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Texte à méditer :   Un peuple civilisé ne mange pas les cadavres. Il mange les hommes vivants.   Curzio Malaparte
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Hors des sentiers battus
La torture : usages culturels et politiques

  "Depuis plusieurs mois, [A…, 28 ans] est affecté à une brigade anti-F.L.N. Au début, il était chargé de la surveillance de quelques établissements ou cafés. Mais après quelques semaines, il travaillera presque constamment au Commissariat. C'est alors qu'il a l'occasion de pratiquer des interrogatoires, ce qui ne va jamais sans « bousculades ». « C'est qu'ils ne veulent rien avouer. »
  « Des fois » explique-t-il « on a envie de leur dire que s'ils avaient un peu pitié pour nous, ils parleraient sans nous obliger à passer des heures pour leur arracher mot par mot les renseignements. Mais allez leur expliquer quelque chose. À toutes les questions posées, ils répondent « Je ne sais pas ». Même leurs noms. Si on leur demande où ils habitent, ils disent « Je ne sais pas ». Alors bien sûr... on est obligé d'y aller. Mais ils gueulent trop. Au début, ça me faisait rigoler. Mais après, cela commença à me secouer. Aujourd'hui, rien qu'en entendant quelqu'un crier, je peux vous dire où il en est, à quel stade on en est de l'interrogatoire. Le gars qui a reçu deux coups de poing et un coup de matraque derrière l'oreille a une certaine façon de parler, de crier, de dire qu'il est innocent. Après être resté deux heures suspendu par les poignets il a une autre voix. Après la baignoire, une autre voix. Et ainsi de suite. Mais c'est surtout après l'électricité que cela devient insupportable. On dirait à tout instant que le type va mourir. Il y a évidemment ceux qui ne crient pas : ce sont les durs. Mais ils s'imaginent qu'on va les tuer tout de suite. Nous, cela ne nous intéresse pas de les tuer. Ce qu'il nous faut, c'est le renseignement. Ceux-là on cherche l'abord à les faire crier, et tôt ou tard ils y arrivent. Ça, c'est déjà une victoire. Après on continue. Remarquez qu'on aimerait bien éviter cela. Mais ils ne nous rendent pas la tâche facile. Maintenant j'en arrive à entendre ces cris même chez moi. Surtout les cris de quelques-uns qui sont morts au commissariat. Docteur, je suis dégoûté de ce boulot. Et si vous me guérissez, je demanderai ma mutation en France. S'ils refusent, je démissionnerai. »"

 

Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961, Folio actuel, 1991, p. 317-318.



  " « Oh ! horribile visu, et mirabile dictu ! Dieu merci, c'est fini, et je vais pouvoir vous raconter tout ce que j'ai vu. »

  George Catlin vient d'assister, pendant quatre jours, à la grande cérémonie annuelle des Indiens Mandan. Dans la description qu'il en offre, exemplaire, comme les dessins qui l'illustrent, de finesse, le témoin ne peut s'empêcher, malgré l'admiration qu'il éprouve pour ces grands guerriers des Plaines, de dire son épouvante et son horreur au spectacle du rite. C'est que, si le cérémonial initiatique est prise de possession du corps par la société, encore ne s'en empare-t-elle pas de n'importe quelle manière : presque constamment, et c'est ce qui terrifie Catlin, le rituel soumet le corps à la torture :

« Un à un, les jeunes gens, déjà marqués par quatre jours de jeûne absolu et trois nuits sans sommeil, s'avancèrent vers leurs bourreaux. L'heure était venue. »

  Trous percés dans le corps, broches passées dans les plaies, pendaison, amputation, la dernière course, chairs déchirées : les ressources de la cruauté semblent inépuisables. Et cependant :

« L'impassibilité, je dirai même la sérénité avec laquelle ces jeunes hommes supportaient leur martyre était plus extraordinaire encore que le supplice lui-même... Certains même, se rendant compte que je dessinais, parvinrent à me regarder dans les yeux et à sourire, alors que, entendant le couteau grincer dans leur chair, je ne pouvais retenir mes larmes. »

  D'une tribu à l'autre, d'une région à l'autre, les techniques, les moyens de la cruauté diffèrent ; mais la fin reste la même : il faut faire souffrir l'initié. Nous avons nous-même décrit ailleurs l'initiation des jeunes gens guayaki, dont on laboure le dos sur toute sa surface. La douleur finit toujours par être insupportable : silencieux, le torturé s'évanouit. Chez les fameux Mbaya-Guaycuru du Chaco paraguayen, les jeunes gens en âge d'être admis dans la classe des guerriers devaient aussi passer par l'épreuve de la souffrance. A l'aide d'un os de jaguar aiguisé, on leur transperçait le pénis et d'autres parties du corps. Le prix de l'initiation, c'était, là aussi, le silence.
  On pourrait à l'infini multiplier les exemples qui tous nous apprendraient une seule et même chose : dans les sociétés primitives, la torture est l'essence du rituel d'initiation. Mais cette cruauté imposée au corps, ne vise-t-elle qu'à mesurer la capacité de résistance physique des jeunes gens, à rassurer la société sur la qualité de ses membres ? Le but de la torture dans le rite serait-il seulement de fournir l'occasion de démontrer une valeur individuelle ? Ce point de vue classique, Catlin l'exprime parfaitement :

« Mon cœur a souffert à de tels spectacles, et d'aussi abominables coutumes m'ont rempli de dégoût : mais je suis cependant prêt, et de tout mon cœur, à excuser les Indiens, à leur pardonner les superstitions qui les conduisent à des actes d'une telle sauvagerie, en raison du courage dont ils font preuve, de leur remarquable pouvoir d'endurance, en un mot de leur exceptionnel stoïcisme. »

  À s'en tenir là néanmoins, on se condamne à méconnaître la fonction de la souffrance, à réduire infiniment la portée de son enjeu, à oublier que la tribu y enseigne quelque chose à l'individu.
  L'intensité de la souffrance, les initiateurs veillent à ce qu'elle parvienne à son comble. Un couteau de bambou suffirait amplement, chez les Guayaki, à trancher la peau des initiés. Mais ce ne serait pas suffisamment douloureux. Il faut donc utiliser une pierre, un peu coupante, mais pas trop, une pierre qui, au lieu de trancher, déchire. Aussi, un homme à l'œil expert s'en va explorer le lit de certaines rivières, où l'on trouve ces pierres à torturer.
  George Catlin constate chez les Mandan un égal souci d'intensité de souffrance :

«... le premier docteur soulevait entre les doigts environ deux centimètres de chair, qu'il perçait de part en part avec son couteau à scalper, soigneusement ébréché pour rendre l'opération plus douloureuse. »

 Et pas plus que le scarificateur guayaki, le chamane mandan ne manifeste la moindre compassion :

« Les bourreaux s'approchaient ; ils examinaient son corps, scrupuleusement. Pour que le supplice cesse, il fallait qu'il soit, selon leur expression, entièrement mort, c'est-à-dire évanoui. »

  Dans la mesure exacte où l'initiation est, indéniablement, mise à l'épreuve du courage personnel, celui-ci s'exprime, si l'on peut dire, dans le silence opposé à la souffrance. Mais après l'initiation, et toute souffrance oubliée déjà, subsiste un surplus, un surplus irrévocable, les traces que laisse sur le corps l'opération du couteau ou de la pierre, les cicatrices des blessures reçues. Un homme initié, c'est un homme marqué. Le but de l'initiation, en son moment tortionnaire, c'est de marquer le corps : dans le rituel initiatique, la société imprime sa marque sur le corps des jeunes gens. Or, une cicatrice, une trace, une marque sont ineffaçables. Inscrites dans la profondeur de la peau, elles attesteront toujours, éternelles, que si la douleur peut n'être plus qu'un mauvais souvenir, elle fut néanmoins éprouvée dans la crainte et le tremblement. La marque est un obstacle à l'oubli, le corps lui-même porte imprimées sur soi les traces du souvenir, le corps est une mémoire.
  Car il s'agit de ne pas perdre la mémoire du secret confié par la tribu, la mémoire de ce savoir dont sont désormais dépositaires les jeunes initiés. Que savent-ils maintenant, le jeune chasseur guayaki, le jeune guerrier mandan ? La marque dit assurément leur appartenance au groupe : « Tu es des nôtres, et tu ne l'oublieras pas. » Les mots manquent au missionnaire jésuite Martin Dobrizhoffer pour qualifier les rites des Abipones qui tatouent cruellement le visage des jeunes filles, lors de leur première menstruation. Et à l'une d'elles qui ne peut s'empêcher de gémir sous la morsure des épines, voici ce que crie, furieuse, la vieille femme qui la torture :

« Assez d'insolence ! Tu n'es pas chère à notre race ! Monstre pour qui un léger chatouillis de l'épine se fait insupportable ! Peut-être ne sais-tu point que tu es de la race de ceux qui portent des blessures et qui se rangent parmi les vainqueurs ? Tu fais honte aux tiens, faible femmelette ! Tu parais plus molle que le coton. Il ne fait pas de doute que tu mourras célibataire. Quelqu'un de nos héros te jugera-t-il digne de t'unir à lui, peureuse ? »

  Et nous nous rappelons comment, un jour de 1963, les Guayaki s'assurèrent de la vraie « nationalité » d'une jeune Paraguayenne : arrachant complètement ses vêtements, ils découvrirent sur les bras les tatouages tribaux. Les Blancs l'avaient capturée pendant son enfance.
  Mesurer l'endurance personnelle, signifier une appartenance sociale : telles sont deux fonctions évidentes de l'initiation comme inscription de marques sur le corps. Mais est-ce vraiment là tout ce que doit retenir la mémoire acquise dans la douleur ? Faut-il réellement passer par la torture pour se souvenir toujours de la valeur du moi et de la conscience tribale, ethnique, nationale ? Où est le secret transmis, où est le savoir dévoilé ?

  Le rituel initiatique est une pédagogie qui va du groupe à l'individu, de la tribu aux jeunes gens. Pédagogie d'affirmation, et non dialogue : aussi les initiés doivent-ils rester silencieux sous la torture. Qui ne dit mot consent. A quoi consentent les jeunes gens ? Ils consentent à s'accepter pour ce qu'ils sont désormais : des membres à part entière de la communauté. Rien de moins, rien de plus. Et ils sont irréversiblement marqués comme tels. Voilà donc le secret que dans l'initiation le groupe révèle aux jeunes gens : « Vous êtes des nôtres. Chacun de vous est semblable à nous, chacun de vous est semblable aux autres. Vous portez même nom et n'en changerez pas. Chacun de vous occupe parmi nous même espace et même lieu : vous les conserverez. Aucun de vous n'est moins que nous, aucun de vous n'est plus que nous. Et vous ne pourrez pas l'oublier. Sans cesse, les mêmes marques que nous avons laissées sur votre corps vous le rappelleront. »
  Ou, en d'autres termes, la société dicte sa loi à ses membres, elle inscrit le texte de la loi sur la surface des corps. Car la loi qui fonde la vie sociale de la tribu, nul n'est censé l'oublier.
  Les premiers chroniqueurs disaient, au XVIe siècle, des Indiens brésiliens que c'étaient des gens sans foi, sans roi, sans loi. Certes, ces tribus ignoraient la dure loi séparée, celle qui, dans une société divisée, impose le pouvoir de quelques-uns sur tous les autres. Cette loi-là, loi de roi, loi de l'État, les Mandan et les Guaycuru, les Guayaki et les Abipones l'ignorent. La loi qu'ils apprennent à connaître dans la douleur, c'est la loi de la société primitive qui dit à chacun : tu ne vaux pas moins qu'un autre, tu ne vaux pas plus qu'un autre. La loi, inscrite sur les corps, dit le refus de la société primitive de courir le risque de la division, le risque d'un pouvoir séparé d'elle-même, d'un pouvoir qui lui échapperait. La loi primitive, cruellement enseignée, est une interdiction d'inégalité dont chacun se souviendra. Substance même du groupe, la loi primitive se fait substance de l'individu, volonté personnelle d'accomplir la loi."

 

Pierre Clastres, "De la torture dans les sociétés primitives", 1973, La Société contre l'État, Éditions de Minuit, 2003, p. 154-159.



  "À partir de la fin du XVIIIe siècle, la torture avait progressivement disparu et, malgré la violence des affrontements politiques du XIXe siècle (par exemple, les exécutions massives de la Commune), elle n'était pas réapparue. Au XXe siècle, elle est redevenue un instru­ment courant de gouvernement. Pratiquée dans d'in­nombrables pays, son caractère clandestin fait partie de son efficacité. Elle a de moins en moins pour but de recueillir des renseignements, mais d'humilier et de bri­ser les victimes, de les terroriser, de terroriser les pro­ches, les amis, les voisins et finalement toute la société. La torture tend aussi à s'aseptiser : les tortionnaires sont de moins en moins des bouchers, mais des techni­ciens avec leurs électrodes, des médecins psychiatres avec leurs drogues, voire des spécialistes de l'action psychologique, du conditionnement, du chantage affectif ou de la privation sensorielle. Le résultat, c'est l'atomisation du champ social, la disparition de la vie publique, la défiance et la peur parmi les citoyens, le repli angoissé sur soi. Le terrorisme d'État pratique à une échelle industrielle la politique qu'Aristote attri­buait au tyran et il aboutit au même résultat : la dépo­litisation de la vie."

 

Yves Michaud, La Violence, 5e édition, 1999, PUF, Que-Sais-Je ?, p. 67-68.
 

 

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Date de création : 11/02/2024 @ 18:28
Dernière modification : 20/02/2024 @ 09:21
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