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Texte à méditer :  La solution du problème de la vie, c'est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème.  Wittgenstein
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Hors des sentiers battus
L'amour du prochain

  "- Je dois t'avouer une chose, commença Ivan, je n'ai jamais pu comprendre comment on peut aimer son prochain. C'est précisément, à mon idée, le prochain qu'on ne peut aimer ; du moins ne peut-on l'aimer qu'à distance. J'ai lu quelque part, à propos d'un saint, « Jean le Miséricordieux », qu'un passant affamé et transi, vint un jour le supplier de le réchauffer ; le saint se coucha sur lui, le prit dans ses bras et se mit à insuffler son haleine à la bouche purulente du malheureux, infecté par une horrible maladie. Je suis persuadé qu'il fit cela avec effort, en se mentant à lui-même, dans un sentiment d'amour dicté par le devoir, et par esprit de pénitence. Il faut qu'un homme soit caché pour qu'on puisse l'aimer ; dès qu'il montre son visage, l'amour disparaît.
  - Le starets Zosime a plusieurs fois parlé de cela, observa Aliocha. Il disait que souvent, pour des âmes inexpérimentées, le visage de l'homme est un obstacle à l'amour. Il y a pourtant beaucoup d'amour dans l'humanité, un amour presque pareil à celui du Christ, je le sais par expérience, Ivan.
  - Eh bien moi, je ne le sais pas encore et ne peux pas le comprendre ; beaucoup sont dans le même cas. Il s'agit de savoir si cela provient des mauvais penchants, ou si c'est inhérent à la nature humaine. À mon avis, l'amour du Christ pour les hommes est une sorte de miracle impossible sur la terre. Il est vrai qu'il était Dieu, mais nous ne sommes pas des dieux. Supposons, par exemple, que je souffre profondément ; un autre ne pourra jamais connaître à quel point je souffre, car c'est un autre, et pas moi. De plus, il est rare qu'un individu consente à reconnaître la souffrance de son prochain (comme si c'était une dignité !) . Pourquoi cela, qu'en penses-tu ? Peut-être parce que je sens mauvais, que j'ai l'air bête ou que j'aurai marché un jour sur le pied de ce monsieur ! En outre, il y a diverses souffrances : celle qui humilie, la faim, par exemple, mon bienfaiteur voudra bien l'admettre, mais dès que ma souffrance s'élève, qu'il s'agit d'une idée, par exemple, il n'y croira que par exception car, peut-être, en m'examinant, il verra que je n'ai pas le visage que son imagination prête à un homme souffrant pour une idée. Aussitôt il cessera ses bienfaits, et cela sans méchanceté. Les mendiants, surtout ceux qui ont quelque noblesse, ne devraient jamais se montrer, mais demander l'aumône par l'intermédiaire des journaux. En théorie, encore, on peut aimer son prochain, et même de loin : de près, c'est presque impossible. Si, du moins, tout se passait comme sur la scène, dans les ballets où les pauvres en loques de soie et en dentelles déchirées mendient en dansant gracieusement, on pourrait encore les admirer. Les admirer, mais non pas les aimer."

 

Dostoïevski, Les Frères Karamazov, 1880, IV, 4, Édition Pléiade, p. 256-257.


 

  "L'une des exigences dites idéales de la société culturelle peut nous mettre sur la piste. Elle dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ; connue dans le monde entier, elle est certes plus ancienne que le christianisme qui en fait sa plus fière exigence, mais elle n'est certainement pas très ancienne ; elle était encore, à des époques historiques, étrangère aux hommes.
  Adoptons à son égard une attitude naïve, comme si nous en entendions parler pour la première fois. Nous ne pouvons alors réprimer un sentiment de surprise et d'étrangeté. Pourquoi devrions-nous aimer notre prochain ? En quoi cela nous aide-t-il ? Mais surtout, comment y parvenir ? Comment cela nous sera-t-il possible ? Mon amour m'est chose précieuse, je ne saurais le distribuer n'importe comment sans en rendre compte. Il m'impose des devoirs que je dois être prêt à remplir par des sacrifices. Si j'aime autrui, il doit d'une manière ou d'une autre le mériter. [...] Il le mérite si, sur des points importants, il est si semblable à moi que je puis m'aimer moi-même en lui ; il le mérite s'il est tellement plus parfait que moi que je puis aimer en lui l'idéal que je me fais de ma propre personne ; je dois l'aimer s'il est le fils de mon ami, car la douleur de l'ami, si une souffrance le frappe, serait aussi ma douleur, je la partagerais avec lui.

  Mais s'il m'est étranger, s'il n'a pour moi aucune valeur propre ni déjà acquis pour ma vie affective aucune signification par quoi il puisse m'attirer, il me sera difficile de l'aimer. Je commets même par là une injustice, car mon amour est apprécié par tous les miens comme une préférence ; c'est une injustice à leur égard que de placer un étranger sur un pied d'égalité avec eux. Mais si je dois l'aimer de cet amour universel, simplement parce qu'il est lui aussi un être de cette terre, tout comme l'insecte, le lombric ou la couleuvre, alors je crains que ne lui échoie qu'une faible quantité d'amour, et qu'il soit impossible qu'elle atteigne ce que je suis justifié à me réserver à moi-même d'après le jugement de la raison.
  À quoi bon un précepte d'allure si solennelle, si l'on ne peut raisonnablement recommander de le suivre ? À y regarder de plus près, je trouve encore d'autres difficultés. Cet étranger n'est pas seulement indigne d'être aimé en général, je dois être honnête et avouer qu'il doit plutôt s'attendre à mon hostilité, voire à ma haine. Il ne semble pas avoir le moindre amour pour moi, ne me témoigne pas le moindre égard. Si cela lui est de quelque profit, il n'aura aucun scrupule à me nuire, et ne se demandera pas si la hauteur de son profit correspond à la grandeur du dommage qu'il me cause.

  En fait, il n'a même pas besoin d'en tirer profit ; s'il peut par là satisfaire un quelconque plaisir, il n'hésitera pas à me railler, à me blesser, à me calomnier, à me démontrer sa puissance, et plus il se sentira assuré, plus je serai sans secours, et plus je pourrai assurément m'attendre de sa part à cette attitude envers moi. S'il se comporte autrement, s'il fait preuve envers l'étranger que je suis d'égard et de ménagement je suis prêt sans cela, sans ce précepte, à lui rendre la pareille. Et d'ailleurs, si ce commandement grandiose disait : Aime ton prochain comme ton prochain t'aime, je n'aurais alors rien à redire.
  Il est un second commandement, qui me paraît encore plus inconcevable et me hérisse plus violemment encore. Il dit : Aime tes ennemis. Si je réfléchis bien, j'ai tort de le récuser comme une exigence encore plus prétentieuse. Au fond, c'est la même chose."

 

Sigmund Freud, Malaise dans la culture, 1930, tr. fr. Dorian Astor, GF, 2010, p. 129-130.


 

  "De toutes les formes d'amour, la plus fondamentale, celle qui sous-tend toutes les autres, est l'amour frater­nel. J'entends par là le sens de la responsabilité, la solli­citude, le respect, la connaissance de tout être humain, et le désir de promouvoir sa vie. C'est de cet amour dont parle la Bible lorsqu'elle dit : Aime ton prochain comme toi-même. L'amour fraternel s'étend à tous les êtres humains ; il se caractérise par un manque absolu d'exclusivité. Dès lors que je suis devenu capable d'amour, je ne puis m'empêcher d'aimer mes frères. Dans l'amour fraternel se réalise une expérience d'union avec tous les hommes, de solidarité et d'unicité humai­nes. Il se fonde sur l'expérience que tous nous ne faisons qu'un. Les différences de talents, d'intelligence, de connaissances apparaissent négligeables en regard de l'identité du noyau humain qui est commun à tous les hommes. Pour expérimenter cette identité, il importe de pénétrer de la périphérie jusqu'au noyau. Si je ne prends d'autrui qu'une vue superficielle, je perçois surtout les différences, celles qui me séparent de lui. Par contre, si je pénètre jusqu'au noyau, je perçois ce qu'il y a d'iden­tique entre nous, le fait même de notre fraternité. Cette relation de centre à centre – plutôt que de périphérie à périphérie – constitue la « relation centrale ». Ou, comme Simone Weil l'a exprimé si admirablement : « Les mêmes mots (ex. un homme dit à sa femme : je vous aime) peuvent être vulgaires ou extraordinaires selon la manière dont ils sont prononcés. Et cette manière dépend de la profondeur de la région de l'être d'où ils procèdent, sans que la volonté y puisse rien. Et, par un accord merveilleux, ils vont toucher, chez celui qui écoute, la même région. Ainsi celui qui écoute peut dis­cerner, s'il a du discernement, ce que valent ces paro­les ».
  L'amour fraternel est un amour entre égaux. Il est vrai que, même en tant qu'égaux, nous ne sommes pas tou­jours « égaux » ; en effet, dans la mesure où nous som­mes humains, nous avons tous besoin d'aide. Aujourd'hui, ce peut être moi ; demain, ce peut être vous. Mais ce besoin d'aide ne signifie nullement que l'un soit démuni et que l'autre soit puissant. La faiblesse n'est qu'une condition transitoire ; a capacité de se tenir debout et de marcher par ses propres moyens est la condition permanente et commune.

  Et pourtant, l'amour porté à celui qui est faible, au pauvre et à l'étranger, marque le début de l'amour fra­ternel. Aimer seulement ce qui est de sa chair et de son sang n'est pas un accomplissement. L'animal aime ses jeunes et en prend soin. L'esclave aime son maître, car sa vie dépend de lui ; l'enfant aime ses parents, car il a besoin d'eux. En fait, l'amour ne commence véritable­ment à s'épanouir que lorsqu'il s'attache à ceux qui ne remplissent pas une fonction à notre égard. N'est-il pas significatif que, dans l'Ancien Testament, l'objet privilégié de l'amour humain soit le pauvre, l'étranger, la veuve et l'orphelin, voire même l'ennemi national, l'égyptien et l'édomite. Dès qu'il se prend de compassion pour le faible, l'homme s'ouvre à l'amour fraternel ; tout comme d'ailleurs, dans l'amour qu'il se porte, il aime celui qui a besoin d'aide, l'être fragile et incertain. La compassion implique un élément de connaissance et d'identification : « Vous connaissez le cœur de l'étran­ger », dit l'Ancien Testament, « car vous avez été des étrangers sur la terre d'Égypte ; ... par conséquent, aimez l'étranger » !

 

Erich Fromm, L'Art d'aimer, 1956, 2e partie, chapitre 3, tr. fr. J.-L. Laroche et Françoise Tcheng, Desclée de Brouwer, 1995, p. 66-68.


 

  "Terrible énigme de ce commandement : aime ton prochain comme toi-même. Absurdité logique en apparence : ou l'on s'aime au détriment d'autrui ou l'on aime l'autre au détriment de soi. Il faudrait donc s'adorer sans retenue pour s'épancher vers son prochain. Il ne s'agit pas toutefois d'une succession, plutôt d'une coïncidence. Je m'aime parce que d'autres m'aiment, me disent qui je suis. J'ai besoin de leur regard bienveillant, de leur oreille attentive. Ils me confirment dans mon être, leur estime a un pouvoir germinatif.
  S'aimer soi-même, c'est reconnaître une scission. Aristote distinguait un égoïsme utile d'un égoïsme mesquin. Découverte fondamentale : pour s'apprécier, il faut être partagé. « Le cheval n'est pas en désaccord avec lui-même, il n'est donc pas un ami pour lui-même.» Seul l'homme peut devenir ennemi de soi et à terme vouloir se détruire.

  Chacun a besoin de la présence des autres pour se mettre à distance. Le christianisme défend lui aussi l'idée d'un moi double : mondain et divin, futile et profond, faux et vrai. Entre moi et moi-même se glisse l'ombre gigantesque de Dieu qu'il s'agit d'accueillir en écartant tout ce qui est éphémère : mort vivifiante et vie mortifiante, dira François de Sales. Si le moi est haïssable, selon Pascal, c'est qu'il fait obstacle, dans son épaisseur, à l'être qui est en nous plus grand que nous. Aimer son prochain comme soi-même, c'est aimer en lui cette part d'éternité que nous partageons ensemble et qui est le signe de notre commune rédemption possible. Rousseau enfin distinguera entre le bon amour de soi, seul gage de vérité, et le mauvais amour-propre gâté par la société.
  Que retenir de ces traditions ? Qu'il faut commencer par s'estimer pour s'oublier et faire une place aux autres. Il est donc important de se connaître assez jeune et de ne plus y penser. Deviens ce que tu es, disait Nietzsche. Mais deviens aussi ce que tu n'es pas, éventuellement meilleur. Les Lumières tablaient sur la perfectibilité de l'être humain : nous ne sommes pas tout entiers ce que nous sommes, il y a en nous des réserves d'intelligence, de bonté, de courage que nous ne soupçonnions pas. Ainsi naissons-nous au moins deux fois ; quand nous forgeons à partir du moi reçu un moi délivré, et passons de l'homme ancien à l'homme nouveau. Si la psychanalyse a une utilité, c'est de réconcilier chacun avec sa misère névrotique pour s'accepter tel qu'il est. Faire la paix avec soi : expression trompeuse, il ne s'agit pas en général de mettre fin à une guerre farouche mais à un conflit qui nous inhibe, nous précipite dans les mêmes ornières. Quiconque, disait Freud, manque de narcissisme manque de pouvoir et ne peut inspirer la confiance : il y a donc un bon narcissisme qui nous permet d'être notre ami en l'étant des autres, il en est un second qui trahit un doute fondamental sur notre valeur même si la frontière entre les deux est ténue."

 

Pascal Bruckner, Le Paradoxe amoureux, 2009, Partie 1, Grasset, p. 82-84.
 

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Date de création : 12/11/2021 @ 10:43
Dernière modification : 12/11/2021 @ 10:43
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