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Texte à méditer :  La raison du plus fort est toujours la meilleure.
  
La Fontaine
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Hors des sentiers battus
La détermination sociale des jugements de goût

  "Contre l'idéologie charismatique qui tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de nature, l'observation scientifique montre que les besoins culturels sont les produits de l'éducation : l'enquête établit que toutes les pratiques culturelles (fréquentation de musées, des concerts, des expositions, lecture etc.) et les préférences en matière de littérature, de peinture ou de musique, sont étroitement liées au niveau d'instruction (mesuré au titre scolaire ou au nombre d'années d'études), et secondement à l'origine sociale. Le poids relatif de l'éducation familiale et de l'éducation proprement scolaire (dont l'efficacité et la durée dépendent étroitement de l'origine sociale) varie selon le degré auquel les différentes pratiques culturelles sont reconnues et enseignées par le système scolaire, et l'influence de l'origine sociale n'est jamais aussi forte, toutes choses étant égales par ailleurs, qu'en matière de « culture libre » ou de culture d'avant-garde. À la hiérarchie socialement reconnue des arts et, à l'intérieur de chacun d'eux, des genres, des écoles ou des époques, correspond la hiérarchie sociale des consommateurs, ce qui prédispose les goûts à fonctionner comme des marqueurs privilégiés de la « classe »."

 

Pierre Bourdieu, La Distinction (critique sociale du jugement), 1979, Introduction, Éditions de Minuit, p. I-II.


 

  "L'« œil » est un produit de l'histoire reproduit par l'éducation. Il en est ainsi du mode de perception artistique qui s'impose aujourd'hui comme légitime, c'est-à-dire la disposition esthétique comme capacité de considérer en elles-mêmes et pour elles-mêmes, dans leur forme et non dans leur fonction, non seulement les œuvres désignées pour une telle appréhension, c'est-à-dire les œuvres d'art légitimes, mais toutes les choses du monde, qu'il s'agisse des œuvres culturelles qui ne sont pas encore consacrées – comme, en un temps, les arts primitifs ou, aujourd'hui, la photographie populaire ou le kitsch – ou des objets naturels. Le regard « pur » est une invention historique qui est corrélative de l'apparition d'un champ de production artistique autonome, c'est-à-dire capable d'imposer ses propres normes tant dans la production que dans la consommation de ses produits."

 

Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, 1979, Introduction, Éditions de Minuit, p. III-IV.


 

  "En visant à déterminer comment la disposition cultivée et la compétence culturelle appréhendées au travers de la nature des biens consommés et de la manière de les consommer varient selon les catégories d'agents et selon les terrains auxquels elles s'appliquent, depuis les domaines les plus légitimes comme la peinture ou la musique jusqu'aux plus libres comme le vêtement, le mobilier ou la cuisine et, à l'intérieur des domaines légitimes, selon les « marchés », « scolaire » ou « extra- scolaire », sur lesquels elles sont offertes, on établit deux faits fondamentaux : d'une part la relation très étroite qui unit les pratiques culturelles (ou les opinions afférentes) au capital scolaire (mesuré aux diplômes obtenus) et, secondairement, à l'origine sociale (saisie au travers de la profession du père) et d'autre part le fait que, à capital scolaire équivalent, le poids de l'origine sociale dans le système explicatif des pratiques ou des préférences s'accroît quand on s'éloigne des domaines les plus légitimes."

 

Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, 1979, Minuit, p. 12.


 

  "Comment changent les goûts ? Est-ce qu'on peut décrire scientifiquement la logique de la transformation des goûts ?
  Avant de répondre à ces questions, il faut rappeler comment se définissent les goûts, c'est-à-dire les pratiques (sports, activités de loisir, etc.) et les propriétés (meubles, cravates, chapeaux, livres, tableaux, conjoints, etc.) à travers lesquelles se manifeste le goût entendu comme principe des choix ainsi opérés.

  Pour qu'il y ait des goûts, il faut qu'il y ait des biens classés, de « bons » ou de « mauvais » goûts, « distingués » ou « vulgaires », classés et du même coup classants, hiérarchisés et hiérarchisants, et des gens dotés de principes de classements, de goûts, leur permettant de repérer parmi ces biens ceux qui leur conviennent, ceux qui sont « à leur goût ». Il peut en effet exister un goût sans biens (goût étant pris au sens de principe de classement, de principe de division, de capacité de distinction) et des biens sans goût. On dira par exemple : « j'ai couru toutes les boutiques de Neuchâtel et je n'ai rien trouvé à mon goût ». Cela pose la question de savoir ce qu'est ce goût qui préexiste aux biens capables de le satisfaire (contredisant l'adage : ignoti nulla cupido, de l'inconnu il n'y a pas de désir).
  Mais on aura aussi des cas où les biens ne trouveront pas les « consommateurs » qui les trouveraient à leur goût. L'exemple par excellence de ces biens qui précèdent le goût des consommateurs est celui de la peinture ou de la musique d'avant-garde qui, depuis le 19ème siècle, ne trouvent les goûts qu'elles « appellent » que longtemps après le moment où elles ont été produites, parfois bien après la mort du producteur. Cela pose la question de savoir si les biens qui précèdent les goûts (mis à part, bien sûr, le goût des producteurs) contribuent à faire les goûts ; la question de l'efficacité symbolique de l'offre de biens ou, plus précisément, de l'effet de la réalisation sous forme de biens d'un goût particulier, celui de l'artiste.
  On arrive ainsi à une définition provisoire : les goûts, entendus comme l'ensemble des pratiques et des propriétés d'une personne ou d'un groupe sont le produit d'une rencontre (d'une harmonie préétablie) entre des biens et un goût (lorsque je dis « ma maison est à mon goût » je dis que j'ai trouvé la maison convenant à mon goût, où mon goût se reconnaît, se retrouve). Parmi ces biens, il faut faire entrer au risque de choquer, tous les objets d'élection, d'affinité élective, comme les objets de sympathie, d'amitié ou d'amour. […]
  Dans la rencontre entre l'œuvre d'art et le consommateur, il y a un tiers absent, celui qui a produit l'œuvre, qui a fait une chose à son goût grâce à sa capacité de transformer son goût en objet, de le transformer d'état d'âme ou, plus exactement, d'état de corps en chose visible et conforme à son goût. L'artiste est ce professionnel de la transformation de l'implicite en explicite, de l'objectivation, qui transforme le goût en objet, qui réalise le potentiel, c'est-à-dire ce sens pratique du beau qui ne peut connaître qu'en se réalisant. En effet, le sens pratique du beau est purement négatif et fait presque exclusivement de refus. L'objectiveur du goût est à l'égard du produit de son objectivation dans le même rapport que le consommateur : il peut le trouver ou ne pas le trouver à son goût. On lui reconnaît la compétence nécessaire pour objectiver un goût. Plus exactement, l'artiste est quelqu'un que l'on reconnaît comme tel en se reconnaissant dans ce qu'il a fait, en reconnaissant dans ce qu'il a fait ce que l'on aurait fait si l'on avait su le faire. C'est un « créateur », mot magique que l'on peut employer une fois définie l'opération artistique comme opération magique, c'est-à-dire typiquement sociale. (Parler de producteur, comme il faut le faire, bien souvent, pour rompre avec la représentation ordinaire de l'artiste comme créateur – en se privant par là de toutes les complicités immédiates que ce langage est assuré de trouver et chez les « créateurs » et chez les consommateurs, qui aiment à se penser comme « créateurs », avec le thème de la lecture comme re-création –, c'est s'exposer à oublier que l'acte artistique est un acte de production d'une espèce tout à fait particulière, puisqu'il doit faire exister complètement quelque chose qui était déjà là, dans l'attente même de son apparition, et le faire exister tout à fait autrement, c'est-à-dire comme une chose sacrée, comme objet de croyance).
  Les goûts, comme ensemble de choix faits par une personne déterminée, sont donc le produit d'une rencontre entre le goût objectivé de l'artiste et le goût du consommateur. Il reste à comprendre comment il se fait que, à un moment donné dû temps, il y a des biens pour tous les goûts (même s'il n'y a sans doute pas des goûts pour tous les biens) ; que les clients les plus divers trouvent des objets à leur goût. […]  On suppose donc que par une sorte de flair plus ou moins cynique ou sincère les producteurs s'ajustent à la demande : celui qui réussit serait celui qui a trouvé le « créneau »."

 

Pierre Bourdieu, "La métamorphose des goûts", in Questions de sociologie, 1984, Éditions de Minuit, 2011, p. 161-164.


 

  "Les pratiques et préférences culturelles dépendent
  1) de la socialisation culturelle exercée par le milieu social (familial) d'origine défini essentiellement par : le volume global de capital économique et culturel ; la structure de distribution des capitaux économique et culturel ; la nature (technique, scientifique, économique, juridique, littéraire, etc.) du capital scolaire du père et de la mère ;

  2) de la socialisation culturelle sexuée exercée par l'ensemble des cadres de socialisation tout au long de la vie : selon son sexe, l'enquêté a des probabilités plus ou moins grande d'aimer certains types de sorties (spectacles de danse vs matchs de football), certains genres musicaux (« doux » vs « violents ») certains genres littéraires (romans sentimentaux vs romans de science-fiction, romans policiers, mangas. etc.), certains genres cinématographiques (films sentimentaux vs films d'action). etc. ;
  3) de la socialisation culturelle exercée par diverses institutions sociales, politiques, religieuses et culturelles (clubs, centres, conservatoires, Églises, partis, syndicats. etc.) fréquentées tout au long de la vie. On constate, par exemple, l'effet des options idéologiques (e.g. l'effet d'une sensibilité gauchiste et anticapitaliste sur le choix de ses lectures, le rejet de certains produits culturels jugés trop commerciaux ou de certains médias jugés trop conservateurs et envahis par la publicité. etc.) et des options religieuses (e.g. l'effet d'une forte croyance religieuse qui s'accompagne d'une moralisation du rapport à la culture : rejet du vulgaire, du violent, du sexuel, etc.), lorsque celles-ci sont très fortement constituées, sur les pratiques et préférences culturelles individuelles ;
  4) de la socialisation scolaire et, plus précisément : de la trajectoire scolaire (courte ou longue ; heureuse ou malheureuse, etc.) ; de la nature (scientifique, économique, juridique, littéraire. etc.) de la formation scolaire de l'enquêté (au sein même de l'institution scolaire les élèves sont soumis objectivement à la concurrence éducative entre les matières puis les filières « scientifiques et techniques » et les matières-filières plus « littéraires ») ;
  5) de la socialisation culturelle liée à la situation professionnelle définie principalement par : la nature (technique, scientifique, administrative, relationnelle, culturelle, etc.) de l'activité professionnelle ; le degré de prestige social de l'activité en question ;
  6) de la socialisation culturelle liée à la situation conjugale (ou des différentes situations conjugales successives) plus ou moins hétérogame ou homogame sous l'angle des propriétés culturelles des conjoints ;

  7) de la socialisation culturelle amicale vécue tout au long de la vie : groupes de pairs, durant l'enfance et l'adolescence, plus ou moins hétérogènes du point de vue des propriétés culturelles de leurs membres ; réseaux de sociabilité professionnels plus ou moins diversifiés du point de vue des propriétés culturelles de leurs membres ; réseaux de sociabilité extra-professionnels durant la vie adulte (amicale ou familiale), plus ou moins diversifiés du point de vue des propriétés culturelles de leurs membres ;
  8) du moment dans le cycle de vie où se situe l'enquêté (par exemple l'enquêté n'a pas les mêmes probabilités de « sortir » et d'avoir les mêmes types de sorties selon qu'il est enfant, adolescent, jeune adulte, marié ou célibataire, avec ou sans enfants, scolarisé, en activité professionnelle ou retraité, etc.). La prise en compte des dynamiques biographiques, des passages d'une étape à l'autre, permet de saisir aussi que nombre d'enquêtés peuvent détester « maintenant » ce qu'ils ont aimé « avant », donnant notamment à la distinction culturelle un sens diachronique dans le cadre d'une « évolution personnelle » (e.g. les changements par rapport à un état antérieur de soi « moins évolué », évoqués autant par les adolescents qui prennent des distances vis-à-vis de leur enfance ou par ceux qui sont en mobilité culturelle « ascendante »).

  […] les variations culturelles intra-individuelles dépendent de l'ensemble des petits ou des grands écarts culturels entre les différentes influences culturelles passées (plus ou moins fortement incorporées sous la forme de dispositions et de compétences culturelles) et présentes."

 

Bernard Lahire, La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, 2004, La Découverte/Poche, 2011, p. 260-261.

 

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Date de création : 03/04/2026 @ 08:15
Dernière modification : 03/04/2026 @ 08:16
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