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Texte à méditer :  C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher.
  
Descartes
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Amour et instinct sexuel

  "Toute passion, en effet, quelque apparence éthérée qu'elle se donne, a sa racine dans l'instinct sexuel, ou même n'est pas autre chose qu'un instinct sexuel plus nettement déterminé, plus spécialisé ou, au sens exact du mot, plus individualisé. […]
  L'instinct sexuel en général, tel qu'il se présente dans la conscience de chacun, sans se porter sur un individu déterminé de l'autre sexe, n'est, en soi et en dehors de toute manifestation extérieure, que la volonté de vivre. Mais quand il apparaît à la conscience avec un individu déterminé pour objet, cet instinct sexuel est en soi la volonté de vivre en tant qu'individu nettement déterminé. En ce cas l'instinct sexuel, bien qu'au fond pur besoin subjectif, sait très habilement prendre le masque d'une admiration objective et donner ainsi le change à la conscience ; car la nature a besoin de ce stratagème pour arriver à ses fins. […] La procréation de tel enfant déterminé, voilà le but véritable, quoique ignoré des acteurs, de tout roman d'amour : les moyens et la façon d'y atteindre sont chose accessoire. […] L'inclination croissante de deux amants, c'est déjà au fond le vouloir-vivre du nouvel individu, qu'ils peuvent et veulent procréer ; oui, dans cette rencontre de regards pleins de désir s'allume déjà sa prochaine existence […]. Ils sentent le désir de s'unir réellement, de se fondre en un être unique pour continuer à vivre en lui, et ce désir trouve sa satisfaction dans la procréation de l'enfant, en qui leurs qualités transmissibles à tous deux se perpétuent, confondues et unies en un seul être. […].

  L'égoïsme est en général un caractère de toute individualité si profondément enraciné en elle, que, pour exciter l'activité d'un être individuel, les fins égoïstes sont les seules auxquelles on puisse se fier avec assurance. […] Dans cet état de choses, la nature ne peut atteindre son but qu'en faisant naître chez l'individu une certaine illusion, à la faveur de laquelle il regarde comme un avantage personnel ce qui en réalité n'en est un que pour l'espèce, si bien que c'est pour l'espèce qu'il travaille quand il s'imagine travailler pour lui-même […]. Ici donc, comme dans tout instinct, la vérité a pris la forme d'une illusion pour agir sur la volonté. C'est en effet une illusion voluptueuse qui abuse l'homme en lui faisant croire qu'il trouvera dans les bras d'une femme dont la beauté le séduit une plus grande jouissance que dans ceux d'une autre, ou en lui inspirant la ferme conviction que tel individu déterminé est le seul dont la possession puisse lui procurer la suprême félicité."

 

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818, supplément au livre IV, chapitre XLIV, tr. fr. A. Burdeau, PUF, 2003, p. 1287-1296.

 

  "Le but dernier de toute intrigue d'amour, qu'elle se joue en brodequins ou en cothurnes, est, en réalité, supérieur à tous les autres buts de la vie humaine et mérite bien le sérieux profond avec lequel on le poursuit. C'est que ce n'est rien moins que la composition de la génération future qui se décide là. Ces intrigues d'amour si frivoles servent à déterminer l'existence et la nature des personnages du drame (dramatis personæ) destinés à paraître sur la scène, quand nous l'aurons quittée. De même que l'existence, existentia, de ces personnages futurs a pour condition générale l'instinct sexuel, de même leur essence, essentia, est fixée par le choix que fait chacun en vue de sa satisfaction personnelle, c'est-à-dire par l'amour sexuel, et se trouve ainsi, à tous égards, irrévocablement établie. […]
  Dans cette opération il ne s'agit pas, comme partout ailleurs, du bonheur et du malheur individuels, mais de l'existence et de la nature spéciale de la race humaine dans les siècles à venir, et par suite la volonté de l'individu s'y exerce à sa plus haute puissance, en tant que volonté de l'espèce. […]

  L'instinct sexuel en général, tel qu'il se présente dans la conscience de chacun, sans se porter sur un individu déterminé de l'autre sexe, n'est, en soi et en dehors de toute manifestation extérieure, que la volonté de vivre. Mais quand il apparaît à la conscience avec un individu déterminé pour objet, cet instinct sexuel est en soi la volonté de vivre en tant qu'individu nettement déterminé. En ce cas l'instinct sexuel, bien qu'au fond pur besoin subjectif, sait très habilement prendre le masque d'une admiration objective et donner ainsi le change à la conscience ; car la nature a besoin de ce stratagème pour arriver à ses fins. Mais si objective et si bien revêtue de sublimes couleurs que cette admiration puisse nous paraître, cependant cette passion amoureuse n'a en vue que la procréation d'un individu de nature déterminée ; et ce qui le prouve avant tout, c'est que l'essentiel n'est pas la réciprocité de l'amour, mais bien la possession, c'est-à-dire la jouissance physique. La certitude d'être payé de retour ne peut nullement consoler de la privation de cette jouissance : bien des hommes, en pareille circonstance, se sont brûlé la cervelle. Et en revanche, des hommes passionnément amoureux, faute de pouvoir se faire aimer eux-mêmes, se contentent de la possession, de la jouissance physique. J'en trouve la preuve dans tous les mariages forcés, dans ces faveurs que l'on achète si souvent d'une femme, en dépit de sa répugnance, au prix de présents considérables ou d'autres sacrifices, et aussi dans les cas de viol. La procréation de tel enfant déterminé, voilà le but véritable, quoique ignoré des acteurs, de tout roman d'amour : les moyens et la façon d'y atteindre sont chose accessoire. J'entends d'ici les cris qu'arrache aux âmes élevées et sensibles, et surtout aux âmes amoureuses, le brutal réalisme de mes vues, et cependant l'erreur n'est pas de mon côté. La détermination des individualités de la génération future n'est-elle pas, en effet, une fin qui surpasse en valeur et en noblesse tous leurs sentiments transcendants et leurs bulles de savon immatérielles ? […]
  L'inclination croissante de deux amants, c'est déjà au fond le vouloir-vivre du nouvel individu, qu'ils peuvent et veulent procréer ; oui, dans cette rencontre de regards pleins de désir s'allume déjà sa prochaine existence ; elle s'annonce pour l'avenir comme une individualité harmonieuse et bien combinée. Ils sentent le désir de s'unir réellement, de se fondre en un être unique pour continuer à vivre en lui, et ce désir trouve sa satisfaction dans la procréation de l'enfant, en qui leurs qualités transmissibles à tous deux se perpétuent, confondues et unies en un seul être. En revanche, une aversion mutuelle, décidée et persévérante, entre un homme et une jeune fille, est la preuve qu'il ne saurait naître d'eux qu'un être mal organisé, sans harmonie et malheureux. On voit par là le sens profond de cette peinture où Calderon nous représente l'effroyable Sémiramis, nommée cependant par lui la fille de l'air, comme le fruit d'un viol, suivi du meurtre de l'époux.
  Ce qui enfin attire si fortement et si exclusivement l'un vers l'autre deux individus de sexe différent, c'est le vouloir-vivre de toute l'espèce, qui par anticipation s'objective d'une façon conforme à ses vues dans un être auquel ces deux individus peuvent donner naissance. Cet être tiendra du père la volonté ou le caractère, de la mère l'intelligence, de tous deux sa constitution corporelle : cependant pour la forme il se rapprochera plutôt du père, et de la mère pour la grandeur, en vertu de la loi des produits animaux hybrides, loi fondée sur ce fait que la taille du fœtus est en raison de la grandeur de l'utérus. La passion toute spéciale et individuelle de deux amants n'est pas plus inexplicable que l'individualité spéciale et exclusive propre à chaque homme ; au fond les deux phénomènes n'en font qu'un ; le second exprime explicitement ce qui est implicitement contenu dans le premier. Il faut vraiment considérer comme le commencement de la naissance d'un nouvel individu, comme le punctum saliens de sa vie, le moment où les parents commencent à s'aimer – to fancy each other, selon une très juste expression anglaise – ; c'est, je le répète, dans ces regards pleins de désir qui se croisent ou se fixent que se forme le premier germe de l'être futur, germe qui, comme tous les autres, est le plus souvent anéanti."

 

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818, supplément au livre IV, chapitre XLIV, tr. fr. A. Burdeau, PUF, 2003, p. 1288-1291.


 

  "Notre émotion sexuelle se déroule à deux niveaux de signification. Derrière l'entraînement et le désir, l'accomplissement et le plaisir éprou­vé, directement subjectif, se profile, conséquence de tout cela, la reproduction de l'espèce. Par la propagation continue du plasma germinal, la vie s'écoule à l'infini, traversant tous ces stades ou portée par eux de point en point. Si insuffisant, si prisonnier d'un étroit symbolisme humain que soit le concept de but et de moyen en présence du mystérieux accomplissement de la vie, nous devon cependant qualifier cette émotion sexuelle de moyen dont se sert la vie pour le maintien de l'espèce en confiant ici l'atteinte de ce but non plus à un mécanisme (au sens large du terme) mais à des médiations psychiques. Que dans une évolu­tion continue l'amour surgisse aussi parmi elles, cela est indéniable. Car, non seulement la coïncidence typique entre l'époque de la pulsion sexuelle et celle de l'éveil amoureux ne peut être l'effet d'un pur hasard, mais encore on ne com­prendrait pas le refus passionné (même s'il pré­sente des exceptions) de toute autre relation sexuelle qu'avec l'être aimé, ni le désir tout aussi passionné de celle-ci. Il doit y avoir ici une corré­lation génétique, non pas simplement associative. La pulsion, d'abord dirigée, au sens générique autant qu'hédonique, vers l'autre sexe en tant que tel, semble avoir différencié de plus en plus son objet, au fur et à mesure que ses supports se diffé­renciaient, jusqu'à le singulariser. Certes, la pulsion ne devient pas amour du simple fait de son individualisation ; cette dernière peut être soit raf­finement hédoniste, soit instinct vitalo-téléolo­gique pour le partenaire apte à procréer les meilleurs enfants. Mais indubitablement elle crée une disposition formative et pour ainsi dire un cadre pour cette exclusivité qui constitue l'essence de l'amour, même lorsque son sujet se tourne vers une pluralité d'objet. Je ne doute absolument pas qu'au sein de ce qu'on appelle « l'attirance des sexes » se constitue le premier factum ou, si l'on veut, la préfiguration de l'amour. La vie se méta­morphose aussi en cette production, elle porte son courant à la hauteur de cette vague dont le sommet pourtant la surplombe librement si l'on considère le procès de la vie absolument comme un dispositif de moyens au service de ce but : la vie, et si l'on tient compte de la signification tout simplement effective de l'amour pour la propagation de l'espèce, alors celui-ci est aussi l'un des moyens que la vie se donne pour elle et à partir d'elle.
  Et pourtant : au moment où ce but est atteint, où l'évolution naturelle est devenue amour afin que l'amour devienne à son tour évolution naturelle, à ce moment précis donc, le tableau se transforme ; dès que l'amour a sa place dans cette signification pour la téléologie de l'espèce, il est déjà quelque chose d'autre, par-delà ce statut. Il est sans doute toujours vie, mais d'une sorte particulière ; vie telle que sa dynamique propre, le processus vital se déroulant naturellement, est désormais là pour elle-même ; et qu'elle représente un sens et un definitivum qui se soustraient totalement à cette téléologie, et même, dans la mesure où demeure le lien avec elle, la retournent à proprement parler : l'amant a le sentiment que la vie doit maintenant être au service de l'amour, elle est là en quelque sorte pour lui prêter la force de durer. La vie pul­sionnelle crée en elle-même des moments d'apogée où elle entre en contact avec l'autre ordre de vie, mais à l'instant de ce contact, ces sommets lui ont pour ainsi dire arrachés, et se mettent à exister désormais par la vertu de leur propre légalité et de leur propre signification. On peut appliquer ici aussi la formule goethéenne : tout ce qui atteint la perfection dans sa propre espèce dépasse les limites de celle-ci. Le propre de la vie, qui d'une façon ou de l'autre engendre sans cesse, c'est de produire davantage de vie, d'être un plus-que-la-vie, Alors elle accouche de product­ions, cognitives ou religieuses, esthétiques ou sociales, techniques ou normatives qui représen­tent un excédent par-delà le simple procès de vie et ce qui le sert."

 

Georg Simmel, "Fragment sur l'amour", 1909, in Philosophie de l'amour, tr. fr. Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Rivages poche, 1991, p. 168-171.

 

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Date de création : 04/01/2022 @ 11:39
Dernière modification : 04/01/2022 @ 11:39
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