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Car quoi de plus excusable que la violence pour faire triompher la cause opprimée du droit ?   Alexis de Tocqueville


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Hors des sentiers battus
La destruction du cosmos

  "La dissolution du Cosmos signifie la destruction d'une idée : celle d'un monde de structure finie, hiérarchiquement ordonné, d'un monde qualitativement différencié du point de vue ontologique ; elle est remplacée par celle d'un Univers ouvert, indéfini et même infini, qu'unifient et gouvernent les mêmes lois universelles; un Univers dans lequel toutes choses appartiennent au même niveau d'être, à l'encontre de la conception traditionnelle qui distinguait et opposait les deux mondes du Ciel et de la Terre. Les lois du Ciel et celles de la Terre sont désormais fondues ensemble. L'astronomie et la physique deviennent interdépendantes, et même unifiées et unies. Cela implique que disparaissent de la perspective scientifique toutes considérations fondées sur la valeur, la perfection, l'harmonie, la signification et le dessein '· Elles disparaissent dans l'espace infini du nouvel Univers. C'est dans ce nouvel Univers, dans ce nouveau monde d'une géométrie faite réelle, que les lois de la physique classique trouvent valeur et application.
  La dissolution du Cosmos, je le répète, voilà me semble-t-il la révolution la plus profonde accomplie ou subie par l'esprit humain depuis l'invention du Cosmos par les Grecs. C'est une révolution si profonde, aux conséquences si lointaines, que pendant des siècles, les hommes – à de rares exceptions, dont Pascal - n'en ont pas saisi la portée et le sens ; maintenant encore elle est souvent sous-estimée et mal comprise."

 

Alexandre Koyré, "Galilée et Platon", 1943, tr. fr. Georgette P. Vignaux, in Études d'histoire de la pensée scientifique, Gallimard tel, 2010, p. 170-171.


 

  "Quant au Cosmos, au Cosmos hellénique, le Cosmos d'Aristote et du Moyen Âge, ce Cosmos ébranlé déjà par la science moderne, par Copernic, Galilée et Kepler, Descartes le détruit entièrement.
  Je ne sais pas si tout le monde se rend compte de ce que cette découverte, ou plus exactement, ces découvertes, car elles forment un faisceau et constituent ensemble ce qu'on a appelé : la révolution cartésienne, signifient pour la conscience de l'homme de son temps. Et peut-être, de l'homme, simplement.

  Le cosmos hellénique, le cosmos d'Aristote et du Moyen Âge est un monde ordonné et fini. Ordonné dans l'espace, du plus bas au plus haut en fonction de valeur, ou de perfection. Hiérarchie parfaite, où les places mêmes des êtres correspondent aux degrés de leur perfection ; échelle qui remonte de la matière vers Dieu.
  Ce Cosmos est très beau. D'une beauté esthétique qui ravit l'âme du Grec, et fait dire au Psalmiste que le ciel et la terre clament la gloire de l'Éternel et louent le travail de ses mains. La sagesse divine resplendit dans ce monde, où tout est à sa place, où tout est pour le mieux.
  Ordre parfait, hiérarchie parfaite que dévoile et révèle la science. Car dans ce Cosmos toutes les choses ont leur place (déterminée selon leur degré de valeur) et sont toutes animées d'une tendance à s'y rendre et à y reposer. Découvrir ces tendances naturelles, c'est à quoi s'occupe la physique.
  Au surplus – pour le chrétien du moins si ce n'est pour le philosophe – ce Cosmos, dont la terre forme le centre, est bâti tout entier pour l'homme. C'est pour lui que se lève le soleil et que tournent les planètes et les cieux. Et c'est Dieu, fin dernière, et premier moteur, le sommet de l'échelle hiérarchique, qui insuffle la vie, le mouvement au Cosmos.
  Dans un monde pareil, fait pour lui, sinon tout à fait à sa mesure, l'homme se trouve chez lui. Et ce monde pénétré de raison et de beauté, l'homme l'admire. Il peut même l'adorer.
  Or ce Monde, ce Cosmos, la physique de Descartes le détruit entièrement.
  Que met-elle à sa place ? À vrai dire, presque rien. Étendue et mouvement. Ou matière et mouvement. Étendue sans limites et sans fin. Ou matière sans fin ni limites : pour Descartes, c'est strictement la même chose[1]. Et mouvement sans rime ni raison ; des mouvements sans but et sans fin. Il n'y a plus de lieux propres pour les choses : tous les lieux, en effet, se valent parfaitement ; toutes les choses, d'ailleurs, se valent également. Toutes ne sont que matière et mouvement. Et la terre n'est plus dans le centre du monde. Il n'y a pas de centre ; il n'y a pas de « monde ». L'Univers n'est pas ordonné pour l'homme : il n'est pas « ordonné » du tout[2]. Il n'est pas à échelle humaine, il est à l'échelle de l'esprit. C'est le monde vrai ; pas celui que nous montrent nos sens infidèles et trompeurs : c'est celui que retrouve, en elle-même, la raison pure et claire qui ne peut se tromper."

 

Alexandre Koyré, Entretiens sur Descartes, 1962, Éditions Gallimard, coll. NRF Essais, 1979, p. 208-210.



[1] Pour Descartes, en effet, la distinction entre l'espace et la matière qui le remplirait est une erreur fondée sur la substitution de l'imagination à la raison. L'étendue cartésienne, géométrie réifiée, est à la fois espace et matière.
[2] La structure du monde n'implique aucune finalité, et ne s'explique pas par une fin ; elle résulte des lois mathématiques du mouvement.

 


Date de création : 10/02/2026 @ 17:28
Dernière modification : 10/02/2026 @ 17:28
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