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Violence symbolique et domination symbolique chez Pierre Bourdieu

  "Le terme de violence symbolique qui dit expressément la rupture avec toutes les représentations spontanées et les conception spontanéistes de l'action pédagogique comme action non violente [s'est] imposé pour signifier l'unité théorique de toutes les actions caractérisés par le double arbitraire de l'imposition symbolique, en même temps que l'appartenance de cette théorie générale des actions de violence symbolique (qu'elles soient exercées par le guérisseur, le sorcier, le prêtre, le prophète, le propagandiste, le professeur, le psychiatre ou le psychanalyste) à une théorie générale de la violence et de la violence légitime, appartenance dont témoignent directement la substituabilité des différentes formes de violence sociale et indirectement l'homologie entre le monopole scolaire de la violence symbolique légitime et le monopole étatique de l'exercice légitime de la violence physique."

 

Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction. Éléments d'une théorie du système d'enseignement, 1970, Les Éditions de Minuit, p. 11.


 

  "Légitimité signifie méconnaissance, et ce qu'on appelle les formes de lutte légitimes (la grève est légitime mais pas le sabotage), c'est une définition dominante qui n'est pas perçue comme telle, qui est reconnue par les dominés dans la mesure où l'intérêt que les dominants ont à cette définition est méconnue.
  Il faudrait introduire, dans une description du champ des conflits, des instances qui n'ont jamais été nommées, telles l'école qui contribue à inculquer, entre autres choses, une vision méritocratique de la distribution des positions hiérarchiques, par l'intermédiaire de l'ajuste­ment des titres (scolaires) aux postes, ou l'armée dont le rôle est capital dans la préparation à l'ouvriérisation. Peut-être faudrait-il ajouter le système juridique, qui fixe à chaque moment l'état établi des rapports de force, contribuant ainsi à leur maintien, les institutions d'assis­tance sociale qui ont aujourd'hui un rôle capital, et toutes les autres institutions chargées des formes douces de violence. L'idée, inculquée par l'école, que les gens ont les postes qu'ils méritent en fonction de leur instruc­tion et de leurs titres joue un rôle dé terminant dans l'imposition des hiérarchies dans le travail et hors du travail : considérer le titre scolaire comme le titre de noblesse de notre société n'est pas une analogie sauvage ; il a un rôle capital dans ce processus d'inculcation de la bienséance dans les rapports de classe. Outre la loi tendancielle vers l'unification des luttes, il y a un passage des formes de violence dure à des formes de violence douce, symbolique."

 

Pierre Bourdieu, "La grève et l'action politique", 1975, in Questions de sociologie, Les Éditions de Minuit, 2011, p. 255-256.


 

  "Contre toutes les formes de l'erreur « interactionniste » qui consiste à réduire les rapports de force à des rapports de communication, il ne suffit pas de noter que les rapports de communication sont toujours, inséparablement, des rapports de pouvoir qui dépendent dans leur forme et leur contenu du pouvoir matériel ou symbolique accumulé par les agents (ou les institutions) engagés dans ces rapports et qui, comme le don ou le potlatch, peuvent permettre d'accumuler du pouvoir symbolique. C'est en tant qu'instruments structurés et structurants de communication et de connaissance que les « systèmes symboliques » remplissent leur fonction politique d'instruments d'imposition ou de légitimation de la domination, qui contribuent à assurer la domination d'une classe sur une autre (violence symbolique) en apportant le renfort de leur force propre aux rapports de force qui les fondent et en contribuant ainsi, selon le mot de Weber, à la « domestication des dominés ».
  Les différentes classes et fractions de classes sont engagées dans une lutte proprement symbolique pour imposer la définition du monde social la plus conforme à leurs intérêts, le champ des prises de positions idéologiques reproduisant sous une forme transfigurée le champ des positions sociales. Elles peuvent mener cette lutte soit directement dans les conflits symboliques de la vie quotidienne, soit par procuration, au travers de la lutte que se livrent les spécialistes de la production symbolique (producteurs plein temps) et qui a pour enjeu le monopole de la violence symbolique légitime (cf Weber), c'est-à-dire du pouvoir d'imposer (voire d'inculquer) des instruments de connaissance et d'expression (taxinomies) arbitraires (mais ignorés comme tels) de la réalité sociale. Le champ de production symbolique est un microcosme de la lutte symbolique entre les classes : c'est en servant leurs propres intérêts dans la lutte interne au champ de production (et dans cette mesure seulement) que les producteurs servent les intérêts des groupes extérieurs au champ de production."

 

Pierre Bourdieu, "Sur le pouvoir symbolique", 1977, Annales. Economies, sociétés, civilisations, 32ᵉ année, N. 3, p. 408-409.



  "Dans [l'article « Reproduction interdite : la dimension symbolique de la domination économique », 1989], vous invoquez la notion de violence symbolique. Cette notion joue un rôle théorique central dans votre analyse de la domination en général. Vous affirmez qu'elle est indispensable pour rendre compte de phénomènes apparemment aussi différents que la domination de classe qui s'exerce dans les sociétés avancées, les rapports de domination entre nations (comme dans l'impérialisme ou le colonialisme), et, plus encore, la domination masculine. Pourriez-vous dire plus précisément ce que vous désignez par cette notion et quelle fonction elle remplit ?

  La violence symbolique est, pour parler aussi simplement que possible, cette forme de violence qui s'exerce sur un agent social avec sa complicité. Cela dit, cette formulation est dangereuse parce qu'elle peut ouvrir la porte à des discussions scolastiques sur la question de savoir si le pouvoir vient d'en bas et si le dominé désire la condition qui lui est imposée, etc. Pour dire cela plus rigoureusement, les agents sociaux sont des agents connaissants qui, même quand ils sont soumis à des détermi­nismes, contribuent à produire l'efficacité de ce qui les déter­mine dans la mesure où ils structurent ce qui les détermine. Et c'est presque toujours dans les ajustements entre les détermi­nants et les catégories de perception qui les constituent comme tels que l'effet de domination surgit. (Cela montre, incidem­ment, que, si l'on essaie de penser la domination dans les termes de l'alternative scolaire de la liberté et du déterminisme, du choix et de la contrainte, on n'en sort pas). J'appelle méconnaissance le fait de reconnaître une violence qui s'exerce précisément dans la mesure où on la méconnaît comme violence ; c'est le fait d'accepter cet ensemble de présupposés fondamentaux, pré-réflexifs, que les agents sociaux engagent par le simple fait de prendre le monde comme allant de soi, c'est-à-dire comme il est, et de le trouver naturel parce qu'ils lui appliquent des structures cognitives qui sont issues des structures mêmes de ce monde. Du fait que nous sommes nés dans un monde social, nous acceptons un certain nombre de postulats, d'axiomes, qui vont sans dire et qui ne requièrent pas d'inculcation. C'est pourquoi l'analyse de l'acceptation doxique du monde, en raison de l'accord immédiat des struc­tures objectives et des structures cognitives, est le véritable fondement d'une théorie réaliste de la domination et de la politique. De toutes les formes de « persuasion clandestine », la plus implacable est celle qui est exercée tout simplement par l'ordre des choses."

 

Pierre Bourdieu, Réponses. Pour une anthropologie réflexive, 1992, Seuil, p. 142-143.


 

  "La violence symbolique est cette coercition qui ne s'institue que par l'intermédiaire de l'adhésion que le dominé ne peut manquer d'accorder au dominant (donc à la domination) lorsqu'il ne dispose, pour le penser et pour se penser ou, mieux, pour penser sa relation avec lui, que d'instruments de connaissance qu'il a avec lui et qui, n'étant que la forme incorporée de la structure de la relation de domination, font apparaître cette relation comme naturelle ; ou, en d'autres termes, lorsque les schèmes qu'il met en œuvre pour se percevoir et s'apprécier ou pour apercevoir et apprécier les dominants (élevé/bas, masculin/féminin, blanc/noir, etc.) sont le produit de l'incorporation des classements, ainsi naturalisés, dont son être social est le produit."

 

Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, 1997, Seuil, Liber, p. 204.


 

  "La domination masculine trouve ainsi réunies toutes les conditions de son plein exercice. La préséance universellement reconnue aux hommes s'affirme dans l'objectivité des structures sociales et des activités productives et reproductives, fondées sur une division sexuelle du travail de production et de reproduction biologique et sociale qui confère à l'homme la meilleure part, et aussi dans les schèmes immanents à tous les habitus : façonnés par des conditions semblables, donc objectivement accordés, ils fonctionnent comme matrices des perceptions, des pensées et des actions de tous les membres de la société, transcendantaux historiques qui, étant universellement partagés, s'imposent à chaque agent comme transcendants. En conséquence, la représentation androcentrique de la reproduction biologique et de la reproduction sociale se trouve investie de l'objectivité d'un sens commun, entendu comme consensus pratique, doxique, sur le sens des pratiques. Et les femmes, elles-mêmes appliquent à toute réalité, et, en particulier, aux relations de pouvoir dans lesquelles elles sont prises, des schèmes de pensée qui sont le produit de l'incorporation de ces relations de pouvoir et qui s'expriment dans les oppositions fondatrices de l'ordre symbolique. Il s'ensuit que leurs actes de connaissance sont, par la même, des actes de reconnaissance pratique, d'adhésion doxique, croyance qui n'a pas à se penser et à s'affirmer en tant que telle, et qui « fait » en quelque sorte la violence symbolique qu'elle subit.

  Bien que je n'aie aucune illusion sur mon pouvoir de dissiper à l'avance tous les malentendus, je voudrais mettre en garde seulement contre les contresens les plus grossiers qui sont communément commis à propos de la notion de violence symbolique et qui ont tous pour principe une interprétation plus ou moins réductrice de l'adjectif « symbolique », employé ici en un sens que je crois rigoureux et dont j'ai exposé les fondements théoriques dans un article déjà ancien. Prenant « symbolique » dans un de ses sens les plus communs, on suppose parfois que mettre l'accent sur la violence symbolique, c'est minimiser le rôle de la violence physique et (faire) oublier qu'il y a des femmes battues, violées, exploitées, ou, pis, vouloir disculper les hommes de cette forme de violence. Ce qui n'est pas du tout le cas, évidemment. Entendant « symbolique », par opposition à réel, effectif, on suppose que la violence symbolique serait une violence purement « spirituelle » et, en définitive, sans effets réels. C'est cette distinction naïve, propre à un matérialisme primaire, que la théorie matérialiste de l'économie des biens symboliques, que je travaille à construire depuis de nombreuses années, vise à détruire, en faisant sa place dans la théorie à l'objectivité de l'expérience subjective des relations de domination. Autre malentendu, la référence à l'ethnologie, dont j'ai essayé de montrer ici les fonctions heuristiques, est soupçonnée d'être un moyen de restaurer, sous des dehors scientifiques, le mythe de l' « éternel féminin » (ou masculin) ou, plus grave, d'éterniser la structure de la domination masculine en la décrivant comme invariante et éternelle. Alors que, loin d'affirmer que les structures de domination sont anhistoriques, j'essaierai d'établir qu'elles sont le produit d'un travail incessant (donc historique) de reproduction auquel contribuent des agents singuliers (dont les hommes, avec des armes comme la violence physique et la violence symbolique) et des instituions, familles, Église, École, État.

  Les dominés appliquent des catégories construites du point de vue des dominants aux relations de dominations, les faisant ainsi apparaître comme naturelles. Ce qui peut conduire à une sorte d'auto-dépréciation, voire d'auto-dénigrement systématiques, visibles notamment, on l'a vu, dans la représentation que les femmes kabyles se font de leur sexe comme une chose déficiente, laide, voire repoussante (ou, dans nos univers, dans la vision que nombre de femmes ont de leur corps comme non conforme aux canons esthétiques imposés par la mode), et, plus généralement, dans leur adhésion à une image dévalorisante de la femme. La violence symbolique s'institue par l'intermédiaire de l'adhésion que le dominé ne peut pas ne pas accorder au dominant (donc à la domination), lorsqu'il ne dispose, pour le penser et pour se penser, ou mieux, pour penser sa relation avec lui, que d'instruments de connaissance qu'il a en commun avec lui et qui, n'étant pas que la forme incorporée de la relation de domination, font apparaître cette relation comme naturelle ; ou, en d'autres termes, lorsque les schèmes qu'il met en œuvre pour se percevoir et s'apprécier, ou pour apercevoir et apprécier les dominants (élevé/bas, masculin/féminin, blanc/noir, etc.), sont le produit de l'incorporation des classements, ainsi naturalisés, dont son être social est le produit.
  Faute de pouvoir évoquer avec assez de raffinement (il faudrait une Virginia Woolf) des exemples assez nombreux, assez divers et assez parlants de situations concrètes où s'exerce cette violence douce et souvent invisible, je m'en tiendrai à des observations qui, dans leur objectivisme, s'imposent de manière plus indiscutable que la description de l'infiniment petit des interactions. On constate ainsi que les femmes françaises déclarent, à une très large majorité, qu'elles souhaitent avoir un conjoint plus âgé et aussi, de manière tout à fait cohérente, plus grand qu'elles, les deux tiers d'entre elles allant jusqu'à refuser explicitement un homme moins grand. Que signifie ce refus de voir disparaître les signes ordinaires de la « hiérarchie » sexuelle ? « Accepter une inversion des apparences, répond Michel Bozon, c'est donner à penser que c'est la femme qui domine, ce qui (paradoxalement) l'abaisse socialement : elle se sent diminuée avec un homme diminué. » Il ne suffit donc pas de remarquer que les femmes s'accordent en général avec les hommes (qui, de leur côté, préfèrent des femmes plus jeunes) pour accepter les signes extérieurs d'une position dominée ; elles prennent en compte, dans la représentation qu'elles se font de leur relation avec l'homme auquel leur identité sociale est (ou sera) attachée, la représentation que l'ensemble des hommes et des femmes seront inévitablement conduits à se faire de lui en lui appliquant les schèmes de perception et d'appréciation universellement partagés (dans le groupe considéré). Du fait que ces principes communs exigent de manière tacite et indiscutable que l'homme occupe, au moins en apparence et vis-à-vis de l'extérieur, la position dominante dans le couple, c'est pour lui, pour la dignité qu'elles lui reconnaissent a priori et qu'elles veulent voir universellement reconnue, mais aussi pour elles-mêmes, pour leur propre dignité, qu'elles ne peuvent vouloir aimer qu'un homme dont la dignité est clairement affirmée et attestée dans et par le fait qu' « il les dépasse » visiblement. Cela, évidemment, en dehors de tout calcul, à travers l'arbitraire apparent d'une inclination qui ne se discute ni se raisonne, mais qui, comme l'atteste l'observation des écarts souhaités, et aussi réels, ne peut naître et s'accomplir que dans l'expérience de la supériorité dont l'âge et la taille (justifiés comme des indices de maturité et des garanties de sécurité) sont les signes les plus indiscutables et les plus clairement reconnus de tous. […]
  On ne peut donc penser cette forme particulière de domination qu'à condition de dépasser l'alternative de la contrainte (par des forces) et du consentement (à des raisons), de la coercition mécanique et de la soumission volontaire, libre, délibérée, voire calculée. L'effet de la domination symbolique (qu'elle soit d'ethnie, de genre, de culture, de langue, etc.) s'exerce non dans la logique pure des consciences connaissantes, mais à travers les schèmes de perception, d'appréciation et d'action qui sont constitutifs des habitus et qui fondent, en deçà des décisions de la conscience et des contrôles de la volonté, une relation de connaissance profondément obscure à elle-même. Ainsi, la logique paradoxale de la domination masculine et de la soumission féminine, dont on peut dire à la fois, et sans contradiction, qu'elle est spontanée et extorquée, ne se comprend que si l'on prend acte des effets durables que l'ordre social exerce sur les femmes (et les hommes), c'est-à-dire des dispositions spontanément accordées à cet ordre qu'elle leur impose.

  La force symbolique est une forme de pouvoir qui s'exerce sur les corps, directement, et comme par magie, en dehors de toute contrainte physique ; mais cette magie n'opère qu'en s'appuyant sur des dispositions déposées, tels des ressorts, au plus profond des corps. Si elle peut agir comme un déclic, c'est-à-dire avec une dépense extrêmement faible d'énergie, c'est qu'elle ne fait que déclencher les dispositions que le travail d'inculcation et d'incorporation a déposées en ceux ou celles qui, de ce fait, lui donnent prise. Autrement dit, elle trouve ses conditions de possibilité, et sa contrepartie économique (en un sens élargi du mot), dans l'immense travail préalable qui est nécessaire pour opérer une transformation durable des corps et produire les dispositions permanentes qu'elle déclenche et réveille; action transformatrice d'autant plus puissante qu'elle s'exerce, pour l'essentiel, de manière invisible et insidieuse, au travers de la familiarisation insensible avec un monde physique symboliquement structuré et de l'expérience précoce et prolongée d'interactions habitées par les structures de domination.
  Les actes de connaissance et de reconnaissance pratiques de la frontière magique entre les dominants et les dominés que la magie du pouvoir symbolique déclenche, et par lesquels les dominés contribuent, souvent à leur insu, parfois contre leur gré, à leur propre domination en acceptant tacitement les limites imposées, prennent souvent la forme d'émotions corporelles – honte, humiliation, timidité, anxiété, culpabilité – ou de passions et de sentiments – amour, admiration, respect – ; émotions d'autant plus douloureuses parfois qu'elles se trahissent dans des manifestations visibles, comme le rougissement, l'embarras verbal, la maladresse, la colère ou la rage impuissante, autant de manières de se soumettre, fût-ce malgré soi et  à son corps défendant, au jugement dominant, autant de façons d'éprouver, parfois dans le conflit intérieur et le clivage du moi, la complicité souterraine qu'un corps qui se dérobe aux directives de la conscience et de la volonté entretient avec les censures inhérentes aux structures sociales.
  Les passions de l'habitus dominé (du point de vue du genre, de l'ethnie, de la culture ou de la langue), relation sociale somatisée, loi sociale convertie en loi incorporée, ne sont pas de celles que l'on peut suspendre par un simple effort de la volonté, fondé sur une prise de conscience libératrice. S'il est tout à fait illusoire de croire que la violence symbolique peut être vaincue par les seules armes de la conscience et de la volonté, c'est que les effets et les conditions de son efficacité sont durablement inscrits au plus intime des corps sous forme de dispositions. On le voit notamment dans le cas des relations de parenté et de toutes les relations conçues selon ce modèle, où ces inclinations durables du corps socialisé s'expriment et se vivent dans la logique du sentiment (amour filial, fraternel, etc.) ou du devoir qui, souvent confondus dans l'expérience du respect et du dévouement affectif, peuvent survivre longtemps à la disparition de leurs conditions sociales de production. On observe ainsi que, lorsque les contraintes externes s'abolissent et que les libertés formelles -droit de vote, droit à l'éducation, accès à toutes les professions, y compris politiques- sont acquises, l'auto-exclusion et la « vocation » (qui « agit » de manière négative autant que positive) viennent prendre le relais de l'exclusion expresse : le rejet hors des lieux publics, qui, lorsqu'il s'affirme explicitement, comme chez les Kabyles, condamne les femmes à des espaces séparés et fait de l'approche d'un espace masculin, comme les abords du lieu d'assemblée, une épreuve terrible, peut s'accomplir ailleurs, presque aussi efficacement, au travers de cette sorte d'agoraphobie socialement imposée  qui peut survivre longtemps à l'abolition des interdits les plus visibles et qui conduit les femmes à s'exclure elles-mêmes de l'agora."

 

Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Seuil, 1998, p. 39-45.


 

  "Rappeler les traces que la domination imprime durablement dans les corps et les effets qu'elle exerce à travers elles, ce n'est pas apporter des armes à cette manière particulièrement vicieuse, de ratifier la domination qui consiste à assigner aux femmes la responsabilité de leur propre oppression, en suggérant, comme on le fait parfois, qu'elles choisissent d'adopter des pratiques soumises (« les femmes sont leurs pires ennemies ») ou même qu'elles aiment leur propre domination, qu'elles « jouissent » des traitements qui leur sont infligés, par une sorte de masochisme constitutif de leur nature. Il faut admettre à la fois que les dispositions « soumises » dont on s'autorise parfois pour « blâmer la victime » sont le produit des structures objectives, et que ces structures ne doivent leur efficacité qu'aux dispositions qu'elles déclenchent et qui contribuent à leur reproduction. Le pouvoir symbolique ne peut s'exercer sans la contribution de ceux qui le subissent et qui ne le subissent que parce qu'ils le construisent comme tel. Mais, évitant de s'arrêter à ce constat comme le constructivisme idéaliste, ethnométhodologique ou autre), il faut prendre acte et rendre compte de la construction sociale des structures cognitives qui organisent les actes de construction du monde et de ses pouvoirs. Et apercevoir ainsi clairement que cette construction pratique, loin d'être l'acte intellectuel conscient, libre, délibéré d'un « sujet » isolé, est elle­-même l'effet un pouvoir, inscrit durablement dans le corps des dominés sous la forme de schèmes de perception et de disposit­ions (à admirer, à respecter, à aimer, etc.) qui rendent sensible à certaines manifestations symboliques du pouvoir.
  S'il est vrai que, lors même qu'elle paraît reposer sur la force nue, celle des armes ou celle de l'argent, la reconnaissance de la domination suppose toujours un acte de connaissance, cela n'implique pas pour autant que l'on soit fondé à la décrire dans le langage de la conscience, par un « biais » intellectualiste et scolastique qui, comme chez Marx (et surtout chez ceux qui, après Lukács, parlent de « fausse conscience »), porte à attendre l'affranchissement des femmes de l'effet automatique de la « prise le conscience », en ignorant, faute d'une théorie dispositionnelle des pratiques, l'opacité et l'inertie qui résultent de l'inscription les structures sociales dans les corps.

[…]
  Ces distinctions critiques n'ont rien de gratuit : elles impliquent en effet que la révolution symbolique qu'appelle le mouvement féministe ne peut se réduire à une simple conversion des consciences et des volontés. Du fait que le fondement de la violence symbolique réside non dans des consciences mystifiées qu'il suffirait d'éclairer mais dans des dispositions ajustés au structures de domination dont elles sont le produit, on ne peut attendre une rupture de la relation de complicité que les victi­mes de la domination symbolique accordent aux dominant que d'une transformation radicale des conditions sociales de production des disposition qui portent les dominés à prendre sur les dominants et sur eux-mêmes le point de vue même des dominants. La violence symbolique ne s'accomplit qu'à travers un acte de connaissance et de méconnaisance pratique qui s'effectue en deçà de la conscience et de la volonté et qui confère leur « pouvoir hypnotique » à toutes ses manifestations, injoncti­ons, suggestions, séductions, menaces, reproches, ordres ou rappels à l'ordre. Mais un rapport de domination qui ne fonc­tionne qu'à travers la complicité des dispositions dépend pro­fondément, pour sa perpétuation ou sa transformation, de la perpétuation ou de la transformation des structures dont ces dis­positions sont le produit (et en particulier de la structure d'un marché des biens symboliques dont la loi fondamentale est que les femmes y sont traitées comme des objets qui circulent de bas en haut)."

 

Pierre Bourdieu, La Domination masculine, 1998, Seuil, p. 45-48.


 

  "Oxymore qui brouille les frontières entre le matériel et le spirituel, la force et le droit, le corps et l'esprit, le concept de violence symbolique s'applique à toutes les formes « douces » de domination qui parviennent à obtenir l'adhésion des dominés. « Douces » par rapport aux formes brutales fondées sur la force physique ou armée (même si la violence physique est toujours aussi symbolique). « Violence » parce que, si « douces » soient-elles, ces formes de domination n'en exercent pas moins une véritable violence sur ceux qui la subissent, engendrant la honte de soi et des siens, l'autodénigrement, l'autocensure ou l'auto-exclusion. « Symbolique », parce qu'elle s'exerce dans la sphère des significations ou, plus précisément, du sens que les dominés donnent au monde social et à leur place dans ce monde."

 

Gérard Mauger, "Sur la violence symbolique", 2006, in Pierre Bourdieu, théorie et pratique, La Découverte, p. 90.

 

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Date de création : 09/10/2023 @ 08:53
Dernière modification : 17/10/2023 @ 08:19
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