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Texte à méditer :  Il n'y a rien de plus favorable à la philosophie que le brouillard.  Alexis de Tocqueville
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Hors des sentiers battus
Le sentiment d'être, ou de ne pas être, libre

  "[…] d'où vient ce prodige ? Quelle en est la cause ? L'âme donne des ordres au corps, et elle est obéie sur-le-champ. L'âme se donne à elle-même des ordres, et elle se heurte à des résistances. L'âme donne l'ordre à la main de se mouvoir, et c'est une opération si facile qu’à peine distingue-t-on l’ordre de son exécution. Et cependant l'âme est âme et la main est corps. L'âme donne à l'âme l'ordre de vouloir ; l'une ne se distingue point de l'autre et pourtant elle n'agit pas. D'où vient ce prodige ? quelle en est la cause ? Elle lui donne l'ordre, dis-je, de vouloir ; elle ne le donnerait pas si elle ne voulait pas, et ce qu'elle ordonne ne se fait pas.
  C'est qu'elle ne veut pas d'un vouloir total, et ainsi elle ne commande pas totalement. Elle ne commande que pour autant qu'elle veut, et pour autant elle ne veut pas, ses ordres ne reçoivent pas l'exécution, car c'est la volonté qui donne l'ordre d'être à une volonté qui n'est rien d'autre qu'elle-même. C'est pourquoi elle ne commande pas pleinement, et de là vient que ses ordres sont sans effet. Car si elle était dans sa plénitude, elle ne se commanderait pas d'être, elle serait déjà. Ce n'est donc pas un prodige de vouloir partiellement et partiellement de ne pas vouloir : c'est une maladie de l'âme. Celle-ci soulevée par la vérité, mais entraînée par le poids de l'habitude, ne peut se mettre tout à fait debout. Il y a donc deux volontés, toutes deux incomplètes et ce que l'une possède fait défaut à l'autre."

Augustin, Les Confessions, Livre VIII, chapitre 9, trad. Joseph Trabucco, Garnier-Flammarion, 1978, p. 169-170.



    "Certes les affaires des hommes seraient en bien meilleur point s'il était également au pouvoir des hommes tant de se taire que de parler, mais, l'expérience l'a montré surabondamment, rien n'est moins au pouvoir des hommes que de tenir leur langue, et il n'est rien qu'ils puissent moins faire que de gouverner leurs appétits ; et c'est pourquoi la plupart croient que notre liberté d'action existe seulement à l'égard des choses où nous tendons légèrement, parce que l'appétit peut en être aisément contraint par le souvenir de quelque autre chose fréquemment rappelée ; tandis que nous ne sommes pas du tout libres quand il s'agit de choses auxquelles nous tendons avec une affection vive que le souvenir d'une autre chose ne peut apaiser. S'ils ne savaient d'expérience cependant que maintes fois nous regrettons nos actions et que souvent, quand nous sommes dominés par des affects contraires, nous voyons le meilleur et faisons le pire, rien ne les empêcherait de croire que toutes nos actions sont libres. C'est ainsi qu'un petit enfant croit librement appéter [1] le lait, un jeune garçon en colère vouloir la vengeance, un peureux la fuite. Un homme en état d'ébriété aussi croit dire par un libre décret de l'Âme ce que, sorti de cet état, il voudrait avoir tu ; de même le délirant, la bavarde, l'enfant et un très grand nombre d'individus de même farine croient parler par un libre décret de l'Âme, alors cependant qu'ils ne peuvent contenir l'impulsion qu'ils ont à parler ; l'expérience donc fait voir aussi clairement que la Raison que les hommes se croient libres pour cette seule cause qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés ; et, en outre, que les décrets de l'Âme ne sont rien d'autre que les appétits eux-mêmes et varient en conséquence selon la disposition variable du corps."

Spinoza, Éthique III, 1674, proposition II « scolie »,Trad. Appuhn, Garnier, 1934, p. 254-255.


[1] Désirer, tendre vers.


    "J'appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte, celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d'une certaine façon déterminée. Dieu, par exemple, existe librement bien que nécessairement parce qu'il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même et connaît toutes choses librement, parce qu'il suit de la seule nécessité de sa nature que Dieu connaisse toutes choses. Vous le voyez bien, je ne fais pas consister la liberté dans un libre décret, mais dans une libre nécessité.
    Mais descendons aux choses créées qui sont toutes déterminées à exister et à agir d'une certaine façon déterminée. Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d'une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvement et, l'impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans son mouvement est une contrainte, non parce qu'elle est nécessaire, mais parce qu'elle doit être définie par l'impulsion d'une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre il faut l'entendre de toute chose singulière, quelle que soit la complexité qu'il vous plaise de lui attribuer, si nombreuses que puissent être ses aptitudes, parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d'une certaine manière déterminée.
    Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu'elle continue de se mouvoir, pense et sache qu'elle fait effort, autant qu'elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu'elle a conscience de son effort seulement et qu'elle n'est en aucune façon indifférente, croira qu'elle est très libre et qu'elle ne persévère dans son mouvement que parce qu'elle le veut. Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent".

Spinoza, Lettre à Schuller, in Oeuvres, Paris, Éd. Garnier-Flammarion, 1955, tome 4, p. 303-304.


 

    "Quand je dis que nous avons le sentiment intérieur de notre liberté, je ne prétends pas soutenir que nous ayons le sentiment intérieur d'un pouvoir de nous déterminer à vouloir quelque chose sans aucun motif physique ; pouvoir que quelques gens appellent indifférence pure. Un tel pouvoir me paraît renfermer une contradiction manifeste [...] ; car il est clair qu'il faut un motif, qu'il faut pour ainsi dire sentir, avant que de consentir. Il est vrai que souvent nous ne pensons pas au motif qui nous a fait agir ; mais c'est que nous n'y faisons pas réflexion, surtout dans les choses qui ne sont pas de conséquence. Certainement il se trouve toujours quelque motif secret et confus dans nos moindres actions ; et c'est même ce qui porte quelques personnes à soupçonner et quelquefois à soutenir qu'ils ne sont pas libres ; parce qu'en s'examinant avec soin, ils découvrent les motifs cachés et confus qui les font vouloir. Il est vrai qu'ils ont été agis pour ainsi dire, qu'ils ont été mus ; mais ils ont aussi agi par l'acte de leur consentement, acte qu'ils avaient le pouvoir de ne pas donner dans le moment qu'ils l'ont donné ; pouvoir, dis-je, dont ils avaient le sentiment intérieur dans le moment qu'ils en ont usé, et qu'ils n'auraient osé nier si dans ce moment on les en eût interrogés."

Malebranche, De la recherche de la vérité, 1674, 1er éclaircissement.


 
 "S'il n'est pas possible de comprendre parfaitement les ressorts de notre machine, il n'est pas aussi absolument nécessaire de les comprendre ; mais il est absolument nécessaire pour se conduire de bien savoir les effets que ces ressorts sont capables de produire en nous. Il n'est pas nécessaire de savoir comment une montre est faite pour s'en servir ; mais si l'on veut s'en servir pour régler son temps, il est du moins nécessaire de savoir qu'elle marque les heures. Cependant il y a des gens si peu capables de réflexion, qu'on pourrait presque les comparer à des machines purement inanimées. Ils ne sentent point en eux-mêmes les ressorts qui se débandent la vue des objets ; souvent ils sont agités, sans qu'ils s'aperçoivent de leurs propres mouvements ; ils sont esclaves, sans qu'ils sentent leurs liens. Ils sont enfin conduits en mille manières différentes, sans qu'ils reconnaissent la main de celui qui les gouverne. Ils pensent être les seuls auteurs de tous les mouvements qui leur arrivent, et ne distinguant point ce qui se passe en eux-mêmes en conséquence d'un acte libre de leur volonté, d'avec ce qui s'y produit par l'impression des corps qui les environnent, ils pensent qu'ils se conduisent eux-mêmes dans le temps qu'ils sont conduits par quelque autre."
 
Malebranche, De la recherche de la vérité, 1674-1675, Livre IV, Chapitre 13.


 "50. C'est pourquoi la raison que M. Descartes a alléguée, pour prouver l'indépendance de nos actions libres par un prétendu sentiment vif interne n'a point de force. Nous ne pouvons pas sentir proprement notre indépendance, et nous ne nous apercevons pas toujours des causes, souvent imperceptibles, dont notre résolution dépend. C'est comme si l'aiguille aimantée prenait plaisir de se tourner vers le nord ; car elle croirait tourner indépendamment de quelque autre cause, ne s'apercevant pas des mouvements insensibles de la matière magnétique. Cependant nous verrons plus bas en quel sens il est très-vrai que l'âme humaine est tout à fait son propre principe naturel par rapport à ses actions, dépendante d'elle-même, et indépendante de toutes les autres créatures.
 51. Pour ce qui est de la volition même, c'est quelque chose d'impropre de dire qu'elle est un objet de la volonté libre. Nous voulons agir, à parler juste ; et nous ne voulons point vouloir ; autrement nous pourrions encore dire que nous voulons avoir la volonté de vouloir, et cela irait à l'infini. Nous ne suivons pas aussi toujours le dernier jugement de l'entendement pratique, en nous déterminant à vouloir ; mais nous suivons toujours, en voulant, le résultat de toutes les inclinations qui viennent, tant du côté des raisons, que des passions ; ce qui se fait souvent sans un jugement exprès de l'entendement.
 52. Tout est donc certain et déterminé par avance dans l'homme comme partout ailleurs, et l'âme humaine est une espèce d'automate spirituel, quoique les actions contingentes en général, et les actions libres en particulier, ne soient point nécessaires pour cela d'une nécessité absolue, laquelle serait véritablement incompatible avec la contingence. Ainsi ni la futurition en elle-même, toute certaine qu'elle est, ni la prévision infaillible de Dieu, ni la prédétermination des causes, ni celle des décrets de Dieu, ne détruisent point cette contingence et cette liberté."
 
Leibniz, Essais de Théodicée, 1710, Première partie, § 50-52, GF-Flammarion, 1969, p. 131-132.

 

    "Aussi longtemps que nous ne nous sentons pas dépendre de quoi que ce soit, nous nous estimons indépendants : sophisme qui montre combien l'homme est orgueilleux et despotique. Car il admet ici qu'en toutes circonstances il remarquerait et reconnaîtrait sa dépendance dès qu'il la subirait, son postulat étant qu'il vit habituellement dans l'indépendance et qu'il éprouverait aussitôt une contradiction dans ses sentiments s'il venait exceptionnellement à la perdre. Mais si c'était l'inverse qui était vrai, savoir qu'il vit constamment dans une dépendance multiforme, mais s'estime "libre" quand il cesse de sentir la pression de ses chaînes du fait d'une longue accoutumance ? S'il souffre encore, ce n'est plus que de ses chaînes nouvelles : le "libre arbitre" ne veut proprement rien dire d'autre que ne pas sentir ses nouvelles chaînes".

Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, Le voyageur et son ombre, 1878, § 10.


 

    "Il ne nous reste aujourd'hui plus aucune espèce de compassion avec l'idée du "libre arbitre" : nous savons trop bien ce que c'est le tour de force théologique le plus mal famé qu'il y ait, pour rendre l'humanité "responsable" à la façon des théologiens, ce qui veut dire : pour rendre l'humanité dépendante des théologiens... Je ne fais que donner ici la psychologie de cette tendance à vouloir rendre responsable. - Partout où l'on cherche des responsabilités, c'est généralement l'instinct de punir et de juger qui est à l'oeuvre. On a dégagé le devenir de son innocence lorsque l'on ramène un état de fait quelconque à la volonté, à des intentions, à des actes de responsabilité : la doctrine de la volonté a été principalement inventée à fin de punir, c'est-à-dire avec l'intention de trouver coupable. Toute l'ancienne psychologie, la psychologie de la volonté n'existe que par le fait que ses inventeurs, les prêtres, chefs de communautés anciennes, voulurent se créer le droit d'infliger une peine - ou plutôt qu'ils voulurent créer ce droit pour Dieu... Les hommes ont été considérés comme "libres", pour pouvoir être jugés et punis, - pour pouvoir être coupables : par conséquent toute action devait être regardée comme voulue, l'origine de toute action comme se trouvant dans la conscience."

 

Nietzsche, Le crépuscule des idoles (1889), Les quatre grandes erreurs, § 7.


  

  "Que ma volonté se détermine sans contrainte, ceci n’est pas douteux : le sentiment intérieur m’en est garant. Je sens que ma volonté est exempte de contrainte, ou, plus exactement, je ne sens pas de contrainte, donc il n’y a pas de contrainte. Mais de ce que je ne sens pas que ma volonté soit nécessitée, suit-il que je sens qu’elle ne l’est pas ? Je sens ce à quoi je résiste et ce par quoi je résiste, mais je ne sentirais pas en moi ce qui agirait avec mon action et dont je tiendrais l’agir même : ce ne pourrait être pour moi cela qui n’est pas moi ; cela qui n’est pas moi est toujours ce qui me fait obstacle. Dire : Je sens que je suis libre en prenant telle résolution, revient à dire : Je sens que je ne suis nullement nécessité à la prendre. Mais je ne pourrais me supposer sentir cette nécessité qu’en me supposant y résister, c’est-à-dire vouloir, moi, autre chose que ce que je veux en effet au moment où je le veux, supposition absurde et contradictoire. Il y a donc des cas où l’affirmation : Je peux, à mon état présent, faire succéder cet autre ou cet autre état, n’aurait d’autre sens que celle-ci : il me semble que je peux à mon état présent faire succéder cet autre ou cet autre état ; apparence fortifiée et portée jusqu’à l’illusion de la certitude par une confusion presque inévitable entre le sentiment réel que j’ai qu’il me semble en être ainsi, et le sentiment réel qu’il me semble que j’aurais s’il en était ainsi. Et cette confusion paraît d’autant plus aisée, et pour ainsi dire d’autant plus naturelle, que dans cette affirmation : Je peux ceci ou cela : Je peux vouloir le oui et je peux vouloir le non, on embrasse toute l’évolution de la puissance indéterminée doublement capable de se déterminer en l’un ou l’autre de deux pouvoirs simples, dont l’un ou l’autre lui doit servir de transition pour aller jusqu’à son effet.

Je vois que l’allégation : Je peux, dans toute l’étendue que je lui donne, ne saurait s’autoriser d’aucune expérience antérieure ; car l’exercice du pouvoir déterminateur exprimé par ce Je peux s’identifie en fait avec l’exercice de l’un des deux pouvoirs que je suppose lui être tout d’abord donnés ; et au lieu que j’ai pleinement droit de dire de celui des deux que j’exerce : Ce pouvoir est réel, et je le sens, car je l’exerce, à l’égard de l’autre que je n’exerce pas, le sentiment que j’en crois avoir, quelque fort qu’il soit, n’a pas la même force ; ni par conséquent non plus à l’égard du pouvoir supérieur dont ceux-là seraient les deux membres, mais qui agit par un seul. En vain je prétendrai que je puis choisir entre l’action de l’un ou de l’autre, il faudrait pour cela que je me sentisse pouvoir choisir comme je ne choisis pas, aussi bien que je me sens pouvoir choisir comme je choisis. Ce serait résoudre la difficulté, après l’avoir vue, par la même difficulté que je reproduirais en affectant de ne la pas voir. Il est grand l’embarras de m’assurer absolument que le possible non réalisé n’était pas moins apte à être réalisé que celui qui est réalisé. Les choses se passent comme si des deux pouvoirs plus prochains quant à l’objet, le simple pouvoir d’agir ainsi, le simple pouvoir d’agir autrement, l’un étant imaginaire, le pouvoir plus prochain quant à la personne que celle-ci s’attribue de mettre en jeu ou l’un ou l’autre était nécessairement imaginaire aussi, et ne précédait dans la pensée l’idée de ce pouvoir réel, qui produit son effet, que comme l’ignorance aperçue du parti que l’on allait prendre, accompagnée de l’oubli que des deux futurs possibles un seul au fond était possible, à savoir celui-là qui était futur."

 

Jules Lequier, Oeuvres posthumes publiées par Charles Renouvier.

 


Date de création : 12/01/2006 @ 16:55
Dernière modification : 17/02/2012 @ 15:57
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