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Lien social et violence

  "La structure d'une société dans laquelle le lien segmentaire est dominant contribue de plusieurs façons qui se renforcent mutuellement à la violence physique dans les relations humaines. Pour reprendre les termes de la cybernétique, on peut dire que les divers éléments d'une telle structure sociale forment un cycle de feed-back positif qui accélère la ten­dance à recourir à la violence à tous les niveaux et dans toutes les sphères des relations sociales. Si l'État est faible, par exemple, la société sera la proie d'attaques extérieures. C'est pourquoi les rôles militaires sont valorisés, ce qui, à son tour, conduit à consolider la prédominance d'une classe dirigeante guerrière, entraînée au combat et dont les membres, du fait de leur socialisation, tirent de cet entraînement une satisfac­tion positive.
  Il en va de même pour les relations internes au sein d'une telle société. Si l'affrontement, avec ou sans armes, est endé­mique, c'est en grande partie parce que les groupes de type « nous-le-groupe » sont étroitement définis en conséquence, même des groupes semblables de la même communauté sont définis comme des outsiders ou des marginaux. Les sentiments de fierté et d'affection pour le groupe engendrés au sein des segments consanguins et locaux sont si intenses que le conflit et la rivalité deviennent virtuellement inévitables lorsque les membres de deux ou de plusieurs de ces segments se ren­contrent. Du fait de leurs normes d'agression et de l'absence de pression sociale pour les inciter à s'autocontrôler, le conflit qui les oppose conduit facilement à l'affrontement.
 
L'affrontement au sein de ces groupes et entre eux est en fait nécessaire pour établir et maintenir les réputations des hommes, telles que les définissent les normes de masculinité agressive. Les meilleurs combattants deviennent souvent des chefs, et tous les membres de ces groupes doivent se battre afin de se sentir des « hommes » et de le prouver aux autres.
 
Chez ces groupes caractérisés par des liens segmentaires, les normes de l'affrontement sont analogues aux systèmes de vendetta que l'on observe encore dans maints pays méditer­ranéens, où un individu qui s'estime l'objet d'une provoca­tion ou d'un affront de la part d'un ou de plusieurs membres d'un autre groupe considère que l'honneur de son groupe, et non pas uniquement son honneur personnel, est en jeu. Il est donc susceptible de se venger, par des représailles exercées non seulement sur le ou les membres en question, mais sur tout membre du groupe coupable. Et, le plus souvent, les autres membres des deux groupes viendront en aide aux res­ponsables du conflit. L'escalade des affrontements indivi­duels, qui deviennent ainsi des vendettas entre groupes – qui pour la plupart durent longtemps –, indique claire­ment, dans ces circonstances sociales, la force de l'identifi­cation des individus au groupe auquel ils appartiennent.
 
La violence endémique caractéristique des sociétés de ce type, ainsi que leur structure, qui consolide le pouvoir d'une classe dirigeante guerrière et met l'accent sur l'agressivité et la force masculines, conduisent à la domination générale des hommes sur les femmes. Celle-ci, à son tour, engendre une séparation marquée dans la vie des sexes et, conjointement, des familles centrées sur la mère. Du fait de l'absence relative du père et de la taille importante de la famille qui est typique de ces sociétés, les enfants ne sont pas l'objet d'une surveil­lance assidue, continue et effective de la part des adultes. Il en découle deux conséquences principales. Premièrement, la force physique étant encouragée dans les relations entre des enfants qui ne sont pas soumis à un contrôle effectif de la part des adultes, la violence caractéristique de ces commu­nautés se trouve encore augmentée. La propension des enfants à recourir à la violence physique dans les commu­nautés unies par des liens segmentaires est aussi renforcée par l'usage parental de cette violence aux fins de socialisation, et par les modèles de rôle adulte offerts dans l'ensemble de la société. Deuxièmement, l'absence relative d'une surveillance parentale assidue incite les enfants à former des bandes qui se maintiennent jusqu'à l'âge adulte, et qui, à cause de la fidé­lité extrême au groupe caractéristique du lien segmentaire, entrent continuellement en conflit avec d'autres bandes locales. Les sports de ces communautés - les ancêtres popu­laires du rugby, par exemple - sont l'expression ritualisée de la « guerre des bandes » typiquement engendrée par de telles conditions, et un moyen institutionnalisé d'éprouver les forces relatives de communautés particulières ; ils naissent des affrontements incessants et plus sérieux entre les groupes locaux, et existent parallèlement à eux."

 

Eric Dunning, "Lien social et violence dans le sport", 1983, tr. fr Josette Chicheportiche et Fabienne Duvigneau, in Sport et civilisation. La violence maîtrisée, 1986Fayard, 1994, p. 321-322 et p. 324-325.


 

  "Les sociétés empiriques qui approchent du modèle du lien fonctionnel sont, à bien des égards, diamétralement oppo­sées aux sociétés où prédomine le lien segmentaire. Comme elles, elles sont soumises à un cycle de feed-back positif, mais ce cycle a une fonction de civilisation, en ce qu'il sert prin­cipalement à limiter le niveau de violence dans les relations sociales. S'il ne réduit pas nécessairement la fréquence de la violence, il conduit à une violence le plus souvent adoucie. Cependant, la structure de ces sociétés engendre simultané­ment une compétitivité intense et l'utilisation de moyens rationnels pour atteindre le but fixé. Cette combinaison, à son tour, engendre une violence illégitime et d'autres formes de violation des règles, utilisées de manière rationnelle ou instrumentale dans des situations sociales spécifiques, par exemple dans des sports de combat hautement compétitifs. Tel sera le point de départ de ma réflexion.
  L'un des principaux traits structurels d'une société où le lien fonctionnel prédomine est que l'État y détient le mono­pole du droit d'user de la force physique. Tant que ce mono­pole est stable et effectif, la division du travail peut s'ac­croître, c'est-à-dire que les chaînes d'interdépendance s'allongent ; réciproquement, le pouvoir de l'État s'en trouve augmenté, parce qu'un contrôle central devient de plus en plus nécessaire à mesure que la structure sociale gagne en complexité. Le monopole étatique de la violence physique et l'allongement des chaînes d'interdépendance ont tous deux un effet civilisateur. Le premier a un effet direct, puisque l'État est en mesure d'interdire le port d'armes libre aux citoyens et de les punir s'ils usent de la violence illégitimement, c'est-à-dire dans des situations où celle-ci revient d. droit à ses propres agents. Le deuxième a un effet indirect, la division du travail engendrant ce qu'Elias appelle des contrôles « réciproques » ou « multipolaires », à savoir des liens d'interdépendance qui permettent aux parties d'exercer un contrôle mutuelles unes sur les autres. En ce sens, la division du travail a un effet égalisateur ou « démocratisant » Cet effet est civilisateur pour deux raisons au moins a) parce que les contrôles réciproques engendrés par l'interdépendance entraînent une plus grande contrainte dans les relations sociales ; b) parce qu'un système complexe d'interdépendances serait soumis à une tension extrême si tous ses agents, ou même seulement quelques-uns, cessaient de s'autocontrôler avec tant de constance. Ainsi, l'autocontrôle est une condition essentielle pour maintenir et accroître la différenciation des fonctions.
 
Une société de ce type est fortement compétitive. En effet une division du travail complexe crée aussi une idéologie de la performance et une tendance à assigner les rôles selon la performance plutôt que selon la position sociale. Cette intensification de la compétition conduit à augmenter la rivalité et l'agressivité dans les relations sociales, mais, tant que l'État détient le monopole effectif du droit d'user de la force physique, celles-ci ne peuvent se manifester par un comportement ouvertement et directement violent. Dans une telle société, les normes dominantes au nom desquelles la violence est décrétée condamnable concourent au même résultat, et les hommes et les femmes qui ont intériorisé ces normes au cours de la socialisation répugnent à commettre des actes de violence et à y assister directement.
 
Toutefois, tandis que cette société tend à exercer un contrôle relativement élevé et effectif sur la violence, l'obligation de compétitivité – conjointement avec les longues chaînes d'interdépendance et le schéma corrélatif de la socialisation qui contraignent les gens à prévoir, à différer le plai­sir immédiat et à atteindre leur but par des moyens ration­nels – incite parallèlement les citoyens ordinaires à recourir à une violence planifiée ou instrumentale dans des situations sociales spécifiques, notamment dans le crime, les sports et, dans une moindre mesure, dans la socialisation et l'éduca­tion des enfants."

 

Eric Dunning, "Lien social et violence dans le sport", 1983, tr. fr Josette Chicheportiche et Fabienne Duvigneau, in Sport et civilisation. La violence maîtrisée, 1986Fayard, 1994, p. 325-328.

 

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Date de création : 23/01/2024 @ 10:40
Dernière modification : 23/01/2024 @ 10:42
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