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Texte à méditer :  Aucune philosophie n'a jamais pu mettre fin à la philosophie et pourtant c'est là le voeu secret de toute philosophie.   Georges Gusdorf
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Hors des sentiers battus
Temps et liberté
    "Supposons que le livre des éléments de la géométrie ait existé de tout temps et que les exemplaires en aient toujours été copiés l'un sur l'autre, il est évident, bien qu'on puisse expliquer l'exemplaire présent par l'exemplaire antérieur sur lequel il a été copié, qu'on n'arrivera jamais, en remontant en arrière à autant de livres qu'on voudra, à la raison complète de l'existence de ce livre, puisqu'on pourra toujours se demander pourquoi de tels livres ont existé de tout temps, c'est-à-dire pourquoi il y a eu des livres, et des livres ainsi rédigés. Ce qui est vrai des livres est aussi vrai des différents états du monde, dont le suivant est en quelque sorte copié sur le précédent, bien que selon certaines lois de changement. Aussi loin qu'on remonte en arrière à des états antérieurs, on ne trouvera jamais dans ces états la raison complète, pour laquelle il existe un monde, et qui est tel.
    On a donc beau se figurer le monde comme éternel : puisqu'on ne suppose cependant rien que des états successifs qu'on ne trouvera dans aucun de ces états sa raison suffisante, et qu'on ne se rapproche nullement de l'explication en multipliant à volonté le nombre de ces états, il est évident que la raison doit être cherchée ailleurs."

 

Leibniz, De Rerum Originatione radicali, 1697, premières lignes.


 

    "Les actes de la pensée paraissent tout d'abord, étant historiques, être l'affaire du passé et se trouver au-delà de notre réalité. Mais, en fait, ce que nous sommes, nous le sommes aussi historiquement. [...]
    Le trésor de raison consciente d'elle-même qui nous appartient, qui appartient à l'époque contemporaine, ne s'est pas produit de manière immédiate, n'est pas sorti du sol du temps présent, mais pour lui c'est essentiellement un héritage, plus précisément résultat du travail, et, à vrai dire, du travail de toutes les générations antérieures du genre humain. [...] Ce que nous sommes en fait de science et plus particulièrement de philosophie, nous le devons à la tradition qui enlace tout ce qui est passager et qui est par suite passé, pareille à une chaîne sacrée [...] qui nous a conservé et transmis tout ce qu'a créé le temps passé.
Or cette tradition n'est pas seulement une ménagère qui se contente de garder fidèlement ce qu'elle a reçu et le transmet sans changement aux successeurs ; elle n'est pas une immobile statue de pierre mais elle est vivante et grossit comme un fleuve puissant qui s'amplifie à mesure qu'il s'éloigne de sa source."

 

Hegel, Leçons sur l'histoire de la philosophie, t. I, « Introduction au cours de Heidelberg », début du cours le 28 octobre1816, Gallimard (1954), Idées, p. 24-31.



  "Observe le troupeau qui paît sous tes yeux : il ne sait ce qu'est hier ni aujourd'hui, il gambade, broute, se repose, digère, gambade à nouveau, et ainsi du matin au soir et jour après jour, étroitement attaché par son plaisir et son déplaisir au piquet de l'instant, et ne connaissant pour cette raison ni mélancolie ni dégoût. C'est là un spectacle éprouvant pour l'homme, qui regarde, lui, l'animal du haut de son humanité, mais envie néanmoins son bonheur — car il ne désire rien d'autre que cela : vivre comme un animal, sans dégoût ni souffrance, mais il le désire en vain, car il ne le désire pas comme l'animal. L'homme demanda peut-être un jour à l'animal : « Pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur, pourquoi restes-tu là à me regarder ? » L'animal voulut répondre, et lui dire : « Cela vient de ce que j'oublie immé­diatement ce que je voulais dire » — mais il oublia aussi cette réponse, et resta muet — et l'homme de s'étonner.
  Mais il s'étonne aussi de lui-même, de ne pouvoir apprendre l'oubli et de toujours rester prisonnier du passé : aussi loin, aussi vite qu'il coure, sa chaîne court avec lui. C'est un véritable prodige : l'instant, aussi vite arrivé qu'évanoui, aus­sitôt échappé du néant que rattrapé par lui, revient cependant comme un fantôme troubler la paix d'un instant ultérieur. […] Celui-ci dit alors : « Je me souviens », et il envie l'animal qui oublie immédiatement et voit réellement mourir chaque instant, retombé dans la nuit et le brouillard, à jamais évanoui. L'animal, en effet, vit de manière non historique : il se résout entièrement dans le présent comme un chiffre qui se divise sans laisser de reste singulier, il ne sait simuler, ne cache rien et, apparaissant à chaque seconde tel qu'il est, ne peut donc être que sincère. L'homme, en revanche, s'arc-boute contre la charge toujours plus écrasante du passé, qui le jette à terre ou le couche sur le flanc, qui entrave sa marche comme un obscur et invisible fardeau. […]

  Toute action exige l'oubli, de même que toute vie organique exige non seulement la lumière, mais aussi l'obscurité. Un homme qui voudrait sentir les choses de façon absolument et exclusivement historique ressemblerait à quelqu'un qu'on aurait contraint à se priver de sommeil ou à un animal qui ne devrait vivre que de ruminer continuellement les mêmes aliments. Il est donc possible de vivre, et même de vivre heureux, presque sans aucune mémoire, comme le montre l'animal ; mais il est absolument impossible de vivre sans oubli."

 

Nietzsche, Considérations inactuelles, 1876, tr. fr. P. Rusch, Gallimard , 1977, p. 95.


 

 "L'étendue et le temps ne sont point séparables. Mais qu'est-ce dans notre perception que le temps ? Quand nous nous représentons l'étendue dans les choses, nous nous représentons notre puissance sur les choses, c'est-à-dire le pouvoir que nous avons d'atteindre des sensations qui actuellement nous manquent, et cela en passant par certains moyens ou intermédiaires. C'est donc la possibilité de mouvement de moi qui n'est pas représenté par l'étendue. L'étendue est la marque de ma puissance. Le temps est la marque de mon impuissance. Il exprime la nécessité qui lie ces mouvements de moi à tous les autres mouvements de l'univers. Il nous représente donc la nécessité où nous sommes, pour atteindre ces sensations qui nous attendent, de passer par certains intermédiaires, mais aussi de faire une action réelle qui entre dans l'action et la réaction de tous les êtres, c'est-à-dire qui ne dépend pas seulement de nous. L'étendue et le temps nous représentent donc également notre dépendance par rapport aux choses, sous la forme de l'étendue, cette dépendance est représentée à la fois comme réelle et possible, au lieu que sous la forme du temps notre dépendance nous est représentée comme réelle. L'étendue nous représente le possible, le temps nous représente ce qui dans le possible sera réel. Le temps, c'est l'écart toujours nécessaire entre la pensée objective, qui se donne les choses comme actuellement réelles, et la pensée subjective, individuelle, sensible, par laquelle nous analysons ou parcourons l'univers.
 
Jules Lagneau, "Cours sur la perception", in Célèbres Leçons, P.U.F., 1950, p. 175-176.

 
 "Dans l'expérience amère de l'irréversible se concentre pour nous l'objectivité destinale d'un temps un peu sauvage, d'un temps désobéissant, pour ne pas dire indomptable, et qui échappe à notre contrôle. On ne peut s'y soustraire. L'irréversible est à fortiori irrésistible : ou inversement, on ne peut arrêter le cours du temps, et à plus forte raison ne peut-on le renverser. Le mouvement irréversible où nous sommes entraînés est un mouvement d'autant plus irrésistible qu'il paraît lui-même « irrésistant » ; et d'autant plus invincible qu'il a l'air lui-même inconsistant et quasi inexistant. L'objectivité du temps est sans commune mesure avec la résistance d'une matière palpable et tangible et massive qu'on peut façonner par l'effort et le travail, et sur laquelle nos outils ont des prises : les marteaux, les leviers, les machines, la violence glissent sans l'entamer sur cette force douce qui est une puissance toute-puissante, sur cet obstacle insaisissable qui est un obstacle insurmontable. L'effort s'exerce ici dans le vide! La force invisible et invincible, l'άυίχητον, la force des faibles, forte comme la mort, s'appelait chez {C}É{C}pictète volonté : nulle contrainte ne peut forcer celui qui ne nous aime pas à nous aimer ; et de la même manière aucune violence ne peut contraindre une volonté à vouloir quand cette volonté ne veut pas : la volonté sous les tortures oppose au tortionnaire la force surnaturelle de son mutisme, le Résistant barricadé dans l'inexpugnable forteresse de sa résolution meurt sans avoir parlé. Par la force le tortionnaire n'extorquera pas à la volonté les noms qu'il recherche : mais par la douceur ou par la ruse, par flatterie ou par surprise, ou par la seule tactique de la non-violence, il désarmera dans certains cas celui qu'il n'a pu vaincre de front ; une volonté qui ne peut être brisée peut être infléchie, à condition que l'on veuille d'abord comme elle et avec elle, à condition que l'on fasse en sa compagnie un bout de chemin pour mieux la dévier ensuite ; une volonté qui ne peut être forcée peut être persuadée ! Mais le temps irréversible, lui, ne peut être ni forcé ni persuadé ; mieux encore : si la volonté peut être convertie, la direction du temps ne peut d'aucune manière être intervertie; si la volonté est plus forte que la force quand celle-ci affronte celle-là de plein fouet, et si l'art de persuader est parfois plus fort que la volonté, le temps, lui, est plus fort que tout : plus fort que l'art de persuader, et plus fort à fortiori que la volonté et que la force ; par rapport au temps tout-puissant, la volonté elle-même apparaît impuissante; la volonté, cédant au devenir omnipotent, a enfin trouvé son maître."
 
Vladimir Jankélévitch, L'irréversible et la nostalgie, 1974, Flammarion, Champs essais, 2011, p. 10-12.

 
  "L'homme a certaines prises sur la durée des opérations ou processus qui se déroulent dans le temps, mais sur le temps métempirique de cette durée empirique l'homme n'a aucune prise; l'homme peut abréger des temps déterminés découpés dans le temps, mais en aucun cas il ne peut accélérer le Temps de ces temps ! Il peut raccourcir tels ou tels délais, resserrer certains intervalles de durée, mais l'épaisseur substantielle de la temporalité reste constante et invariable. Par exemple le pianiste peut presser le tempo et précipiter le rythme de la sonate, et il n'a cependant aucun pouvoir sur le Temps de ce tempo. En un mot l'homme agit sur les divers laps de temps de ses activités, mais il reste sans action sur le temps fondamental de tous ces laps. Ce qui revient à dire : entre toutes les activités qui dépendent de notre pouvoir, la plus générale est celle par laquelle nous sommes occupés à réduire la durée de ces activités elles-mêmes. C'est tout le problème qu'a prétendu résoudre la « rationalisation » taylorienne : comment réduire au maximum la durée d'une opération laborieuse ? comment économiser les minutes, récupérer les secondes, racler les instants ? Rien n'est moins métaphysique qu'un tel problème. L'accélération des mouvements dans l'espace et la compression des horaires sont essentiellement des problèmes techniques, parce qu'elles se prêtent au de-plus-en-plus, c'est-à-dire à un « perfectionnement » scalaire et à une « amélioration » surtout quantitative : car tel est le sens que les chemins de fer et les constructeurs d'automobiles donnent à l' « amélioration » ! La technique, parfaitement adaptée aux « comparatifs » du progrès, ne connaît qu'une loi : de plus en plus vite – loi où nous pourrions reconnaître, en le détournant à notre usage, un mot de Bergson, le principe de frénésie ; elle est bien l'école de la vélocité et l'académie de la vitesse… Les philosophes de la vitesse, emportés par les métaphores, appliquent parfois à la temporalité en général ce que l'on dit communément sur l'accélération des rythmes de l'existence moderne. Ce sont des généralisations journalistiques dénuées de sens. Les mêmes raisons qui expliquent pourquoi les techniques mordent si bien sur les déplacements spatiaux et les rythmes du travail expliquent pourquoi ces mêmes techniques ne savent à quelles aspérités s'accrocher dans le temps pur. Des machines à comprimer le temps ? certes il y en a, si par temps on veut dire les délais techniques des horaires : alors ces machines s'appellent avion, bateau, locomotive ; mais s'il s'agit du temps nu, alors non : ces machines-là n'existent pas plus que la machine à remonter le temps."
 
Vladimir Jankélévitch, L'irréversible et la nostalgie, 1974, Flammarion, Champs essais, 2011, p. 139-140.

 
 "En Occident […] peu de choses échappent à la « main de fer » de l'organisation monochrone. Le temps est si étroitement mêlé à la trame de l'existence que nous n'avons qu'une conscience partielle de la manière dont il détermine le comportement des individus, et modèle de manière subtile les relations interindividuelles. En fait, la vie professionnelle, sociale, et même sexuelle d'un individu est généralement dominée par un horaire, ou un programme. En programmant, on compartimente : ceci permet de se concentrer sur une chose à la fois, mais se traduit aussi par un appauvrissement du contexte de la communication interindividuelle. En soi, pro­grammer sélectionne ce qui est ou non perçu et observé, et ne permet de tenir compte que d'un nombre limité de phé­nomènes dans un laps de temps donné; ainsi, un programme constitue un système permettant d'établir des priorités, à la fois pour les individus avec lesquels on est en relation, et les tâches que l'on accomplit. On traite d'abord les affaires importantes, en y consacrant la plus grande partie du temps disponible, et en dernier lieu seulement, les affaires secondaires que l'on néglige ou abandonne si le temps manque.
 Dans un système monochrone, le temps est aussi considéré comme une réalité tangible. On le dit gagné, passé, gaspillé, perdu, inventé, long, ou encore on le tue, ou il passe. Et il faut prendre ces métaphores au sérieux. L'organisation mono­chrone est utilisée comme système de classification qui crée de l'ordre dans la vie. Ses règles s'appliquent à tout, sauf à la naissance et la mort. Notons, toutefois, que sans horaires ni programmes, ou un modèle d'organisation similaire au système monochrone, la civilisation industrielle ne se serait probablement pas autant développée. Mais il y a d'autres conséquences encore. L'organisation de type monochrone isole une ou deux personnes d'un groupe et concentre les rapports d'un individu avec une, ou au plus, deux ou trois personnes. On peut en ce sens comparer le système monochrone à une pièce dont la porte fermée garantit le caractère privé. Il faut seulement « quitter les lieux » après le quart d'heure, l'heure, le jour ou la semaine éventuellement impartis, en fonction d'un programme établi, et, d'une certaine manière, faire place à la personne suivante. Empiéter sur le temps du suivant en oubliant de lui laisser la place n'est pas seulement faire preuve d'un extrême égocentrisme, c'est aussi avoir de très mauvaises manières.
 Dans un système monochrone, les structures temporelles sont arbitraires et imposées ; elles nécessitent un apprentissage de la part des individus. Mais elles sont très profondément intégrées et ancrées dans notre culture et semblent ainsi représenter le seul moyen naturel et logique d'organiser toute activité. Ces structures ne sont pourtant pas inhérentes aux rythmes biologiques des êtres humains, ou à leurs impulsions créatrices, elles ne font pas partie non plus de sa nature."
 
Edward T. Hall, La dans de la vie. Temps culturel, temps vécu, 1983, Points Seuil, 1992, p. 60-61.

 
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Date de création : 02/03/2006 @ 11:25
Dernière modification : 22/07/2013 @ 16:51
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