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Texte à méditer :  Il n'est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt.  David Hume
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Hors des sentiers battus
Violence et agressivité

  "La notion d'« agressivité » […] est à la fois floue et ambiguë, du fait qu'elle amalgame le plus souvent – et quelle que soit la nature du discours – deux aspects des choses qu'il importe précisé­ment de distinguer. Qu'on l'utilise dans la langue courante ou savante, on confond généralement ses vertus descripti­ves et les vertus explicatives qu'on lui prête.
  Le terme d'« agressivité » est utile et il ne pose pas de problèmes, aussi longtemps que son usage se limite à ses seules vertus descriptives. Pour le biologiste, la réalité concrète et première est constituée – dans ce domaine – par l'existence, à travers tout le règne animal, d'un ensem­ble de comportements qualifiés d'agressifs (qui portent atteinte, ou tout au moins risquent de porter atteinte, à l'intégrité physique et/ou psychique d'un autre être vivant). Du fait de l'universalité de semblables phénomè­nes comportementaux, on est conduit tout naturellement à en abstraire un caractère générique et à parler de manifes­tations d'agressivité. Dès lors que le terme est utilisé pour décrire et apprécier une catégorie de phénomènes, d'évé­nements, il n'est pas absolument nécessaire de lui donner une définition précise. On peut laisser libre cours à tout usage métaphorique (on peut – ou non – dire d'une démarche empreinte de volonté, d'assurance et de dyna­misme, qu'elle est empreinte d'« agressivité ») et à la liberté d'appréciation de chacun (de la même façon que tout le monde n'est pas d'accord sur ce qu'il convient de qualifier de «beau» ou de « bon », on peut ne pas être d'accord pour considérer que telle attitude ou tel compor­tement constituent – ou non – des manifestations d' « agressivité »). Des implications tout autres apparaissent dès lors qu'un glissement sémantique se produit des manifestations d'agressivité vers les manifestations « de l'agressivité », et qu'on glisse ainsi des vertus purement descriptives de cette notion vers des vertus explicatives, causales. En effet, la notion générique et abstraite d'agressivité subit ainsi un processus de réification (de« chosification ») et l'Agressi­vité devient une entité naturelle, la réalité première dont découlent les diverses manifestations observées dans le règne animal, y compris dans l'espèce humaine. En d'autres termes, un glissement s'opère vers une vision quasi platonicienne d'une idée d'ordre psychobiologique douée d'existence autonome, c'est-à-dire indépendante de l'esprit qui l'a conçue comme une abstraction à partir d'une réalité à la fois diverse et universelle. L'Agressivité  devient ainsi la source commune d'où jaillissent toutes les agressions."

 

Pierre Karli, L'Homme agressif, 1987, Odile Jacob, 1996, p. 26-27.


 

  "L'agressivité désigne le comportement d'un individu qui porte atteinte à la personne physique ou morale d'autrui. Freud est l'un des premiers à lui avoir donné un statut spécifique, en l'articulant à la pulsion de mort (Todestrieb, cf. Au-delà du principe de plaisir). Pour autant, la psy­chanalyse freudienne ne consi­dère pas l'agressivité humaine comme un fait évident, mais plutôt comme une pulsion com­plexe attestée par l'inconscient, et notamment par l'observation clinique de deux phénomènes : le sadisme et le masochisme. Cette observation conduit Freud à analyser le plaisir spécifique d'où procède l'agressivité : l'Ag­gresionslust qui révèle l'ambiva­lence fondamentale des senti­ments du sujet à l'égard d'au­trui. Ainsi l'agressivité permet-elle de mettre au jour le mé­lange d'amour et de violence, donc la dimension d'antago­nisme et de conflit – générale­ment refoulée par l'individu – qui caractérise le développe­ment psychique de l'homme. Toute pulsion (y compris l'auto­conservation et les pulsions sexuelles) comporte en elle une part d'agressivité, ce qui ne signifie pas cependant que l'agressivité soit la pulsion fondamentale de l'homme.
  L'approche psychanalytique de l'agressivité, bien qu'elle en situe l'origine dans la pulsion de mort, n'en fait donc pas à proprement parler un instinct, même titre que l'instinct d'agression des animaux. Telle est la méthode suivie par les représentants de l'éthologie (Lorenz, Tinbergen), qui partent de l'étude du comportement des animaux dans leur milieu naturel pour appliquer les résultats, par extrapolation, à l'animal humain dénaturé par l'environnement culturel qu'il s'est créé (Tinbergen, L'Étude de l'instinct, 1951). Pour Lorenz, l'agressivité joue un rôle d'adaptation : elle permet la sélection des individus les plus vigoureux et les mieux armés, elle favorise la distribution et la répartition des individus dans les territoires et l'établissement de hiérarchies de domination nécessaires à l'apprentissage. Lorenz considère que, chez l'animal, cette agressivité est le plus souvent rendue inoffensive par des mécanismes de ritualisation, à la différence de l'agressivité humaine qui, indispensable à l'origine de son développement, est devenue inutile lorsque la technique et la culture ont pu se substituer à l'instinct. Dès lors, elle est devenue pure violence destructrice, qui entrave, au lieu de la favoriser, l'adaptation de l'espèce humaine, aidée en cela par le développement de moyens meurtriers qui démul­tiplient les possibilités d'agression."

 

Hélène Frappat, La Violence, 2000, Vade-mecum, GF Corpus, 2013, p. 217-218.



  "Être agressif, c'est s'affirmer devant l'autre en marchant vers lui. (Le verbe « agresser » vient du latin aggredi dont l'étymologie ad-gradi signifie « marcher vers ».) Ainsi, faire preuve d'agressivité, c'est accepter le conflit avec l'autre sans se soumettre à sa loi et en cherchant à construire avec lui une relation fondée sur la reconnaissance mutuelle de nos droits.
  La violence, dit-on, fait partie de la vie. Certes, en effet, sinon il n'y aurait pas de violence ; mais la violence est une possibilité de la vie qui doit être maîtrisée avant qu'elle ne produise ses effets destructeurs. C'est un pur sophisme que de prétendre, sous prétexte que seule la mort peut garantir l'absence de toute violence, que la violence, c'est la vie. Car si la violence est l'œuvre de la vie, l'œuvre de la violence est la mort. En réalité, la violence n'est pas nécessaire à la vie, mais elle est nécessaire à la mort. « Car il ne faut pas s'y tromper, remarque Paul Ricoeur, la visée de la violence, le terme qu'elle poursuit implicitement ou explicitement, directement ou indirectement, c'est la mort de l'autre – au moins sa mort ou quelque chose de pire que sa mort. »

  C'est l'énergie de la violence, c'est-à-dire l'agressivité, qui exprime le mouvement de la vie et non point la violence elle-même. Celle-ci n'est en réalité qu'un dévoiement de l'agressivité. L'agressivité permet l'affirmation de soi dans l'affrontement avec l'autre, mais la violence provoque la négation de l'autre. Il importe d'établir et de maintenir cette distinction entre l'agressivité et la violence, sans quoi le discours sur le rapport de la violence à la vie s'installe dans la confusion. En définitive, à la racine de la violence, il n'y a pas la vie, mais le viol, c'est-à-dire le viol de la vie, c'est-à-dire la mort. Si l'on disait que la violence est une manifestation de la vie, on n'aurait plus de mot pour nommer tout ce qui humilie, défigure et meurtrit le visage de l'homme et qui est une manifestation de la mort."

 

Jean-Marie Muller, "Philosophie de la non-violence", in Faut-il s'accommoder de la violence ?, 2000, Éditions Complexe, p. 342-343.


 

  "Les termes « violence » et « agressivité » sont souvent utilisés sans distinc­tion. Pourtant, ils désignent deux attitudes très différentes par leurs enjeux et leurs conséquences sociales.
  Le mot « agressivité » vient de l'expression latine ad-gressere, signifiant « aller vers », synonyme de contact. À partir de là, le mot peut prendre deux sens différents. D'une part, l'agressivité peut être associée à une intention de nuire à autrui, avec l'idée d'y trouver du plaisir. Mais d'autre part, elle est aussi une composante du dynamisme général de la personnalité et des comportements adaptatifs d'un individu. Cette double signification met en évidence toute l'ambiguïté de ce concept. Plus précise dans ce cas, la langue anglaise utilise d'ailleurs deux mots qui permettent de sortir de cette difficulté. Agressivity désigne l'agressivité dans son sens « négatif » courant tandis Agressiveness fait référence à l'affirmation de soi et à l'agressivité.

  Le mot « violence » a lui aussi une double origine : violare qui signifie « agir de force » sur quelqu'un ou quelque chose, et violentus, qui évoque un abus de force. La violence est une force qu'un être impose à un autre ou à d'autres, et qui peut aller jusqu'à la contrainte exercée par l'intimidation et la terreur.
  Dans la mesure où l'agressivité implique le désir de faire reconnaître sa puissance par l'autre, elle ne vise pas sa destruction. Bien au contraire, elle en a besoin. Non seulement le lien avec l'autre n'est pas rompu mais il est même indispensable. À la limite, après le match ou le conflit, l'autre redevient un interlocuteur avec qui la coexistence est possible.
  Mais la satisfaction du désir de domination peut inclure le plaisir de faire souffrir. L'agressivité s'accompagne alors de sadisme, une forme de mise en scène du pouvoir sur l'autre. Le sadique prend plaisir à torturer sa victime, et pour en profiter le plus long­temps possible, il se garde bien de la détruire. Il en a besoin et il le sait. Il joue plutôt au « chat et à la souris » avec elle, retardant le plus possible le moment où elle mourra et le laissera seul.

  Cette jouissance se nourrit parfois de la soumission et de la faiblesse de la victime. Plus celle-ci est fragile et souffre, plus l'agresseur est sadique. Pour le sadique, le lien à la souffrance de l'autre est un stimulant érotique. C'est le cas chez certains tueurs multirécidivistes qui alimentent leurs fantasmes de la souffrance vécue par leurs victimes antérieures et qui récidivent pour retrouver le même plaisir.
  Ce lien n'est pas toujours conscient. Par exemple les paranoïaques, qui ne peuvent pas s'avouer leur attirance homosexuelle pour leur victime, la persécutent avec raffinement pour garder avec elle un lien libidinal dont ils veulent continuer à ignorer la nature. Ce rapport du sadique au plaisir est en même temps son talon d'Achille. Il risque toujours de lui faire rencontrer la culpabilité.
  La violence, [quant à elle] s'oppose à l'agressivité sur deux points essentiels :
  – Tout d'abord, la personne violente ignore autrui, alors que la personne agressive en a besoin pour lui faire reconnaître sa puissance. Elle est soit dans une revendication d'hyperpuissance mégalomane dans laquelle l'autre n'existe pas, soit dans un sentiment d'impuissance, de dépit et de rage où l'autre n'existe pas davantage. À la limite, la personne violente n'est habitée que par l'angoisse d'être détruite et la certitude de n'avoir rien à perdre. Son seul objectif est d'assurer sa survie et celle de ses proches. Sa violence se veut une réponse à un sentiment de danger. Peu importe le sort infligé à la victime.
 
La relation n'a donc aucune place dans la violence, l'autre n'étant qu'un objet parmi d'autres à détruire pour se sauver soi-même. La violence a pour horizon les instincts de protection et de conservation, autrement dit de survie, et l'attachement à son groupe.
  – C'est pourquoi le plaisir à faire souffrir n'y a pas de place. La violence n'est pas érotisée comme l'agressivité. Alors que celle-ci peut s'accompagner de sadisme, la violence est plutôt de l'ordre de la cruauté : méthodique, froide et déterminée, sans état d'âme.
  Si c'est Freud qui a le mieux décrit l'agressivité en psychanalyse, c'est à Mélanie Klein que l'on doit les meilleures descriptions de la violence destructrice et des angoisses précoces qui l'habitent. Jean Bergeret, pour sa part, illustre l'opposition entre ces deux concepts en précisant : « Quand, dans la guerre, il y a deux individus face à face, que "c'est lui ou moi" et que la survie de l'un est conditionnée par la disparition de l'autre, on se trouve face à une violence archaïque, tandis qu'une agressivité subtile et érotisée est nécessaire aux spécialistes d'États-majors pour chercher à faire volontairement le plus de mal possible à l'adversaire. »

  Résumons ses propos : à la guerre, l'agressif donne les ordres, et le violent tient l'arme pour les appliquer.
[…]
  En conclusion, nous comprenons mieux maintenant pourquoi la distinction entre agressivité et violence est aussi essentielle : nous somme tous concernés par la violence alors que nous ne le sommes pas tous par l'agressivité. Il faut, pour être agressif, une revendication de puissance et une relation érotique à sa victime En revanche, il est possible d'être violent par indifférence, ou simplement pour rester en accord avec des règles inhumaines qui infiltrent peu à peu les comportements sociaux à l'insu même de ceux qui les vivent…"

 

Serge Tisseron, "Violence et agressivité, une distinction essentielle", Santé mentale, n° 165, 2012, p. 6-7.


 

  "La notion de violence, tout d'abord, désigne dans un sens général l'usage d'une force destinée à exercer une contrainte. Étymologiquement, le mot violence comporte la racine vis en latin qui veut dire force. Dans ce sens, la violence est une expression particulière de la force qui se caractérise par le recours à des moyens physiques ou psychologiques pour exercer une contrainte sur autrui.
  Une de ses manifestations les plus concrètes est la violence verbale qui se produit dans de nombreuses situations de la vie ordinaire. Dans d'autres cas, c'est la violence physique, définie comme l'usage matériel d'une force, mesurée par le préjudice corporel plus ou moins grave commis sur autrui.

  Dans un sens global, l'OMS (2002) définit la violence comme « la menace ou l'utilisation intentionnelle de la force physique ou du pouvoir contre soi-même, contre autrui ou contre un groupe ou une communauté, qui entraîne ou risque fortement d'entraîner un traumatisme, un décès, des dommages psychologiques, un mal-développement ou des privations ». Cette définition met l'accent sur trois aspects importants de toute violence : la nature de l'acte violent, son intentionnalité et les conséquences qu'elle entraîne.
  L'agressivité est une tendance, un trait psychologique lié à une pulsion visant à nuire à autrui et à lui faire du mal. La notion d'agressivité humaine s'appuie principalement sur deux courants. D'un côté, les études sur l'agres­sivité animale ont mis en évidence l'instinct de survie exprimé par trois formes principales : l'agressivité prédatrice, l'agressivité de compétition, l'agressivité défensive (Laborit, 1983). De l'autre, les études psycholo­giques basées sur la psychanalyse la définissent comme « une tendance ou un ensemble de tendances qui s'actualisent dans des conduites réelles ou fantasmatiques, celles-ci visant à nuire à autrui, le détruire, le contraindre, l'humilier, etc.» (Laplanche et Pontalis, 1967).
  À la différence de l'agressivité qui est une pulsion, l'agression est un acte. Le terme dérive du latin ad gradi, qui veut dire marcher vers ou contre. La psychologie sociale privilégie le terme d'agression à celui de violence pour mettre l'accent sur une catégorie de comportements qui s'actualise dans une situation d'interaction sociale et qui vise à nuire à autrui en portant une atteinte plus ou moins grave à son intégrité physique ou psychique.
  Le concept d'agression repose sur des approches de la violence qui se réfèrent à des situations interpersonnelles et des contextes sociaux pour mettre en évidence des comportements visant à faire du mal par divers moyens."

 

Gustave-Nicolas Fischer, Les Concepts fondamentaux de la psychologie sociale, 6e édition, 2020, Dunod, p. 269-270.
 

 

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Date de création : 24/09/2023 @ 16:59
Dernière modification : 26/03/2024 @ 12:42
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