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Texte à méditer :  Time is money.
  
Benjamin Franklin
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Hors des sentiers battus
Monde réel/vrai et monde des apparences ; le monde virtuel

   "On me sera certainement reconnaissant de condenser en quatre thèses cette manière de voir si essentielle et si neuve : ainsi j'en facilite la compréhension et j'en provoque la réfutation.

  Première thèse :
  Les raisons sur lesquelles on se fonde pour qualifier d'apparence « ce » monde-ci établissent au contraire sa réalité - il est absolument impossible de prouver aucune autre sorte de réalité.

  Deuxième thèse :
  Les signes distinctifs que l'on attribue à l'« être-vrai » des choses sont les signes distinctifs du non-être, du néanton a édifié le « monde vrai » en prenant le contre-pied du monde réel : c'est en fait un monde d'apparence dans la mesure où c'est une illusion d'optique et de morale.

  Troisième thèse :
  Fabuler d'un autre monde que le nôtre n'a aucun sens, à moins de supposer qu'un instinct de dénigrement, de dépréciation et de suspicion à l'encontre de la vie ne l'emporte en nous. Dans ce cas, nous nous vengeons de la vie en lui opposant la fantasmagorie d'une vie « autre » et « meilleure ».

  Quatrième thèse :
  Diviser le monde en un monde « vrai » et un monde « apparent », soit à la manière du christianisme, soit à la façon de Kant (qui n'est en fin de compte qu'un chrétien dissimulé), cela ne peut venir que d'une suggestion de la décadence, qu'être le symptôme d'une vie déclinante... Le fait que l'artiste place l'apparence plus haut que la réalité ne prouve rien contre cette thèse. Car ici l'« apparence » signifie encore la réalité répétée, mais triée, renforcée, corrigée... L'artiste tragique n'est pas un pessimiste, il dit « oui » précisément à tout ce qui est problématique et terrible, il est dionysien... »

 

Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des Idoles, 1888, "La raison dans la philosophie", tr. fr. Jean-Claude Hemery, Folio essais, 1988, p. 39-40.



  "Ce sont les événements – les événements eux-mêmes, non des informations les concernant –, les matchs de football, les services religieux, les explosions atomiques qui nous rendent visite ; c’est la montagne qui vient au prophète, le monde qui vient à l’homme et non l’homme au monde : telle est après la fabrication de l’ermite de masse et la transformation de la famille en public miniature, la nouvelle réussite proprement bouleversante de la radio et de la télévision.
  Notre enquête va [porter sur ce bouleversement]. Car elle s’attache presque exclusivement aux altérations singulières que subit l’homme, en tant qu’être auquel on fournit le monde comme on lui fournit gaz et électricité, et aux conséquences non moins singulières que cette livraison du monde à domicile entraîne pour le concept de monde et le monde lui-même. […]

  1. Quand c'est le monde qui vient à nous et non l'inverse, nous ne sommes plus « au monde », nous nous comportons comme les habitants d'un pays de cocagne qui consomment leur monde.
  2. Quand il vient à nous, mais seulement en tant qu'image, il est à la fois présent et absent, c'est-à-dire fantomatique.
  3. Quand nous convoquons à tout moment (nous ne pouvons certes pas disposer de lui mais nous pouvons l'allumer et l'éteindre), nous détenons une puissance divine.
  4. Quand le monde s'adresse à nous sans que nous puissions nous adresser à lui, nous sommes condamnés au silence, condamnés à la servitude.
  5. Quand il est seulement perceptible et que nous ne pouvons agir sur lui, nous sommes transformés en espions et en voyeurs.
  6. Quand un événement ayant lieu à un endroit précis est retransmis et peut être expédié n'importe où sous forme d' « émission », il est alors transformé en marchandise mobile et presque omniprésente : l'espace dans lequel il advient n'est plus son « principe d'individuation ».
  7. Quand il est mobile et apparaît en un nombre virtuellement illimité d'exemplaires, il appartient alors, en tant qu'objet, aux produits de série. Il faut payer pour recevoir ce produit de série: c'est bien la preuve que l'événement est une marchandise.
  8. Quand il n'a d'importance sociale que sous forme de reproduction, c'est-à-dire en tant qu'image, la différence entre être et paraître, entre réalité et image, est abolie.
  9. Quand l'événement sous forme de reproduction prend socialement le pas sur sa forme originale, l'original doit alors se conformer aux exigences de la reproduction et l'événement devenir matrice de sa reproduction.
  10. Quand l'expérience dominante du monde se nourrit de pareils produits de série, on peut tirer un trait sur un concept de monde (pour autant que l'on entende encore par « monde » ce dans quoi nous sommes). On perd le monde, et les émissions font alors de l'homme un « idéaliste »."

 

Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme, 1956, tome I, tr. fr. Christophe David, Ivrea, 2002, p. 130-131.



  "Le monde où naissent les hommes renferme un grand nombre de choses, naturelles et artificielles, vivantes et mortes, provisoires et éternelles qui ont toutes en commun de paraître et par là même d'être faites pour se voir, s'entendre, se toucher, être senties et goûtées par des créatures sensibles dotées de sens appropriés. Rien ne paraîtrait, le mot « apparence » n'aurait aucun sens s'il n'existait pas de tels récepteurs des apparences - êtres vivants susceptibles de relever, de reconnaître, de répondre par la fuite ou le désir, l'approbation ou la désapprobation, la louange ou le blâme à ce qui n'est pas tout bonnement là mais leur apparaît et est destiné à être perçu par eux. Dans ce monde où nous entrons, apparus de nulle part, et dont nous disparaissons en direction de nulle part, Être et Paraître coïncident. L'existence - c'est à-dire la faculté de paraître – de la matière inerte, naturelle ou artificielle, stable ou soumise au changement, dépend de la présence d'êtres vivants. Il n'est rien au monde, ni personne dont l'être même ne suppose un spectateur. En d'autres termes, rien de ce qui existe, dans la mesure où cette chose paraît, n'existe au singulier ; tout ce qui est destiné à être perçu. Ce n'est pas l'homme, mais les hommes qui peuplent notre planète. La pluralité est la loi de la terre.
  Puisque les êtres doués de sensibilité – hommes et animaux à qui les choses apparaissent et qui, en tant que récepteurs se portent garants de leur réalité – sont eux aussi des apparences, destinées et aptes à être vues, entendre et être entendues, toucher et être touchées, ce ne sont jamais de simples objets et on ne saurait les concevoir comme tels ; ils n'ont pas moins la « qualité d'objet » qu'une pierre ou un pont. Les êtres vivants sont tellement « faits de monde » qu'il n'est pas de sujet qui ne soit également objet et n'apparaisse ainsi à l'autre qui en garantit la réalité « objective ». Ce qu'on appelle d'habitude « conscience », le fait que j'aie aussi le sentiment de moi-même et puisse donc, dans un certain sens, m'apparaître à moi-même, ne suffirait jamais à garantir ma réalité. (Le Cogito me cogitare ergo sum de Descartes n'est pas une proposition logique pour la bonne raison que la res cogitans n'apparaît jamais sans que ses cogitationes ne se concrétisent en langage parlé ou écrit prévu pour un auditeur ou un lecteur.) Dans la perspective du monde, tout être qui se trouve sur terre est arrivé là tout prêt à faire face à un univers dans lequel Être et Paraître coïncident ; il est équipé pour l'existence ici-bas. Les êtres vivants, hommes et animaux ne sont pas seulement dans le monde, ils sont du monde et cela précisément parce qu'ils sont à la fois sujets et objets, perçus et percevants."

 

Hannah Arendt, La Vie de l'esprit, 1971, t. I, La Pensée, tr. fr. Lucienne Lotringer, PUF, Coll. "Philosophie d'aujourd'hui", 1996, p. 33-34.


 

  "Être « vrai » et « simple » apparence : théorie de mondes duels

  On peut découvrir un premier élément de consolation [au fait qu'on ne peut fuir l'apparence que dans l'apparence] en faisant appel à la vieille dichotomie métaphysique de l'Être (vrai) et la (simple) Apparence car, elle aussi repose en réalité sur la suprématie, ou au moins la priorité, de l'apparence : pour décou­vrir ce qui est vraiment, le philosophe doit quitter le monde des apparences au milieu desquelles il est naturellement chez lui, et ceci dès l'origine – comme le fit Parménide dans son élan par-delà les portes de la nuit et du jour jusqu'à la voie divine située « loin des sentiers familiers aux mortels », ou Platon dans l'allégorie de la cavernes. Le monde des apparences est antérieur à toute région que le philosophe peut élire pour y être « vraiment » chez lui et où il n'est pas né. De tout temps, c'est le don de paraître de notre monde qui a suggéré au philosophe, c'est-à-dire à l'esprit humain, l'idée qu'il doit exister quelque chose qui n'est pas apparence : « Nehmen wir die WeIl als Erscheinung sa beweiset sie gerade zu das Dasein von Etwas das nicht Erscheinung ist (« Si l'on prend le monde comme apparence, il démontre l'existence de quelque chose qui n'est pas apparence »), comme le dit Kant. En d'autres termes, quand le philosophe prend congé du monde offert à nos sens et fait demi-tour (périagogè chez Platon) en direction de la vie de l'esprit, c'est encore à celui-ci qu'il demande un fil directeur qui lui révélera la vérité sous-jacente, Cette vérité – a létheia, ce qui est dévoilé (Heidegger) – ne se conçoit que comme une appa­rence de plus, autre phénomène caché à l'origine mais ressenti comme d'ordre supérieur, et atteste de ce fait la prédominance persistante de l'apparence. Notre dispositif mental, qui sait se soustraire aux apparences présentes, reste réglé sur l'apparence. L'esprit, tout autant que les sens, attend de son investigation que quelque chose lui apparaisse."

 

Hannah Arendt, La Vie de l'esprit, 1971, t. I, La Pensée, tr. fr. Lucienne Lotringer, PUF, Coll. "Philosophie d'aujourd'hui", 1996, p. 38.
 

 

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Date de création : 14/03/2023 @ 13:39
Dernière modification : 15/05/2024 @ 11:24
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