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Texte à méditer :  Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger.   Terence
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Hors des sentiers battus
Objectivité et subjectivité / normativité de la violence

  "La notion de violence, si elle implique en fin de compte une référence à des faits positifs, fait passer cette référence par un découpage en fonction de normes. Locke, le premier, a bien vu que c'est le sort d'à peu près tous les concepts politiques et juri­diques. Dans son analyse des idées complexes, il repère une classe, celle des idées de modes mixtes, qui sont constituées d'idées simples regroupées arbitrairement par l'entendement en fonc­tion de préoccupations essentiellement sociales. Les idées simples constitutives renvoient bien, chacune, à des expériences mais le complexe produit est un découpage arbitraire de l'expérience. Ainsi l'idée de parricide regroupe-t-elle les idées de tuer, d'homme, de père, dont chacune a effectivement une évidence empirique mais la notion de parricide ne résulte que de la néces­sité sociale d'identifier un crime particulièrement horrible :

 

  « C'est l'esprit qui combine plusieurs idées indépendantes et éparses en une idée complexe et par le nom commun qu'il leur donne en fait l'essence d'une certaine espèce sans se régler sur aucune connexion qu'elles ont dans la nature. Quelle relation naturelle préférentielle a en effet l'idée de tuer avec celle d'homme plutôt qu'avec celle de mouton pour qu'on en fasse une espèce d'action particulière signifiée par le mot "meurtre" ? »[1]

 

  […] La notion de violence est exemplairement une idée de mode mixte et ses critères d'appréhension renvoient à des évaluations sociales différentielles. C'est pourquoi elle est par principe ambiguë, sa signification est établie par des procédures politiques selon le groupe qui en maîtrise à un moment donné l'étiquetage contre d'autres. C'est la raison pour laquelle la violence n'est jamais assignable au même endroit, peut apparaître et disparaître selon qui parle. Concrètement, cela signifie qu'elle peut rester ce qu'elle est et pourtant n'être ni toujours reconnue ni toujours méconnue. Les foules de supporters des équipes sportives ne commettent pas des violences mais des « déprédations dues à la mauvaise éducation du public sportif ». Les bagarres qui accompagnent les bals du samedi soir sont devenues des vio­lences alors que, pendant longtemps, elles ne furent qu'une partie du folklore de l'alcoolisme national. De manière moins bénigne, un opposant politique peut être selon les cas un criminel de droit commun, un terroriste, un dissident, un contestataire ou un schizophrène ; ce n'est pas simplement une question de mots : on s'en aperçoit aux « traitements » qu'il aura à subir.
  C'est la raison de fond pour laquelle, ainsi que nous l'avons indiqué d'emblée, il ne peut pas y avoir de définition positive de la violence bien qu'elle soit quelque chose de tout à fait positif. Pour que les entreprises qui cherchent à constituer la violence en objet sur lequel on pourrait mener des études scientifiques (de type sociologique en particulier) fussent simplement possibles, il faudrait qu'elles puissent disposer de critères déter­minés de regroupement des faits, que « les coutumes et formes de vie » dont parle Locke aient suffisamment de stabilité et d'unité dans le champ social pour qu'on puisse isoler des « faits de la violence ». Un champ social où le droit positif aurait une certitude d'être inquestionnable pourrait définir la criminalité, l'étudier, la mesurer. Mais, si les critères ne font pas l'objet d'un consensus, fût-il illusoire, cette définition ne peut qu'être le lieu d'un conflit. Ce qui se passe avec la violence."

 

Yves Michaud, Violence et politique, 1978, chapitre III, Gallimard nrf, p. 90-93.


[1] J. Locke, Essai philosophique sur l'entendement humain, livre III, chapitre V, section 6.


 

  "La violence, ce sont non seulement des faits, mais tout autant nos manières de les appréhender, de les juger, de les voir (et de ne pas les voir). […]
  La relativité et l'indéfinissabilité du concept de vio­lence ne sont pas accidentelles mais inhérentes à une notion qui polarise la diversité conflictuelle des évalua­tions sociales. Il faut souligner de nouveau avec insistance qu'au sein d'une même société politique, les mêmes faits ne sont pas appréhendés ni jugés selon les mêmes critères. L'usage d'un concept comme celui de violence suppose la référence à des normes qui peuvent n'être pas partagées par tous.

  Une telle situation de relativité des normes ou des points de vue suppose, à son tour, un champ social divisé, qu'on peut caractériser selon les cas comme plu­raliste ou traversé par des antagonismes. Lorsque les points fixes (y compris juridiques) à partir desquels juger les événements et les actes sont ébranlés ou disparais­sent, lorsque les discours dominants qui commandaient sans discussion l'étiquetage des conduites légitimes et illégitimes laissent place à des points de vue rivaux, les concepts politiques font l'objet de définitions divergentes souvent irréconciliables. La notion polymorphe et insai­sissable de violence fait partie de ces concepts politiques qui expriment les antagonismes sociaux et politiques. Elle est même le concept qui polarise le plus ces antago­nismes. Elle sert moins à appréhender des faits qu'à manifester les jugements que l'on porte sur eux. Faute de catégories inquestionnables, chaque groupe, parfois même chaque individu, appréhende et dénonce à l'aide de ce concept tout ce que lui-même considère comme inadmissible en fonction de ses normes et de celles de ses groupes d'appartenance."

 

Yves Michaud, La Violence, Conclusion, 5e édition, 1999, PUF, Que-Sais-Je ?, p. 122-123.

 

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Date de création : 04/09/2023 @ 12:38
Dernière modification : 12/09/2023 @ 09:15
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