"La distribution de blâmes ou d'éloges à des gens du seul fait qu'ils appartiennent à un groupe passant pour les mériter, et sans qu'ils aient individuellement rien fait pour les mériter, est un phénomène universel. Pour désarmer ou faire taire quelqu'un avec qui l'on est en désaccord ou avec qui l'on a un différend, dès lors qu'on est soi-même issu d'un groupe qui sait revendiquer sa supériorité sur ses adversaires, il suffit souvent de lui lancer à la figure un mot méprisant ou quelques ragots infamants visant le groupe auquel il appartient. Dans ce cas, les victimes sont incapables de répliquer parce que, si innocentes qu'elles soient personnellement des accusations ou des reproches, elles ne sauraient se défaire, même dans leur tête, de l'identification avec le groupe stigmatisé. Les dénigrements qui mettent en jeu la honte ou les sentiments de culpabilité du groupe socialement inférieur par le biais de symboles d'infériorité, de signes d'indignité qui lui sont attribués, et la paralysie de sa capacité de riposte qui les accompagne font donc partie de l'appareil social grâce auquel les groupes supérieurs et socialement dominants assoient leur empire et leur supériorité. Les membres du groupe inférieur sont toujours censés appartenir à la même engeance. Ils ne sauraient, individuellement, échapper à la stigmatisation de leur groupe, de même qu'ils ne sauraient, à titre personnel, se soustraire à l'infériorité de leur groupe.
De nos jours, on parle et on pense souvent comme si les individus des sociétés contemporaines n'étaient pas aussi attachés à leur groupe qu'ils l'étaient jadis à leurs clans, à leurs tribus, à leurs castes ou à leurs états, et qu'on les jugeait ou traitait en conséquence. Or la différence est tout au plus une différence de degré. L'exemple du lotissement de Winston Parva montre, en miniature, à quel point le destin des individus, via l'identification par d'autres et par eux-mêmes, peut dépendre, même dans les sociétés contemporaines, de la nature et de la situation d'un de leurs groupes. Du seul fait qu'ils vivaient dans un quartier spécifique, les individus étaient jugés et traités – et dans une certaine mesure se jugeaient eux-mêmes – conformément à l'image que d'autres avaient de leur quartier. Et cette dépendance des individus vis-à-vis de la position et de l'image des groupes auxquels ils appartiennent, l'identification profonde des premiers aux seconds dans l'évaluation des autres et dans leur amour-propre, ne se limitent pas aux unités sociales marquées, comme ces quartiers, par un fort degré de mobilité sociale individuelle. Il en est d'autres – nations, classes ou minorités ethniques, par exemple – ou les liens d'identification des individus avec leur groupe et leur participation, par procuration, aux attributs collectifs sont beaucoup moins élastiques. La disgrâce collective dont de tels groupes sont entachés par d'autres groupes plus puissants sous la forme d'invectives classiques et de ragots stéréotypes a en général des racines profondes dans la structure de la personnalité de leurs membres : elle fait partie de leur identité individuelle et, à ce titre, il n'est pas facile de s'en débarrasser."
Norbert Elias et John L. Scotson, Logiques de l'exclusion, 1965, tr. fr. Pierre-Emmaneul Dauzat, Pluriel, 2022, p. 181-182.
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