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Texte à méditer :   Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible.   David Rousset
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Hors des sentiers battus
Peut-on justifier la violence ? (la fin justifie-t-elle les moyens ?)

   "Ce n'est pas me réfuter en effet que de réfuter la non-violence. Je n'ai jamais plaidé pour elle. Et c'est une attitude qu'on me prête pour la commodité d'une polémique. Je ne pense pas qu'il faille répondre aux coups par la bénédiction. Je crois que la violence est inévitable, les années d'occupation me l'ont appris. Pour tout dire, il y a eu, en ce temps-là, de terribles violences qui ne m'ont posé aucun problème. Je ne dirai donc point qu'il faut supprimer toute violence, ce qui serait souhaitable, mais utopique, en effet. Je dis seulement qu'il faut refuser toute légitimation de la violence, que cette légitimation lui vienne d'une raison d'État absolue, ou d'une philosophie totalitaire. La violence est à la fois inévitable et injustifiable. Je crois qu'il faut lui garder son caractère exceptionnel et la resserrer dans les limites qu'on peut. Je ne prêche donc ni la non-violence, j'en sais malheureusement l'impossibilité, ni, comme disent les farceurs, la sainteté : je me connais trop pour croire à la vertu toute pure. Mais dans un monde où l'on s'emploie à justifier la terreur avec des arguments opposés, je pense qu'il faut apporter une limitation à la violence, la cantonner dans certains secteurs quand elle est inévitable, amortir ses effets terrifiants en l'empêchant d'aller jusqu'au bout de sa fureur. J'ai horreur de la violence confortable. J'ai horreur de ceux dont les paroles vent plus loin que les actes. C'est en cela que je me sépare de quelques-uns de nos grands esprits, dont je m'arrêterai de mépriser les appels au meurtre quand ils tiendront eux-mêmes les fusils de l'exécution."

 

Albert Camus, "Première réponse à d'Astier de la Vigerie", 1948, Essais, Pléiade, 1965, p. 355.



  "Du point de vue strict de la légitimation de la violence, cette désubstantialisation des fins, qui persistent néanmoins à se présenter comme des justifications honteuses, a pour conséquence que la violence finalement s'auto-justifie comme moyen efficace. La violence est bonne parce qu'elle marche. C'est très précisément le principe sur lequel s'appuie la porno­politique.
  Walter Benjamin a souligné la totale absence de sérieux éthique de la justification de la violence par sa fin juste en montrant qu'elle suspend d'emblée la question de la valeur par principe de ce moyen : elle suppose que la violence est « un pro­duit naturel, en quelque sorte un matériau brut dont l'utilisa­tion, sauf détournement abusif en faveur de buts injustifiés, n'est soumise à aucune problématique ». Il est en effet tout à fait possible qu'une fin justifie un moyen et que pourtant celui-ci reste éthiquement inadmissible : par exemple, torturer une personne pour en sauver mille. Cette situation n'a rien d'extraordinaire et fait le fond de tout ce que l'éthique appelle des conflits de devoirs. Mais il faudrait ajouter que cette natu­ralisation de la violence qui la soustrait à une évaluation de prin­cipe tient à la forme même du mode de justification adopté dès lors que l'on entreprend de justifier des moyens par leur fin, qu'il s'agisse de la violence comme de la persuasion ou de la charité, ces moyens doivent, en toute logique, être soustraits à toute évaluation. Autrement dit, c'est le modèle de l'action instrumentale adaptant des moyens et des fins qui naturalise tous les moyens et suppose que, au départ, tous se valent. La conclusion inéluctable est que le principe même d'une instru­mentation désenchante toutes les actions qui peuvent intervenir dans sa réalisation et seul le sérieux des fins peut réintroduire des différences.

  On peut opposer que cette thèse de la naturalité de la violence comme moyen justifiable par sa fin qui est au cœur du réalisme était aussi au cœur du droit naturel. Au demeurant, le cynisme de l'action politique se teinte toujours aujourd'hui de moralisme au nom de quelque chose comme le droit naturel : la justice, le bonheur des hommes, les lendemains qui chantent, etc. Mais il faudrait rappeler toute la différence qu'il peut y avoir entre le droit naturel classique et les falsifications peu innocentes qui prétendent en reprendre l'héritage. Il est vrai que le droit naturel affirmait qu'en l'absence de tout état social créant des devoirs conditionnels envers autrui, pour reprendre les expressions de ses théoriciens, la violence dont les individus disposent dans les faits leur appartient aussi de droit. Il n'est que de se rapporter au droit naturel spinoziste qui est strictement le droit pour chaque mode d'exercer le conatus dont il dispose naturellement. Cette naturalisation introduisait effectivement une zone de non­-questionnement éthique. Mais quand le droit naturel affirmait que des fins justes justifient les moyens pour les atteindre, il était clair que ce qui fixe la justice des buts, ce n'est pas l'arbi­traire des individus mais l'établissement si possible a priori et systématique de la loi naturelle à partir d'une anthropologie rationnelle. On sait que dans le droit naturel il y avait un ordre des matières allant de la description des facultés de la nature humaine à l'établissement déductif de la loi naturelle sous ses différentes espèces : devoirs envers soi-même, devoirs envers autrui selon qu'ils sont absolus (indépendants de tout état social) ou conditionnels (relatifs à des ordres sociaux ou des états cir­constanciels de la vie). Ce que l'on trouve chez Locke, Puffen­dorf, Barbeyrac. Le droit naturel n'était donc en rien ce senti­ment du juste et de l'injuste au nom duquel chacun se croit autorisé à juger des lois et de ce qu'elles devraient être.
  Une fois qu'a disparu la base anthropologique rationnelle – qui, au demeurant, faisait tout le caractère décidé et pratique de la justification de la violence par sa fin juste, y compris en justifiant quelque chose comme la Terreur révolutionnaire –, il ne reste rien pour assigner des fins, sinon l'engagement volon­tariste des acteurs sociaux se couvrant des pseudo-justifications de la rationalité formelle de l'instrumentation. On peut dire en ce sens que dans une circularité inéliminable l'absence de fins justifie l'instrumentation qui, elle-même, produit leur absence. Mais, dans ce processus, c'est la naturalisation de la violence comme moyen devenu inquestionnable qui est redoublée. La thèse « la fin justifie les moyens » bascule alors du côté de la pure et simple justification de la puissance par son triomphe ou de la violence par son efficacité politique. Il ne reste plus alors du droit naturel que la forme vide investie par les subjec­tivités qui dissimulent l'arbitraire de leurs convictions pathé­tiques, simulées, voire absentes, sous le fait qu'elles agissent rationnellement. S'ouvre alors la possibilité d'une porno­politique qui, au nom de la lucidité sur un social démystifié, se résigne sans difficulté à y instrumenter raisonnablement la violence. La neutralisation axiologique, le désenchantement, pour tout dire le caractère naturel et normal de la violence président alors à sa mise en circulation massive. Si le social est une économie de violence, si la fin justifie les moyens (affir­mations qui d'une certaine manière reviennent au même), il ne reste plus qu'à être raisonnable."

 

Yves Michaud, Violence et politique, 1978, chapitre VI, Gallimard nrf, p. 166-169.


 

  " « La fin, dit le proverbe, justifie les moyens » et cela signifie que la fin justifie tous les moyens. Certes, les moyens ne sont justes que si, d'abord, la fin est juste. Mais il ne suffit pas que la fin soit juste pour que les moyens le soient également. Il importe aussi que les moyens soient accordés à la fin, cohérents avec elle. Le moyen de la violence, fût-il employé pour atteindre une fin juste, contient en lui-même une part irréductible d'injustice qui se retrouve à la fin. Si le choix des moyens est second par rapport à la fin recherchée, il n'est pas secondaire ; il est au contraire primordial pour atteindre effectivement la fin poursuivie. Non seulement les moyens de la violence pervertissent la fin, mais ils risquent de se substituer à elle. L'homme qui choisit la violence délaisse la fin qu'il avait d'abord invoquée pour aller livrer bataille et ne s'en préoccupe plus, car le moyen l'occupe entièrement. Le moyen devient le premier de ses soucis et la fin le second, donc le dernier de ses soucis. Certes, il évoquera encore la fin dans sa propagande, mais ce ne sera que pour justifier le moyen. Ainsi, le moyen n'est plus au service de la fin, mais c'est la fin qui est mise au service du moyen. « C'est ce renversement du rapport entre le moyen et la fin, écrit Simone Weil, c'est cette folie fondamentale qui rend compte de tout ce qu'il y a d'insensé et de sanglant tout au long de l'histoire. »
  Justifier les moyens par la fin, c'est faire de la violence un simple moyen technique, un outil, un instrument qui doit être jugé selon le seul critère de l'efficacité. La violence ne serait ni bonne ni mauvaise, mais seulement plus ou moins efficace. Elle sort ainsi du champ de l'éthique pour entrer dans celui du pragmatisme. La violence est alors éthiquement neutre et seule la probabilité de sa réussite et de son échec permet d'en apprécier l'utilité. La décision qui commande l'action n'est plus un choix, mais seulement un calcul.

  « Qui veut la fin, veut les moyens » dit un autre proverbe qui, pourvu qu'on l'interprète comme il convient, exprime mieux que le précédent la véritable sagesse des nations. Qui veut la justice, veut en effet des moyens justes. Qui veut la paix, veut en effet des moyens pacifiques. C'est l'action qui est importante et non pas l'intention de l'acteur. Or, précisément, la fin est de l'ordre de l'intention, seuls les moyens sont de l'ordre de l'action. Rien n'est plus pervers qu'une morale de l'intention qui juge l'action seulement à la qualité de son intention."

 

Jean-Marie Muller, "Philosophie de la non-violence", in Faut-il s'accommoder de la violence ?, 2000, Éditions Complexe, p. 350-351.

 

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Date de création : 26/03/2024 @ 13:00
Dernière modification : 02/04/2024 @ 11:44
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