à l'esprit quand nous parlons de ce genre de choses ? Prenons un exemple : supposez qu'il y ait devant moi une boule de métal et que je doive déterminer si elle est électriquement chargée. Pour cela, je relie la boule à un électroscope et je regarde si les feuilles d'or s'écartent. L'énoncé (s) « les feuilles d'or de l'instrument s'écartent » décrit la vérification de l'énoncé (p) n la boule est chargée ». Or, qu'est-ce que je fais au juste quand je décris la vérification de l'énoncé p ? J'établis une connexion entre deux énoncés, en déclarant que l'un (s) doit suivre de l'autre (p). Autrement dit, je pose une règle d'inférence qui me permet de passer de l'énoncé « la boule est électriquement chargée » à un autre qui décrit une situation observable. Ce faisant, je relie l'énoncé en question à un autre, je l'insère dans un système d'opérations, je l'incorpore au langage, bref je détermine la façon dont il doit être utilisé. En ce sens, le fait d'indiquer la vérification d'un énoncé est une part importante du fait d'indiquer son usage, ou, pour le dire autrement, le fait d'expliquer sa vérification est une contribution à sa grammaire.
  Dans la vie quotidienne, nous comprenons les phrases sans nous inquiéter beaucoup de la façon dont elles sont vérifiées. Nous les comprenons parce que nous comprenons chacun des mots qui y figurent et saisissons la structure grammaticale de la phrase prise comme un tout. La question de la vérification ne survient que lorsque nous rencontrons une nouvelle sorte de combinaison de mots. Si quelqu'un devait nous dire par exemple qu'il possède un chien capable de penser, dans un premier temps nous ne comprendrions pas vraiment ce dont il parle, et nous lui poserions un certain nombre de questions. Supposez qu'il ait décrit en détail le comportement du chien dans certaines circonstances, nous dirions alors « ah, maintenant nous vous comprenons, c'est cela que vous appelez penser ». Il est inutile de s'enquérir de la vérification de phrases telles que « le chien aboie », « il court », « il est joueur », etc., car les mots sont ici employés, pourrait-on dire, de façon normale. Mais lorsque nous disons « le chien pense », nous créons un nouveau contexte, nous sortons des limites du langage ordinaire, et la question se pose alors de savoir ce que signifie une telle suite de mots. Dans des cas de ce genre, expliquer la vérification c'est expliquer la signification, et changer la vérification c'est changer la signification. À l'évidence, signification et vérification sont liées – alors pourquoi le nier ?

  Mais quand je dis que l'énoncé p est lié aux énoncés s1, s2…sn qui décrivent des données permettant de l'établir, je ne dis pas que p est identique à s1, s2…sn ni à leur conjonction. Cela ne serait vrai que si s1, s2…sn ou leur conjonction impliquait p. Or qu'en est-il ? Il peut y avoir des énoncés qui ne sont rien de plus que des abréviations pour tout ce qui est déployé dans leur vérification. Cependant, il y a d'autres genres d'énoncés pour lesquels cela n'est certainement pas vrai. Des discussions récentes sur le phénoménalisme, par exemple, tendent à montrer qu'aucune conjonction ou disjonction d'énoncés de sense-datum, aussi complexe soit-elle, n'implique l'existence ou la non-existence d'un objet matériel déterminé. S'il en va bien ainsi, un énoncé portant sur un objet matériel, bien qu'il sol, connecté avec des énoncés de sense-datum, n'en est pas une simple abréviation : il a au contraire un statut logique qui lui est propre, et n'équivaut à aucune fonction de vérité des autres énoncés. Je pense que le résultat de ces discussions est correct pour l'essentiel, et je souhaiterais pouvoir ajouter quelques mots pour rendre mon propos tout à fait clair.
  L'échec du phénoménalisme à traduire un énoncé portant sur un objet matériel en termes de sense-data n'est pas dû, comme on l'a suggéré, à la pauvreté de notre langage, auquel manque le vocabulaire nécessaire pour décrire tous les infimes détails de l'expérience sensible; il n'est pas dû non plus aux difficultés inhérentes à la production d'une combinaison infinie d'énoncés de sense-datum – même s'il est possible que tout cela y contribue. Cet échec est dû pour la plus grande part à un facteur qui, bien que très important et vraiment tout à fait évident, n'a jamais, à ma connaissance, été remarqué : la « texture ouverte » de la plupart de nos concepts empiriques. Voici ce que je veux dire : supposez que je doive vérifier un énoncé tel que « il y a un chat dans la pièce d'à-côté » ; supposez que j'aille jusqu'à cette pièce, que j'ouvre la porte,  regarde à l'intérieur et voie réellement un chat. Cela suffit-il à prouver mon énoncé ? Ou bien est-ce que je dois en plus toucher le chat, le caresser et le faire ronronner ? Et à supposer que j'aie fait tout cela, puis-je être alors tout à fait certain que mon énoncé était vrai? Nous nous trouvons ici confrontés à toute la batterie bien connue des arguments sceptiques qui ont été accumulés depuis l'Antiquité. Que devrais-je dire par exemple si cette créature venait ultérieurement à grandir jusqu'à devenir gigantesque ? Ou si elle montrait un comportement étrange que l'on n'observe pas d'habitude chez les chats : si par exemple on pouvait la faire renaître de ses cendres dans certaines conditions, alors que ce serait impossible avec les chats normaux ? Dirai-je dans ce genre de cas qu'une nouvelle espèce de chats est apparue ? Ou que c'était un chat aux propriétés extraordinaires ? Supposez encore que je dise « mon ami est là-bas ». Qu'en serait-il si en m'approchant pour lui serrer la main il disparaissait soudain ? « Ce n'était donc pas mon ami, mais une sorte d'hallucination. » Mais supposez que je le voie à nouveau quelques secondes plus tard, que je puisse prendre sa main, etc. Alors ? « Mon ami était donc bien là, et sa disparition était une sorte d'hallucination. » Mais imaginez qu'après quelques temps il disparaisse (ou semble disparaître) à nouveau – que vais-je dire alors ? Avons-nous des règles prêtes pour toutes les possibilités imaginables ?
  Un exemple de la première sorte tend à montrer que nous pouvons penser à des situations dans lesquelles il nous serait impossible de déterminer avec certitude si une chose est, un chat ou un autre animal (ou un djinn). Un exemple de la seconde sorte montre que nous pouvons envisager certaines circonstances dans lesquelles il nous serait impossible de déterminer avec certitude si une chose est réelle ou hallucinée. Le fait que dans de nombreux cas, il n'y ait rien de tel qu'une vérification concluante est lié au fait que la plupart de nos concepts empiriques ne sont pas délimités dans toutes les directions possibles. Supposez que je rencontre un être qui ressemble à un homme, qui parle comme un homme, se comporte comme un homme, et ne mesure pas plus d'un empan : dirai-je que c'est un homme ? Et qu'en est-il du cas où une personne est si vieille qu'elle se souvient du roi Darius ? Diriez-vous qu'elle est immortelle? Y a-t-il rien de tel qu'une définition exhaustive, qui laisse enfin et une fois pour toutes notre esprit en paix ? « Mais n'y a-t-il pas des définitions exactes, au moins dans les sciences ? ». Voyons cela. Il semble que la notion d'or soit définie avec une précision absolue, par exemple par le spectre de l'or, avec ses lignes caractéristiques. Mais que diriez-vous si l'on découvrait une substance qui ressemble à de l'or, qui passe avec succès tous les tests chimiques pour l'or, et qui émet pourtant une nouvelle sorte de radiation ? « Mais de telles choses n'arrivent pas ». C'est vrai ; mais elles pourraient se produire, et cela suffit à montrer que nous ne pouvons jamais entièrement exclure la possibilité qu'une situation imprévue se présente, dans laquelle il faudrait que nous modifiions notre définition. Quoi qu'on fasse, aucun concept n'est limité d'une manière telle qu'il n'y ait plus de place pour aucun doute. Nous introduisons un concept et nous le limitons dans certaines directions ; nous définissons par exemple l'or par opposition à d'autres métaux comme les alliages. Cela suffit pour ce dont nous avons maintenant besoin, et nous ne cherchons pas plus loin. Nous avons tendance à ne pas voir le fait qu'il y a toujours d'autres directions dans lesquelles le concept n'a pas été défini. Et si nous le faisions, il nous serait facile d'imaginer des conditions qui rendraient nécessaires de nouvelles limitations. Bref, il n'est pas possible de définir un concept comme l'or avec une précision absolue, c'est-à-dire de façon à ce que tous les coins et recoins soient colmatés pour empêcher l'entrée du doute. Voilà ce que l'on entend par texture ouverte d'un concept. […]
  La texture ouverte est une caractéristique tout à fait fondamentale de la plupart des concepts empiriques (mais non de tous), et c'est cette texture qui nous empêche de vérifier de façon concluante la plupart de nos énoncés empiriques. Prenez n'importe quel énoncé d'objet matériel. Les termes qui y figurent sont non-exhaustifs, ce qui signifie que nous ne pouvons pas prévoir complètement toutes les conditions possibles dans lesquelles ils seront utilisés. Il restera toujours une possibilité, si faible soit-elle, pour que nous ayons négligé une chose ou une autre qui peuvent être pertinentes pour leur usage. Et cela veut dire que nous ne saurions prévoir complètement toutes les circonstances possibles dans lesquelles l'énoncé est vrai, ni celles dans lesquelles il est faux. Il restera toujours une marge d'incertitude. Ainsi, l'absence de vérification concluante a pour cause directe la texture ouverte des termes concernés.
  Cela a une conséquence importante. Les phénoménalistes ont essayé de traduire en termes d'expérience sensible ce que nous voulons dire par un énoncé portant sur un objet matériel. Or, une telle traduction ne serait possible que si l'on pouvait définir de façon complète les termes d'un tel énoncé. C'est en effet seulement dans ce cas que nous pourrions décrire complètement toutes les données possibles qui rendraient l'énoncé vrai ou faux. Puisque cette condition n'est pas remplie, le programme du phénoménalisme tombe à plat, et par conséquent, les tentatives pour analyser les chaises et les tables et les ramener à des schémas de sense-data […] sont vouées à l'échec. Des remarques similaires valent pour certains énoncés psychologiques tels que « c'est une personne intelligente » ; ici c'est encore à cause de la texture ouverte d'un terme comme « intelligent » que l'on ne peut réduire l'énoncé à une conjonction ou à une disjonction d'énoncés spécifiant la façon dont un homme se comporterait dans telles et telles circonstances. […]
  Mais il y a une raison plus profonde à tout cela, et elle consiste dans ce que je me hasarde à appeler l'incomplétude essentielle d'une description empirique. Donnons de plus amples explications : s'il fallait que je décrive ma main droite, que je tiens en l'air, je pourrais en dire différentes choses : je pourrais énoncer sa taille, sa forme, sa couleur, sa texture, les composants chimiques de ses os et de ses cellules, et j'ajouterais peut-être encore d'autres détails. Mais aussi loin que j'aille, je n'atteindrai jamais un point où ma description sera complète : d'un point de vue logique, il est toujours possible de l'étendre en ajoutant un détail ou un autre. Toute description se déploie pour ainsi dire dans un horizon de possibilités ouvertes : aussi loin que j'aille, j'emporterai toujours cet horizon avec moi. On peut opposer ce cas à d'autres, dans lesquels la complétude peut être atteinte. Si, en géométrie, je décris un triangle en donnant par exemple ses trois côtés, la description est complète : on ne peut rien ajouter qui ne soit déjà inclus dans ces données, ou qui ne les contredise. Ou encore, il y a un sens auquel on peut dire qu'une mélodie est complètement décrite dans la notation musicale (en faisant abstraction, pour le moment, de la question de son interprétation) ; on peut décrire dans une notation géométrique un motif sur un tapis, considéré comme ornement ; et dans ce cas aussi il y a un sens où l'on peut dire que la description est complète. (Je ne parle pas du tapis physique, mais de son modèle). La même chose s'applique à une partie d'échecs: on peut la décrire coup par coup du début à la fin. De tels cas servent seulement à faire ressortir par contraste la nature d'une description empirique : il n'y a rien de tel que la complétude dans le cas où je décris ma main droite ou le caractère d'une personne ; je ne peux jamais épuiser tous les détails, ni prévoir toutes les circonstances possibles qui me feraient modifier ou retirer mon énoncé. (Cela, Leibniz l'avait déjà vu lorsqu'il disait qu'on ne peut jamais venir à bout des propriétés d'aucune chose réelle qui est toujours une image de l'Esprit Infini).
  La situation ici décrite est directement en rapport avec la texture ouverte des concepts. Un terme est défini quand on a décrit le genre de situation dans lequel il sera employé. Supposons un instant que nous soyons capables de décrire complètement des situations, sans rien omettre (comme pour les échecs), nous pourrions alors donner une liste exhaustive de toutes les circonstances dans lesquelles le terme sera employé, de sorte que rien ne soit laissé au doute. Autrement dit, nous pourrions construire une définition complète : un modèle de pensée qui anticipe et règle une fois pour toutes chacune des questions d'usage possibles. Puisqu'en fait nous ne pouvons jamais éliminer la possibilité qu'émerge un facteur imprévu, nous ne pouvons jamais être tout à fait sûrs d'avoir inclus dans notre définition tout ce qui devrait l'être; et, par conséquent, le processus de définition et d'affinage d'une idée continuera sans jamais atteindre son point final. Autrement dit, toute définition se déploie dans un horizon ouvert. Quoi que l'on fasse, la situation restera toujours la même: aucune définition d'un terme empirique ne recouvrira toutes les possibilités. Il en résulte que l'incomplétude de nos vérifications est ancrée dans l'incomplétude de la définition des termes impliqués, et l'incomplétude de la définition dans celle de la description empirique. C'est l'une des raisons pour lesquelles un énoncé p portant sur un objet matériel ne peut pas être vérifié de façon concluante, ni se résoudre en des énoncés s1, s2…sn qui décrivent les données qui permettent de l'établir. Une telle réduction est souvent possible en mathématiques : on peut ainsi traduire, sans perte de sens, un énoncé portant sur des nombres rationnels en énoncés portant sur des nombres entiers; mais ici on a à la fois description complète, définition complète, démonstration et réfutation concluantes ).
  Un mot encore. Pourquoi un énoncé d'expérience ne peut-il pas, en règle générale, être vérifié de façon concluante ? Est-ce parce que je ne peux jamais épuiser la description d'un objet matériel ou d'une situation, puisque je peux toujours y ajouter quelque chose - quelque chose qu'il est possible, en principe, de prévoir ? Ou bien est-ce en raison de la possibilité que survienne quelque chose de tout à fait nouveau et imprévu ? Dans le premier cas, bien que je connaisse tous les tests, il se peut néanmoins que je sois incapable de les effectuer, disons par manque de temps. Dans le second cas, je ne peux même pas être sûr de connaître tous les tests qui pourraient être requis; autrement dit, la difficulté consiste à énoncer de façon exhaustive ce que serait une vérification dans ce cas. (Pouvez-vous prévoir toutes les circonstances qui transformeraient un fait putatif en une illusion ?). Voici à présent la réponse à notre question : ces facteurs se combinent tous deux pour empêcher qu'aucune vérification ne soit concluante. Mais ils jouent un rôle très différent. À cause du premier facteur, nous ne pouvons jamais finir notre travail lors de la vérification d'un énoncé. Mais c'est le second qui est responsable de la texture ouverte de nos termes, si caractéristique de toute connaissance factuelle. Pour voir cela plus clairement, comparez avec la situation en mathématiques : ici, il se peut qu'un théorème soit indécidable, disons l'hypothèse de Goldbach selon laquelle tous les nombres pairs peuvent être représentés comme la somme de deux premiers, parce qu'il nous est impossible de parcourir tous les nombres entiers pour tester l'hypothèse. Mais cela ne contredit en rien la texture fermée des concepts mathématiques. S'il n'y avait rien de tel que la possibilité (toujours présente) qu'émerge quelque chose de nouveau, il ne pourrait rien y avoir de tel que la texture ouverte des concepts; et s'il n'y avait rien de tel que la texture ouverte des concepts, la vérification ne serait incomplète qu'au sens où elle ne pourrait jamais être achevée (comme dans le cas de Goldbach).
  En résumé : en règle générale, un énoncé d'expérience ne peut pas être vérifié de manière concluante, et ce pour deux raisons :
  1) à cause de l'existence d'un nombre illimité de tests ;

  2) à cause de la texture ouverte des termes impliqués.
  Ces deux raisons correspondent à deux sens différents de l' « incomplétude ». Le premier est lié au fait que je ne peux jamais clore la description d'un objet matériel ou d'une situation. Il m'est toujours possible, par exemple, de regarder ma table depuis de nouveaux points de l'espace, sans jamais épuiser toutes les possibilités. Le second sens (qui est beaucoup plus intéressant) est dû au fait que notre connaissance factuelle est incomplète selon une autre dimension : il est toujours possible que quelque chose d'imprévu se produise. Cela peut encore vouloir dire deux choses différentes :
  a) que je connaisse une expérience totalement nouvelle, telle que je ne peux même pas l'imaginer à présent ;
  b) que l'on fasse une nouvelle découverte qui affecterait dans sa totalité notre interprétation de certains faits.
  Un homme né aveugle et qui acquerrait par la suite l'expérience de la vue offrirait une illustration du premier cas. Une illustration du second cas serait le changement provoqué par la découverte d'un nouvel agent de la nature, tel que l'électricité. Dans ce cas, nous voyons bien que les données de l'observation sont liées d'une façon nouvelle et imprévue, qu'on peut alors, pour ainsi dire, suivre de nouvelles lignes dans le champ de l'expérience. Nous pouvons donc dire plus précisément que la texture ouverte des concepts est ancrée dans cette incomplétude particulière de notre connaissance factuelle que je viens d'esquisser."

 

Friedrich Waismann, "La vérifiabilité", 1930, tr. fr. Delphine Chapuis-Schmitz et Sandra Laugier, in S. Laugier et P. Wagner (dir.), Philosophie des sciences. Théories expériences et méthodes, Vrin, 2004, p. 325-335.



  "Comme Hume, je divise toutes les propositions authentiques en deux classes : celles qui, dans sa terminologie, concernent les « relations d'idées » et celles qui concernent les « matières de fait » (matter of fact). La première classe comprend les propositions a priori de la logique et des mathématiques pures, que je ne considère comme nécessaires et certaines, que parce qu'elles sont analytiques. Je maintiens, en effet, que la raison pour laquelle ces propositions ne peuvent être démenties par l'expérience, est qu'elles ne font aucune assertion au sujet du monde empirique, mais indiquent simplement notre détermination d'user de symboles d'une certaine manière. Par contre, les propositions empiriques concernant les matières de fait, je soutiens qu'elles sont des hypothèses qui peuvent être probables, mais jamais certaines. Et en exposant la méthode de leur validation, je prétends aussi élucider la nature de la vérité.
  Pour vérifier (to test) si une proposition exprime une hypothèse empirique authentique, j'adopte ce que l'on pourrait appeler un principe de vérification modifié. Car j'exige d'une hypothèse empirique, non qu'elle soit vérifiable, en effet, d’une manière concluante, mais qu'une expérience sensible (sense-experience) puisse être invoquée de façon pertinente (relevant) pour la détermination de sa vérité ou de sa fausseté. Si une proposition présumée[1] échoue à satisfaire ce principe, et n'est pas une tautologie, alors je soutiens qu'il s'agit d'une proposition métaphysique, et qu'étant métaphysique, elle n'est ni vraie ni fausse mais littéralement dénuée de sens (senseless). On découvrira que, selon ce critère, une grande partie de ce qui passe pour de la philosophie est de la métaphysique, et, en particulier, que des affirmations telles qu'il y a un monde non-empirique de valeurs ou que les hommes ont des âmes immortelles, ou qu'il y a un Dieu transcendant sont vides de sens."

 

A. J. Ayer, Langage, vérité et logique, Préface à la 1ère édition, Flammarion, 1956, p. 48.


  "Like Hume, I divide all genuine propositions into two classes: those which, in his terminology, concern “relations of ideas,” and those which concern “matters of fact.” The former class comprises the a priori propositions of logic and pure mathematics, and these I allow to be necessary and certain only because they are analytic. That is, I maintain that the reason why these propositions cannot be confuted in experience is that they do not make any assertion about the empirical world, but simply record our determination to use symbols in a certain fashion. Propositions concerning empirical matters of fact, on the other hand, I hold to be hypotheses, which can be probable but never certain. And in giving an account of the method of their validation I claim also to have explained the nature of truth.
  To test whether a sentence express a genuine empirical hypothesis, I adopt what may be called a modified verification principle. For I require of an empirical hypothesis, not indeed that it should be conclusively verifiable, but that some possible sense-experience should be relevant to the determination of its truth or falsehood. If a putative proposition fails to satisfy this principle, and is not a tautology, then I hold that it is metaphysical, and that, being metaphysical, it is neither true nor false but literally senseless. […] much of what ordinarily passes for philosophy is metaphysical according to this criterion, and, in particular, that it can not be significantly asserted that there is a non-empirical world of values, or that men have immortal souls, or that there is a transcendent God."

 

A. J. Ayer, Language truth and logic, 1936, Preface to the first edition, Dover Publications, 1952, pp. 31-32.


[1] Une phrase présumée être une proposition (a putative proposition).



  "La stérilité de la tentative pour transcender les limites de l'expérience sensible sera déduite non d'une hypothèse psychologique concernant la constitution réelle de l'esprit humain,  mais de la règle qui détermine  la signification littérale du langage. Notre charge contre le métaphysicien n'est pas qu'il essaie d'user de l'entendement dans un domaine où il ne peut profitablement s'aventurer, mais qu'il produit des énonciations (sentences) qui ne sont pas conformes aux conditions sous lesquelles seule une énonciation peut avoir un sens littéral. Et nous ne sommes pas obligés nous-mêmes de dire des non-sens (to talk non-sense) pour montrer que toutes les énonciations d'un certain type sont nécessairement dépourvues de sens. Nous n'avons besoin que de formuler le critère qui nous rend capables d'affirmer si une phrase (sentence) exprime une proposition authentique au sujet d'une matière de fait (matter of fact) et de montrer que les énoncés considérés n'y satisfont pas. […]
  Le critère que nous emploierons pour éprouver l'authenticité des affirmations factuelles apparentes est le critère de vérifiabilité. Nous disons qu'une énonciation a factuellement un sens pour une personne donnée si et seulement si elle sait comment vérifier la proposition qu'elle vise à exprimer, c'est-à-dire si elle sait quelles observations la conduiraient, sous certaines conditions, à accepter la proposition comme vraie ou à la rejeter comme fausse. Si, d'un autre côté, la proposition supposée est de telle nature que l'affirmation de sa vérité ou de sa fausseté n'est liée à aucune affirmation quelconque concernant la nature de son expérience future, alors, pour autant qu'il s'agit de cette personne, elle est, si ce n'est pas une tautologie, une pure pseudo-proposition. L'énonciation qui l'exprime peut avoir un sens émotionnel pour elle, mais elle n'a pas de sens littéral."

 

Alfred Jules Ayer, Langage, vérité et logique, 1936, tr. de l'anglais par J. Ohana, Paris, Flammarion, p. 42.

 

  "The fruitlessness of attempting to transcend the limits of possible sense-experience will be deduced, not from a psychological hypothesis concerning the actual constitution of the human mind, but from the rule which determines the literal significance of language. Our charge against the metaphysician is not that he attempts to employ the understanding in a field where it cannot profitably venture, but that he produces sentences which fail to conform to the conditions under which alone a sentence can be literally significant. Nor are we ourselves obliged to talk nonsense in order to show that all sentences of a certain type are necessarily devoid of literal significance. We need only formulate the criterion which enables us to test whether a sentence expresses a genuine proposition about a matter of fact, and then point out that the sentences under consideration fail to satisfy it. […]
  The criterion which we use to test the genuineness of apparent statements of fact is the
criterion of verifiability. We say that a sentence is factually significant to any given person, if, and only if, he knows how to verify the proposition which it purports to express – that is, if he knows what observations would lead him, under certain conditions, to accept the proposition as being true, or reject it as being false. If, on the other hand, the putative proposition is of such a character that the assumption of its truth, or falsehood, is consistent with any assumption whatsoever concerning the nature of his future experience, then, as far as he is concerned, it is, if not a tautology, a mere pseudo-proposition. The sentence expressing it may be emotionally significant to him ; but it is not literally significant."

 

A. J. Ayer, Language truth and logic, 1936, Dover Publications, 1952, p. 35.

 

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Date de création : 07/02/2015 @ 18:47
Dernière modification : 24/02/2015 @ 18:37
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