* *

Texte à méditer :   C'est croyable, parce que c'est stupide.   Tertullien
* *
Figures philosophiques

Espace élèves

Fermer Cours

Fermer Méthodologie

Fermer Classes préparatoires

Espace enseignants

Fermer Sujets de dissertation et textes

Fermer Elaboration des cours

Fermer Exercices philosophiques

Fermer Auteurs et oeuvres

Fermer Méthodologie

Fermer Ressources en ligne

Fermer Agrégation interne

Hors des sentiers battus
Aimer et haïr ; amour et haine

  "Quelles sortes de personnes on aime et l'on hait. Pour quels motifs.
  I. Quels sont les gens qu'on aime et que l'on hait ; quels sont nos motifs pour avoir ces sentiments ; nous avons à l'expliquer, après avoir défini l'amitié et ce que c'est qu'aimer.

  II. « Aimer », ce sera vouloir pour quelqu'un ce qu'on croit lui être un bien, eu égard à son intérêt et non au nôtre, et le fait de se rendre capable en puissance de réaliser ce bien. Un ami, c'est celui qui a de l'affection et qui reçoit de l'affection en retour. On pense être des amis quand on suppose avoir ces dispositions les uns pour les autres.
  III. Cela posé, il en résulte nécessairement qu'un ami est celui qui prend sa part de joie dans ce qui nous est bon et sa part de chagrin dans ce qui nous afflige, non pas en vue de quelque autre intérêt, mais eu égard à la personne aimée. En effet, toujours on se réjouit de l'accomplissement de son désir, et l'on s'afflige d'un résultat contraire. Si bien que les peines et les plaisirs sont des signes de notre volonté.
  IV. II y a encore amitié entre ceux pour qui les biens et les maux sont communs, et qui ont les mêmes amis et les mêmes ennemis : car il s'ensuit, nécessairement, qu'ils sont dans les mêmes intentions à leur égard ; de sorte que celui qui souhaite à un autre ce qu'il se souhaite à lui-même se montre l'ami de cet autre.
  V. On aime encore :

  Ceux qui nous ont fait du bien à nous-mêmes, ou à ceux auxquels nous portons intérêt, soit que le service rendu soit important, ou ait été rendu avec empressement, ou dans certaines circonstances de telle ou telle nature, et directement à cause de nous ; de même ceux à qui nous prêtons l'intention de nous rendre service.
  VI. Les amis de nos amis et ceux qui affectionnent ceux que nous affectionnons nous-mêmes, et ceux qu'affectionnent les personnes que nous aimons.
  VII. Ceux qui ont les mêmes ennemis que nous et ceux qui haïssent ceux que nous haïssons nous-mêmes, et ceux que haïssent ceux que nous haïssons. En effet, pour toutes ces sortes de personnes, les biens paraissent être les mêmes que pour nous ; par conséquent, l'on veut notre bien, ce qui était tout à l'heure le propre de l'ami.
  VIII. Ajoutons-y ceux qui sont disposés à rendre service, soit dans une question d'argent, soit pour sauver quelqu'un. Voilà pourquoi l'on honore les cœurs généreux et les braves.
  IX. De même les hommes justes : or nous supposons doués de cette qualité ceux qui ne vivent pas aux dépens des autres ; tels sont ceux qui vivent de leur travail et, parmi eux, ceux qui vivent de l'agriculture, et parmi les autres, principalement ceux qui travaillent de leurs mains.
  X. De même les gens tempérants, vu qu'ils ne sont pas injustes, et, pour la même raison, ceux qui évitent les litiges.

  XI. Ceux avec qui nous voulons lier amitié, si nous voyons qu'ils ont la même intention (à notre égard). Sont de ce nombre et les gens dont le mérite consiste dans leur vertu, et les personnes qui jouissent d'une bonne réputation, soit dans le monde en général, soit dans l'élite de la société, soit encore parmi ceux que nous admirons, ou qui nous admirent.
  XII. De même ceux dont le commerce et la fréquentation journalière sont agréables. Tels sont les gens faciles à vivre et qui ne cherchent pas à nous trouver en faute, qui n'aiment pas les discussions, ni les affaires, car ces derniers sont d'un caractère batailleur ; or ceux qui bataillent avec nous manifestent des volontés contraires aux nôtres.
  XIII. Tels sont encore les gens d'assez d'esprit pour savoir manier la plaisanterie et pour la bien prendre ; car les uns et les autres tendent au mène but que leur interlocuteur, étant en état d'entendre une plaisanterie et de lancer eux-mêmes des plaisanteries de bon goût.
  XIV. On aime encore : Ceux qui font l'éloge de nos bonnes qualités et, principalement, de celles que nous craignons de ne pas avoir.

  XV. Ceux qui sont soigneux dans leur personne, dans leur toilette et dans tous les détails de la vie.
  XVI. Ceux qui ne nous reprochent pas nos fautes, ni leurs bienfaits ; car ces reproches sont autant d'accusations.

  XVII. Ceux qui n'ont pas de rancune et ne gardent pas le ressentiment des griefs, mais qui sont ports à la conciliation. Car cette disposition dans laquelle nous les voyons à l'égard des autres, nous croyons qu'ils l'auront à notre égard.
  XVIII. Ceux qui ne sont pas médisants et qui ne savent rien de ce qu'il y a de mauvais dans les affaires du voisin ou dans les nôtres, mais plutôt ce qu'il y a de bon ; car c'est ainsi que se comporte un homme de bien.
  XIX. De même ceux qui ne font pas d'opposition aux gens en colère ou très affairés, car cette opposition est un trait de caractère propre aux batailleurs. Nous aimons aussi ceux qui, d'une façon ou d'une autre, s'occupent de nous ; comme, par exemple, ceux qui nous admirent, ceux qui sont empressés auprès de nous, ceux qui se plaisent dans notre société.
  XX. Citons encore ceux sur lesquels nous avons fait le plus d'impression par les côtés où nous tenons particulièrement à être admirés nous-mêmes, on paraître avoir de l'importance, ou nous rendre agréables.
  XXI. Nous aimons nos pareils et ceux qui poursuivent les mêmes études que nous, pourvu qu'ils ne nous entravent pas et que notre subsistance ne dépende pas de la même occupation ; car, s'il en est ainsi, c'est le cas de dire : Potier contre potier.
  XXII. Ceux qui ont les mêmes désirs que nous, lorsqu'il nous est loisible d'avoir part à leur satisfaction. Autrement, ce serait encore le même cas.
  XXIII. Ceux à l'égard desquels nous sommes dans une disposition telle, que nous ne rougissons pas devant eux de ce qui est contre nous, en apparence, sans avoir néanmoins du mépris pour eux ; et ceux devant qui nous rougissons de ce qui est réellement contre nous.
  XXIV. Quant à ceux qui stimulent notre ambition, ou chez qui nous voulons exciter l'émulation, sans devenir pour eux un objet d'envie, nous les aimons, ou bien nous tenons à nous en faire des amis.

  XXV. De même ceux avec lesquels nous coopérons à une bonne action, pourvu qu'il ne doive pas en résulter pour nous des maux plus graves.
  XXVI. Ceux qui donnent une égale affection, que l'on soit absent ou présent. Voilà pourquoi tout le monde aime ceux qui ont cette constance envers ceux de leurs amis qu'ils ont perdus. On aime, en général, ceux qui aiment vivement leurs amis et qui ne les abandonnent pas ; car, entre tous les gens de mérite, ce sont ceux qui ont le mérite de savoir aimer que l'on aime le plus.
  XXVII. Ceux qui sont sans feinte avec nous. À cette classe appartiennent ceux qui nous découvrent leurs côtés faibles. En effet, nous avons dit que, devant nos amis, nous ne rougissons pas de ce qui est contre nous en apparence. Si donc celui qui en rougit n'aime point ; celui qui n'en rougit point ressemble à quelqu'un qui aimerait. De même ceux qui ne donnent aucun sujet de crainte et sur qui nous pouvons nous reposer ; car nul être n'aime celui qui inspire de la crainte.
  XXVIII. Quant aux diverses formes de l'amitié, ce sont la camaraderie, la familiarité, la parenté et toutes choses analogues à celles-là.
  XXIX. Ce qui nous porte à l'affection, ce sont la reconnaissance, un service rendu sans qu'on l'ait demandé et, une fois rendu, non divulgué ; autrement, on donne à croire qu'il a été rendu dans un intérêt personnel, et non dans l'intérêt d'un autre.
  XXX. Au sujet de l'inimitié et de la haine, il est évident qu'il faut tourner dans le sens opposé les considérations qui précèdent. Ce qui nous porte à la haine ce sont la colère, la vexation et la médisance.
  XXXI. La colère a son origine dans ce qui nous touche personnellement, tandis que la haine est indépendante de ce qui se rattache à notre personne ; et en effet, il suffit que nous lancions telle imputation contre un individu pour que nous le prenions en aversion. De plus, la colère s'attaque toujours à telle personne en particulier, par exemple, à Callias ou à Socrate, tandis que la haine peut atteindre toute une classe de gens ; ainsi, chacun de nous a de l'aversion pour le voleur et le sycophante. L'une de ces passions peut guérir avec le temps, mais l'autre est incurable ; l'une cherche plutôt à causer du chagrin, et l'autre à faire du tort. L'homme en colère veut qu'on sente son action, tandis que, pour celui qui a de la haine, ce point est sans importance : or tout ce qui est pénible affecte notre sensibilité, tandis que les plus grands de tous les maux sont, en même temps, ceux dont on a le moins conscience ; je veux dire l'injustice et la démence. En effet, la présence d'un vice ne cause aucune douleur. De plus, l'une (la colère) est accompagnée de peine, et l'autre (la haine) ne l'est pas ; car celui qui se met en colère éprouve de la peine, mais celui qui hait, non. Le premier, à la vue de maux nombreux soufferts par son adversaire, pourrait être saisi de pitié, mais le second, dans aucun cas.
  XXXII. On voit donc, d'après ce qui précède, qu'il est possible de démontrer le caractère amical ou hostile d'une personne lorsqu'il existe réellement ; et, lorsqu'il n'existe pas, de le faire concevoir ; et, lorsque quelqu'un en proclame l'existence, de le détruire ; et, s'il y a doute pour savoir laquelle, de la colère ou de la haine, a été le, mobile d'une action, de diriger (l'auditoire) vers la solution que l'on préfère."

 

Aristote, Rhétorique, Livre II, Chapitre IV.


 

  "Tenir amour et haine pour deux termes exactement opposés, comme s'il suffisait de placer l'un d'eux sous le signe inverse pour obtenir l'autre, est une erreur totale ; elle vient simplement de ce que quelques-unes des consé­quences pratique extérieures de l'un apparaissent exacte­ment comme le contraire de celles de l'autre, mais ce phénomène n'est guère précis non plus. Je souhaite à l'un le bonheur, à l'autre la souffrance : la présence de l'un me comble, celle de l'autre me fait souffrir. Mais bonheur et souffrance ne sont pas en contradiction logique. De même, le fait que l'amour se transforme assez souvent en haine ne prouve rien en faveur d'une corrélation logique. Le contraire de l'amour, c'est l'absence d'amour, c'est-à-dire l'indifférence. Pour qu'à sa place ce soit la haine qui s'installe, il faut qu'il y ait là des raisons positives toutes nou­velles, qui se rattachent effectivement à l'amour de manière quelque peu secondaire, par exemple, être enchaîné l'un à l'autre, souffrir de s'être trompé ou de s'être laissé tromper, le chagrin des chances d'amour per­dues, etc."

 

Georg Simmel, "Fragment sur l'amour", 1909, in Philosophie de l'amour, tr. fr. Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Rivages poche, 1991, p. 222-223.


 

  "Qu'il se trouve près ou loin, qu'il aime la femme ou l'enfant, l'art ou la science, la patrie ou Dieu, l'amour s'évertue autour de l'aimé. Le désir jouit de l'objet qu'il désire, il en reçoit du plaisir, mais il n'offre pas, il ne donne rien, il ne met rien de lui-même. L'amour et la haine agissent constamment ; l'amour enveloppe son objet d'une atmosphère favorable et il est, de près ou de loin, caresse, louange, protection, câlinerie en somme. La haine enveloppe le sien, avec autant de feu, dans une atmosphère défavorable ; elle le corrode. Il n'est pas nécessaire […] que cela se produise réellement ; je parle ici de l'intention contenue dans la haine, de ce faire irréel qui constitue le sentiment même. Nous dirons donc de l'amour qu'il est un chaud fluide fortifiant l'aimé et de la haine qu'elle sécrète un suc virulent et corrosif.
  Cette opposition d'intentions, dans l'un et l'autre effets, se manifeste sous une autre forme : dans l'amour nous nous sentis unis à l'objet. Que signifie cette union ? Elle n'est pas, en elle-même, une union physique, ni même une proximité. Notre ami, peut-être – n'oublions pas l'amitié quand nous parlons de l'amour en général -, vit au loin et nous ne savons rien de lui. Nous sommes cependant dans une coexistence symbolique avec lui – notre âme semble se dilater fabuleusement, franchir les distances et être là où il est, nous nous sentons réunis essentiellement à lui. Nous exprimons quelque chose comme cela lorsque, dans un moment difficile, nous disons à quelqu'un : compte sur moi – je suis à tes côtés ; c'est dire que sa cause est la mienne, que je suis solidaire de sa personne et de son être.

  La haine en revanche, malgré ce mouvement constant vers l'objet haï, nous sépare de l'objet, dans le même sens symbolique ; elle nous maintient à une distance radicale, elle ouvre un abîme. Amour c'est deux cœurs unis, c'est concorde ; haine c'est discorde, dissension métaphysique, refus absolu d'être avec l'objet haï.
  Nous entrevoyons maintenant en quoi consiste cette activité, cette sorte de travail que nous soupçonnions, non sans raison, dans l'amour et dans la haine et qui les différencie des émotions passives, comme la joie ou la tristesse. On ne dit pas en vain : être joyeux ou être triste. Ce sont en effet des états, et non pas des efforts, des agissements. L'homme triste, en tant que triste, ne fait rien, ni le joyeux, en tant que joyeux. L'amour, en revanche, parvient à cette dilatation virtuelle vers l'objet, et s'occupe à une tâche invisible, mais divine, et la plus active qui puisse être : il s'occupe d'affirmer son objet. Pensez à ce qu'est l'amour de l'art ou de la patrie : c'est en quelque sorte ne pas douter un instant de leur droit à l'existence ; c'est en somme reconnaître et confirmer à chaque instant qu'ils sont dignes d'exister. Et non pas à la manière d'un juge qui rend froidement sa sentence en reconnaissant un droit, mais de telle manière que la sentence favorable soit en même temps intervention, exécution. À l'opposé, haïr, c'est tuer virtuellement ce que nous haïssons, c'est le détruire en intention, supprimer son droit à vivre. Haïr quelqu'un c'est ressentir de l'irritation du seul fait de sa simple existence. Sa disparition radicale seulement nous satisferait.
  Je ne crois pas qu'il y ait un symptôme plus substantiel de l'amour et de la haine que celui-là. Aimer une chose c'est travailler à son existence ; ne pas admettre, pour ce qui dépend de soi, la possibilité d'un univers d'où cet objet soit absent. Mais remarquez que cela équivaut à l'intention de lui donner continûment la vie, pour ce qui dépend de nous. L'amour est vivification éternelle, création et conservation intentionnelle de l'aimé. La haine est annulation et assassinat virtuel – mais non pas un assassinat qui se fait d'un coup ; haïr c'est assassiner sans relâche, effacer de l'existence l'être que nous haïssons.
  Si, en ce point, nous résumons les attributs de l'amour que nous avons vus se révéler, nous dirons que c'est un acte centrifuge de l'âme qui va vers l'objet en un flux constant et qui l'enveloppe, le réchauffe et le fortifie, en nous unissant à lui et en affirmant exécutivement son être."

 

José Ortega y Gasset, Études sur l'amour, 1926, tr. C. Pierre, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2004, p. 38-41.

 

Retour au menu sur aimer


Date de création : 20/09/2021 @ 08:36
Dernière modification : 20/09/2021 @ 08:36
Catégorie :
Page lue 192 fois


Imprimer l'article Imprimer l'article

Recherche



Un peu de musique
Contact - Infos
Visites

   visiteurs

   visiteurs en ligne

^ Haut ^