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Hors des sentiers battus
Les mécanismes inhibiteurs de l'agressivité ; le contrôle de la violence

   "Il y a, naturel­lement, beaucoup d'animaux pour qui la menace consiste à tenir l'arme, que ce soit dent, bec, patte, aile ou poing, « sous le nez de l'adversaire». Tous ces beaux gestes sont, dans les espèces en question, des signaux dont la significati­on est comprise de naissance et qui déclenchent chez l'adversaire, suivant sa force, ou bien une contre-menace, ou bien la fuite. La voie dans laquelle se développent les gestes inhibiteurs de combat, est ici parfaitement tracée : l'animal qui désire la paix doit détourner son arme de l'adversaire.
  Cependant l'arme ne sert presque jamais uniquement à l'attaque, elle sert aussi à la défense et à la parade. Cette forme de mouvement d'apaisement présente donc le grand inconvénient que l'animal qui s'y livre, renonce de manière très dangereuse à sa propre défense et offre même souvent à l'agresseur potentiel les endroits les plus vulnérables de son corps. Cela n'empêche point cette forme de soumission d'être très répandue ; les groupes plus divers de vertébrés l'ont « inventée », indépendamment l'un de l'autre. Le loup détourne la tête de son adversaire, lui offrant ainsi l'endroit gonflé, extrêmement vulnérable, de son cou. À celui qu'il veut apaiser, le choucas présente la voûte non protégée de l'arrière de sa tête, donc justement l'endroit vers lequel ces oiseaux dirigent une attaque sérieuse, lorsqu'ils veulent tuer. Ce rapport saute tellement aux yeux que j'ai pensé pendant longtemps que l'essentiel, pour rendre efficaces de tels gestes de soumission, consiste à présenter l'endroit le plus vulnérable. Chez le loup et le chien, tout se passe comme si le solliciteur de grâce offrait au vainqueur sa veine jugulaire. On ne peut dénier une certaine vérité à mon ancienne opinion, même si, dans les mouvements expressifs en question, le détournement de l'arme est à l'origine le seul facteur à l'œuvre.
  En effet, si l'animal offrait subitement, sans protection, à l'adversaire encore tout rempli d'ardeur combative, un endroit très vulnérable de son corps, croyant qu'en éliminant ainsi les stimuli déclencheurs de combats, il pourrait éviter l'attaque – cela équivaudrait à une tentative de suicide. Nous ne savons que trop bien combien lentement bascule l'équilibre entre la dominance d'une pulsion et celle d'une autre pulsion qui la remplace. Nous sommes en mesure de dire que la simple élimination des stimuli déclencheurs ferait seulement diminuer très graduellement l'humeur agressive de l'animal en question. Là où la prise subite d'une posture de soumission réussit effectivement à freiner l'attaque en cours de l'adversaire, nous avons toutes raisons de supposer qu'une inhibition active a été provoquée chez ce dernier par des stimuli spécifiques.
  C'est certainement le cas chez le chien : j'ai bien souvent vu, lorsque le perdant dans une bataille prenait subitement l'attitude de soumission en présentant son cou non protégé, le vainqueur exécuter , « à vide » le geste de le « secouer à mort », c'est-à-dire près du cou du rival moralement vaincu, mais gueule fermée, donc sans le mordre."

 

Konrad Lorenz, L'Agression, une histoire naturelle du mal, 1963, tr. fr. Vilma Fritsch, Champs sciences, 2010, p. 132-133.


 

  "Il nous reste à parler des gestes d'apaisement qui, entre tant d'autres si nombreux et d'origines si diverses, sont, je crois, les plus importants pour notre sujet : je veux dire les rites de soumission et de salutation déjà mentionnés qui, nés de mouvements agressifs, ont reçu une nouvelle orientation. Ils se distinguent de toutes les cérémonies d'apaisement dont il a été question jusqu'à présent, par le fait qu'ils ne freinent pas l'agression, mais la détournent de certains congénères pour la canaliser dans une autre direction. Cette réorientation du comportement agressif représente, je l'ai déjà dit, une des inventions les plus ingénieuses de l'évolution. Mais elle est encore bien davantage. Partout où s'observent ces rites d'apaisement nouvellement réorientés, le cérémonial est lié à l'individualité des participants. L'agressivité d'un individu déterminé est détournée d'un autre individu aussi déterminé que le premier, tandis qu'aucun frein n'est mis à la décharge de cette hostilité sur tous les autres congénères anonymes. Ainsi naît la distinction entre l'ami et l'étranger et apparaît, pour la première fois, le lien personnel entre deux individus. À l'objection que les animaux ne sont pas des personnes, je répondrai que la personnalité commence précisément là où, de deux individus, chacun joue, dans le monde de l'autre, un rôle qui ne peut être assumé facilement par aucun autre congénère. Autrement dit, la personnalité commence là où naît, pour la première fois, l'amitié personnelle."

 

Konrad Lorenz, L'Agression, une histoire naturelle du mal, 1963, tr. fr. Vilma Fritsch, Champs sciences, 2010, p. 137.



  "La triple fonction de supprimer les luttes à l'intérieur du groupe, de consolider l'unité du groupe et d'opposer le groupe en tant qu'entité indépendante à d'autres groupes semblables, cette triple fonction est accomplie par les rites culturels d'une manière si parfaitement analogue [à la ritualisation phylogénétique] qu'il vaut la peine de s'y intéresser de plus près.
  Tout groupe humain trop grand pour être cimenté par l'amour et l'amitié personnels, dépend, pour son existence de ces trois fonctions des modes de comportement, ritualisés grâce à la culture. Le comportement social de l'homme est tellement pénétré de la ritualisation cultu­relle que celle-ci, en raison de son omniprésence, ne nous est plus perceptible. Cela va si loin que, pour donner des exemples de comportements humains dont nous sommes sûrs qu'ils ne sont pas ritualisés, nous devons nous en tenir à ceux qui sont sensés ne pas se faire en public, tels que bâiller et s'étirer sans retenue, mettre le doigt dans son nez ou se gratter en des endroits non mentionnables. Tout ce qu'on appelle les bonnes manières est bien sûr strictement déterminé par la ritualisation cultu­relle. Les « bonnes » manières sont, par définition, celles de notre propre groupe et nous nous conformons cons­tamment à leurs exigences ; elles deviennent pour nous une seconde nature. Normalement, nous ne nous rendons plus compte que leur fonction est d'inhiber l'agression ou de créer un lien. C'est cependant cet effet que les sociologues appellent la « cohésion du groupe ».
  On peut facilement démontrer que la fonction des bonnes manières est de produire constamment la conciliation en­tre les membres d'un groupe : il suffit d'observer ce qui arrive si elles font défaut. Je ne parle même pas ici des suites d'un manquement actif et important aux bonnes manières, mais seulement de l'absence de tous ces petits égards et gestes polis par lesquels une personne, en entrant dans une pièce par exemple, reconnaît la pré­sence d'autrui. Si quelqu'un, se considérant offensé par des membres de son groupe, entre dans la pièce où ils se trouvent sans respecter ces petits rites, en se comportant comme s'ils n'y étaient pas, cette attitude provoque de la colère et de l'hostilité comme le ferait une attitude ouvertement agressive ; une telle suppression intentionnelle d­es rites apaisants normaux équivaut en effet à un comportement ouvertement agressif.

  L'agressivité que provoque chaque déviation des manières et des civilités caractéristiques du groupe force tous ses membres à une observance absolument uniforme des normes du comportement social. Le non-conformiste est mis à l'écart comme « outsider » et, dans les groupes primitifs, il est persécuté de la façon la plus cruelle – une classe scolaire, une petite unité militaire peuvent en don­ner un bon exemple."

 

Konrad Lorenz, L'Agression, une histoire naturelle du mal, 1963, tr. fr. Vilma Fritsch, Champs sciences, 2010, p. 81-82.


 

  "Pourquoi les animaux préfèrent-ils le pacifisme et le « bluff » à la lutte en escalade ? Même si nous ne tenons pas compte des nom­breuses espèces pour lesquelles des contrôles dépendant de la den­sité sont suffisants pour empêcher les populations d'atteindre des niveaux de compétition, il demeure à expliquer pourquoi l'agression ouverte fait défaut chez le reste des espèces en compétition. La réponse réside probablement dans le fait qu'il existe pour chaque espèce un seuil d'agressivité optimum – fonction des détails de son cycle de vie, de ses préférences alimentaires et de ses rituels de parade – au-dessus duquel l'aptitude individuelle est réduite. Ce niveau doit être égal à zéro chez certaines espèces, en d'autres termes, les animaux devraient être totalement non agressifs. Pour toutes les autres, l'idéal se situe à un niveau intermédiaire.

  Un minimum de trois types de restrictions affectent l'accroisse­ment évolutif de l'agressivité. Il y a tout d'abord le risque que l'hostilité de l'agresseur soit dirigée vers des parents qu'il ne reconnaît pas. Si les taux de survie et de reproduction des proches sont réduits du fait de l'agression, le taux de remplacement des gènes communs à l'agresseur et à ses proches s'en trouvera également amoindri. Ces gènes incluant ceux responsables du comportement agressif, une telle réduction de l'inclusive fitness1 ira à l'encontre du comportement agressif lui-même. Ce processus se continuera jusqu'à ce que la dif­férence entre l'avantage et le désavantage, mesurée en unités d'inclusive fitness, soit maximisé. Ensuite, un agresseur qui attaque un adversaire avec l'intention évidente de le détruire devra s'attendre à se voir opposer une défense démesurée, ce qui augmentera. Enfin, un agresseur consacre à l'agression du temps qu'il aurait pu investir dans la parade, la nidification son risque d'être blessé, voire tué. Le niveau optimum d'hostilité est le minimum qui garantira la victoire, et l'entretien de sa progéniture. Les poules leghorns blanches dominantes, par exemple, accèdent plus aisément à la nourriture et au lieu de repos que les subordon­nées, mais elles se présentent moins souvent aux coqs et sont donc fécondées moins souvent."

 

Edward O. Wilson, La Sociobiologie, 1975, chapitre 11, tr. fr. Paul Couturiau, Éditions du Rocher, 1987, p. 263.

1 L'inclusive fitness, traduit en français par "valeur sélective inclusive" est la capacité d’un individu à transmettre ses gènes, par l’intermédiaire de sa progéniture comme de la progéniture de parents proches ayant des gènes communs.

 

  "Why do animals prefer pacifism and bluff to escalated fighting ? Even if we discount the very large number of species in which density-dependent controls are sufficiently intense to prevent the populations from reaching competitive levels, it still remains to be explained why overt aggression is lacking among most of the rest of the species that do compete. The answer is probably that for each species, depending on the details of its life cycle, its food preferences, and its courtship rituals, there exists some optimal level of aggressiveness above which individual fitness is lowered. For some species this level must be zero, in other words the animals should be wholly nonaggressive. For all others an intermediate level is optimal. There are at least two kinds of constraints on the evolutionary increase of aggressiveness. First, a danger exists that the aggressor's hostility will be directed against unrecognized relatives. If the rates of survival and reproduction among relatives are thereby lowered, then the replacement rate of genes held in common between the aggressor and its relatives will also be lowered. Since these genes will include the ones responsible for aggressive behavior, such a reduction in inclusive fitness will work against aggressive behavior as well. This process will continue until the difference between the advantage and disadvantage, measured in units of inclusive fitness, is maximized.

  Second, an aggressor spends time in aggression that could be invested in courtship, nest building, and the feeding and rearing of young. Dominant white leghorn hens, for example, have greater access to food and roosting space than subordinates, but they present less to cocks and hence are mated fewer times (Guhl, Collias, and Allee, 1945). It is plausible that the average level of aggression in these hens represents the optimum balance struck to obtain the greatest difference between the advantages and disadvantages of aggression generally."

 

Edward O. Wilson, Sociobiology, 1975, chapter 11, p. 348.
 

 

 

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Date de création : 21/11/2023 @ 12:49
Dernière modification : 21/11/2023 @ 13:30
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