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Texte à méditer :   La réalité, c'est ce qui ne disparaît pas quand vous avez cessé d'y croire.   Philip K. Dick
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Hors des sentiers battus
L'agressivité naturelle de l'homme

  "L'homme n'est point cet être débonnaire, au coeur assoiffé d'amour, dont on dit qu'il se défend quand on l'attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d'agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n'est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles, mais aussi un objet de tentation. L'homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d'agression aux dépens de son prochain, d'exploiter son travail sans dédommagements, de l'utiliser sexuellement sans son consentement, de s'approprier ses biens, de l'humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous ces enseignements de la vie et de l'histoire, de s'inscrire en faux contre cet adage ? En règle générale, cette agressivité cruelle ou bien attend une provocation ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales qui s'opposaient à ces manifestations et jusque-là les inhibaient, ont été mises hors d'action, l'agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l'homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce. […]
  Cette tendance à l'agression, que nous pouvons déceler en nous-mêmes et dont nous supposons à bon droit l'existence chez autrui, constitue le principal facteur de perturbation dans nos rapports avec notre prochain. C'est elle qui impose à la civilisation tant d'efforts. Par suite de cette hostilité primaire qui dresse les hommes les uns contre les autres, la société civilisée est constamment menacée de ruine. L'intérêt du travail solidaire ne suffirait pas à la maintenir : les passions instinctives sont plus fortes que les intérêts rationnels. La civilisation doit tout mettre en oeuvre pour limiter l'agressivité humaine et pour en réduire les manifestations à l'aide de réactions psychiques d'ordre éthique. De là, cette mobilisation de méthodes incitant les hommes à des identifications et à des relations d'amour inhibées quant au but ; de là cette restriction de la vie sexuelle ; de là aussi cet idéal imposé d'aimer son prochain comme soi-même, idéal dont la justification véritable est précisément que rien n'est plus contraire à la nature humaine primitive."

 

Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, 1930, tr. fr. Ch. et J. Odier, PUF, 1986, p. 64-66.

 

  "L'homme n'est pas un être doux, en besoin d'amour, qui serait tout au plus en mesure de se défendre quand il est attaqué, mais qu'au contraire il compte aussi à juste titre parmi ses aptitudes pulsionnelles une très forte part de penchant à l'agression. En conséquence de quoi, le prochain n'est pas seulement pour lui un aide et un objet sexuel possibles, mais aussi une tentation, celle de satisfaire sur lui son agression, d'exploiter sans dédommagement sa force de travail, de l'utiliser sexuellement sans son consentement, de s'approprier ce qu'il possède, de l'humilier, de lui causer des douleurs, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus ; qui donc, d'après toutes les expériences de la vie et de l'histoire, a le courage de contester cette maxime ? Cette cruelle agression attend en règle générale une provocation ou se met au service d'une autre visée dont le but pourrait être atteint aussi par des moyens plus doux. Dans des circonstances qui lui sont favorables, lorsque sont absentes les contre-forces animiques qui d'ordinaire l'inhibent, elle se manifeste d'ailleurs spontanément, dévoilant dans l'homme la bête sauvage, à qui est étrangère l'idée de ménager sa propre espèce. Quiconque se remémore les atrocités de la migration des peuples, des invasions des Huns, de ceux qu'on appelait Mongols sous Gengis Khan et Tamerlan, de la conquête de Jérusalem par les pieux croisés, et même encore les horreurs de la dernière Guerre Mondiale, ne pourra que s'incliner humblement devant la confirmation de cette conception par les faits.
  L'existence de ce penchant à l'agression que nous pouvons ressentir en nous-mêmes, et présupposons à bon droit chez l'autre, est le facteur qui perturbe notre rapport au prochain et oblige la culture à la dépense qui est la sienne. Par suite de cette hostilité primaire des hommes les uns envers les autres, la société de la culture est constamment menacée de désagrégation. L'intérêt de la communauté de travail n'assurerait pas sa cohésion, les passions pulsionnelles sont plus fortes que les intérêts rationnels. Il faut que la culture mette tout en œuvre pour assigner des limites aux pulsions d'agression des hommes, pour tenir en soumission leurs manifestations par des formations réactionnelles psychiques. De là donc la mise en œuvre de méthodes qui doivent inciter les hommes à des identifications et à des relations d'amour inhibées quant au but, de là la restriction de la vie sexuelle et de là aussi ce commandement de l'idéal : aimer son prochain comme soi-même, qui se justifie effectivement que rien d'autre ne va autant à contre-courant de la nature humaine originelle."

 

Sigmund Freud, Le Malaise dans la culture, 1930, tr. P. Cotet, R. Lainé et J. Stute-Cadiot, PUF, Quadrige, 1998, p. 53-54.



  "Dans les sociétés primitives, le meurtre intéresse les individus au sein du système des alliances et la vendetta engage le plus souvent les fractions sur des mobiles qui ne sont généralement que de caractère individuel. La rivalité pour l'acquisition de terrains nouveaux, de produits ou de femmes apparaît entre fractions appartenant à des dispositifs d'alliance ou à des ethnies différentes. S'il n'y a aucune raison de prêter moins d'agressivité aux primitifs, il y a lieu de constater que l'agression, pour des raisons organiques, revêt chez eux un caractère très différent de celui que prend la guerre à partir de l'existence de fortes unités sédentaires. Elle entre alors dans l'éventail des innovations et jusqu'à l'heure présente reste inséparable du progrès de la société. Le comportement des communautés à l'égard de l'agression, au cours de l'histoire, ne s'est séparé distinctement du comportement d'acquisition qu'à une époque très récente, dans la mesure où, aujourd'hui, on peut entrevoir autre chose que les signes précurseurs d'un changement d'attitude. Dans tout le cours du temps, l'agression apparaît comme une technique fondamentalement liée à l'acquisition et chez le primitif son rôle de départ est dans la chasse où l'agression et l'acquisition alimentaire se confondent. Au passage dans les sociétés agricoles cette tendance élémentaire subit une apparente distorsion du fait que le dispositif social s'est considérablement infléchi par rapport au déroulement biologique de l'évolution humaine. Le comportement d'agression appartient à la réalité humaine depuis les Australanthropes au moins et l'évolution accélérée du dispositif social n'a rien changé au lent déroulement de la maturation phylétique. Entre la chasse et son doublet, la guerre, une subtile assimilation s'établit progressivement, à mesure que l'une et l'autre se concentrent dans une classe qui est née de la nouvelle économie, celle des hommes d'armes. Clefs de l'affranchissement de l'humanité primitive, les céréales et le bétail ouvrent la ·voie du progrès technique mais ne libèrent nullement des servitudes génétiques et l'histoire se déroule sur trois plans discordants, celui de l'histoire naturelle qui fait , que l'homo sapiens du XXe siècle n'est que très peu différent de l'homo sapiens du trois centième avant, celui de l'évolution sociale qui ajuste tant bien que mal les structures fondamentales du groupe biologique à celles qui naissent de l'évolution technique, et celui de l'évolution technique, excroissance prodigieuse d'où l'espèce homo sapiens tire son efficacité sans être biologiquement en possession de son contrôle. Entre ces deux extrêmes de l'homme physique et de techniques dont il finit par passer pour le simple instrument, la médiation s'opère par un édifice social dont les réponses sont toujours un peu en retard sur les questions posées, et par des concepts moraux, sanctionnés par des religions ou des idéologies dont les racines plongent dans la morale sociale. Ces concepts moraux, par la contre-image qu'ils donnent de l'homme biologique, contribuent à créer la silhouette, encore très abstraite, d'un homo qui aurait dépassé l'état sapiens. L'homme agricole reste pris dans la même coquille que celui des temps obscurs du carnage des mammouths, mais l'inflexion du dispositif économique qui en fait le producteur des ressources le fait aussi tour à tour chasseur et gibier."

 

André Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, tome I, Technique et langage, 1964, Albin Michel, p. 236-237.



  "Nous déplorons de voir nos enfants jouer à la petite guerre, ou aux cow-boys et aux Indiens, comme s'ils ne se battaient pas « pour rire ». Mais si les parents qui s'opposent à ce genre de jeux étaient logiques avec eux-mêmes, ils banniraient les échecs qui sont bel et bien un jeu guerrier où il s'agit de détruire le roi de l'adversaire. Mais ils n'en font rien, parce qu'ils chérissent leurs formes adultes de guerre et autres jeux extrêmement compétitifs. Et pourtant, ils pensent que leurs enfants ne devraient pas se livrer à leur propre version de ces jeux ; les jeux guerriers sont réservés aux adultes !
  Vis-à-vis de ces jeux, nous réagissons comme s'il s'agissait de véritables activités guerrières, ce qui n'est pas du tout le cas. Le jeu des enfants est étroitement lié aux rêves éveillés, aux fantasmes. En leur interdisant de jouer leurs fantasmes agressifs, nous nous comportons comme si le seul fait de penser et de rêver à la violence était blâmable. Cette attitude empêche les enfants de se faire des idées claires sur l'abîme qui existe entre les fantasmes violents et la réalité des actes violents. Si l'enfant n'a pas le droit d'apprendre de bonne heure en quoi consiste cette différence (pour reprendre les termes de Warshaw, s'il n'a pas l'occasion d'établir des modes satisfaisants de comportement en ce qui concerne la violence), il ne sera pas capable, plus tard, de séparer nettement les rêves et les actes agressifs.
  En mettant hors la loi les fantasmes violents de l'enfant, nous ignorons totalement quelque chose que Platon, déjà, reconnaissait : la différence entre l'homme bon et l'homme méchant est que le premier se contente de rêver aux vilaines actions, alors que le second les commet. Les anciens Grecs savaient que ce qui distingue essentiellement le bien du mal n'est pas une différence du contenu imaginaire - et l'enfant, par le jeu, ne fait rien d'autre que de donner forme et expression à son imagination puérile - mais le fait que le fantasme, ou bien reste ce qu'il est, c'est-à-dire un produit de l'imagination, ou bien se traduit par un passage à l'acte, avec ses conséquences réelles.
  On dit aux enfants de ne pas frapper leurs camarades de jeu, ni de les injurier. Ils sont censés s'abstenir de détruire leurs jouets et ce qui appartient à autrui. Jusque-là tout va bien. Mais que leur reste-t-il comme débouchés pour se libérer de leur violence ? […]
  L'ignorance ne peut pas être un moyen de protection, surtout en matière de violence. J'ai essayé de montrer ailleurs que l'ignorance de la nature de la violence, par exemple sous le régime nazi, ne menait pas au bonheur, mais à la mort. Ceux qui, sous le règne de Hitler, et malgré la persécution nazie, voulaient croire à tout prix que tous les hommes sont bons, et que la violence n'existe que chez de rares pervers, n'ont pas pu se protéger avec efficacité et beaucoup n'ont pas tardé à trouver la mort. La violence existe, c'est certain, et nous l'avons tous en nous en puissance à notre naissance. Mais nous naissons aussi avec des tendances opposées que nous devons soigneusement entretenir si nous voulons contrebalancer celles qui nous poussent à agir d'une façon destructive. Mais, pour cela, il faut que nous connaissions la nature de l'ennemi, et ce n'est pas en niant son existence que nous y parviendrons.
  En affirmant qu'il n'y a pas ou qu'il ne doit pas y avoir place pour la violence dans notre nature affective, nous évitons de chercher les moyens éducatifs qui permettraient de contrôler les tendances violentes; nous essayons, de cette façon, d'obliger chaque individu à refouler ses pulsions agressives, puisque nous ne lui avons pas appris à les contrôler et à les neutraliser et que nous ne lui avons pas donné de moyens d'expression de remplacement dans le cadre de la société. C'est pourquoi tant de gens sont disposés à trouver tout au moins une satisfaction imaginative de leurs tendances violentes dans les spectacles violents fournis par les mass media.
[…]
  Il faut avant tout que nous comprenions la nature de la « bête » qui est en nous. Tant que nous ne serons pas prêts à admettre que nos tendances violentes font partie de la nature humaine, nous serons incapables de les traiter convenablement. Quand nous avons bien assimilé cette idée, quand nous avons appris à vivre avec le besoin de domestiquer nos tendances agressives alors, par un processus lent et fragile, nous pouvons réussir à les dompter, d'abord en nous-mêmes, et, sur cette base, également dans la société. Mais nous n'y parviendrons jamais si nous partons du principe qu'il vaut mieux agir comme si la violence n'existait pas, pour la seule raison qu'elle ne devrait pas exister."

 

Bruno Bettelheim, "La violence", 1966, in Survivre, tr. fr. Théo Carlier, Robert Laffont, 1979, p. 227, p. 229 et p. 231.

 

 

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Date de création : 20/11/2023 @ 18:26
Dernière modification : 16/01/2024 @ 15:42
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