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Texte à méditer :  Avant notre venue, rien de manquait au monde ; après notre départ, rien ne lui manquera.   Omar Khayyâm
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Hors des sentiers battus
Le besoin de communion

    "[…] il n'y a pas pour l'homme, demeuré libre, de souci plus constant, plus cuisant que de chercher un être devant qui s'incliner. Mais il ne veut s'incliner que devant une force incontestée, que tous les humains respectent par un consentement universel. Ces pauvres créatures se tourmentent à chercher un culte qui réunisse non seulement quelques fidèles, mais dans lequel tous ensemble communient, unis par la même foi. Ce besoin de la communauté dans l'adoration est le principal tourment de chaque individu et de l'humanité tout entière, depuis le commencement des siècles. C'est pour réaliser ce rêve qu'on s'est exterminé par le glaive. Les peuples ont forgé des dieux et se sont défiés les uns les autres : « Quittez vos dieux, adorez les nôtres ; sinon malheur à vous et à vos dieux ! » Et il en sera ainsi jusqu'à la fin du monde, même lorsque les dieux auront disparu ; on se prosternera devant les idoles".
 

 

 

 

Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, 1880, Paroles du Grand Inquisiteur, Livre V, Chapitre 5, Pléiade, p. 275.

 

 

 

 

  "Puisque nous abordons le problème de la religion, peut-être convient-il d'examiner de plus près cet étrange schème du comportement animal, avant de continuer l'étude des autres aspects de l'activité agressive de notre espèce. Ce n'est pas un sujet facile à traiter, mais en tant que zoologiste, nous devons faire de notre mieux pour observer ce qui se passe en réalité plutôt que d'écouter ce qui est censé se passer. Si nous procédons ainsi, nous sommes forcés de conclure que sur le plan comportement, les activités religieuses se ramènent au rassemblement d'importants groupes d'individus qui exécutent des manifestations répétées et prolongées de soumission, destinées à apaiser un individu dominateur. L'individu dominateur en question prend de nombreuses formes, suivant les différentes cultures, mais avec toujours le facteur commun d'un immense pouvoir. Parfois il prend la forme d'un animal d'une autre espèce, ou d'une version idéalisée. Parfois on le représente comme un membre sage et âgé de notre propre espèce. Parfois il est plus abstrait et on le désigne simplement sous le nom d' « État » ou d'un autre terme voisin. Les réactions de soumission devant lui peuvent consister à fermer les yeux, à baisser la tête, à serrer les mains dans un geste de supplication, à s'agenouiller, à baiser le sol ou même à se prosterner, tout cela fréquemment accompagné de vocalisations gémissantes ou chantantes. Si ces actes de soumission réussissent, l'individu dominateur est apaisé. En raison de son immense pouvoir, les cérémonies d'apaisement doivent être célébrées à intervalles fréquents et réguliers, pour empêcher sa colère de s'éveiller de nouveau. L'individu dominateur est en général, mais pas toujours, qualifié de dieu.
  Puisqu'aucun de ces dieux n'existe sous une forme tangible, pourquoi les avoir inventés ? Pour trouver la réponse à cette question, il nous faut revenir à nos lointaines origines. Avant que l'évolution ne fasse de nous des chasseurs coopératifs, nous avons dû vivre en groupes sociaux du genre de ceux qu'on observe aujourd'hui chez d'autres espèces de singes et de gorilles. Là, en général, chaque groupe est dominé par un seul mâle. 'est le chef, le seigneur et tous les membres du groupe doivent l'apaiser s'ils ne veulent pas supporter les conséquences de leur insubordination. Le chef joue également un rôle très actif dans la protection du groupe en face des périls extérieurs et dans le règlement des querelles entre ses sujets. La vie entière du groupe tourne autour de l'animal dominateur. Son rôle tout-puissant lui confère un statut quasi divin. Si nous nous tournons maintenant vers nos ancêtres immédiats, il est clair que le développement de l'esprit coopératif, si indispensable à la réussite de la chasse en groupe, a modifié l'état du chef. Il lui fallait devenir davantage « l'un des membres du groupe ». Le tyran-singe ancien style s'est transformé en un singe nu-chef plus tolérant, plus coopératif. Cette démarche était essentielle pour la nouvelle forme d'organisation « d'aide mutuelle » qui se développait, mais elle posait un problème. La domination totale du membre numéro un du groupe ayant été remplacée par une domination restreinte, il ne pouvait plus exiger une allégeance incontestée. L'influence d'un dieu inventé pouvait dès lors jouer le rôle d'une force complétant l'influence désormais moins étendue du chef de groupe.

  Au premier abord, on peut s'étonner que la religion ait connu un tel succès, mais son extrême puissance montre simplement la force de notre tendance biologique fondamentale, directement héritée de nos ancêtres singes et gorilles. C'est pourquoi la religion s'est révélée extrêmement précieuse pour aider à cohésion sociale, et sans doute notre espèce n'aurait-elle pas pu progresser sans elle. Elle a conduit à certain nombre de bizarres sous-produits, tels que la croyance à une « autre vie » où nous rencontrerons enfin le personnage divin. Pour les raisons déjà expliquées, celui-ci se trouvait évidemment empêché de se joindre à nous durant cette vie, mais c'était là une omission que l'on pouvait réparer dans une vie future. Pour faciliter tout cela, on a développé toutes sores d'étranges pratiques ayant trait au sort fait à nos corps après la mort. De là, sans doute, les rites funéraires compliqués.
  La religion a également donné naissance à beaucoup de souffrances et de misères inutiles, partout où elle a été appliquée de façon trop formelle et chaque fois que les « assistants » professionnels du personnage divin n'ont pu résister à la tentation de lui emprunter un peu de son pouvoir à leur propre profit. Mais, malgré son histoire mouvementée, c'est un aspect de notre vie sociale dont nous ne pouvons nous passer. Chaque fois qu'elle devient inacceptable, la religion est plus ou moins violemment rejetée mais très vite elle reparaît sous une nouvelle forme, parfois soigneusement déguisée, mais comprenant les mêmes éléments fondamentaux. Il nous faut toujours « croire à quelque chose ». Seule une croyance commune maintient l'ordre et l'unité. On pourrait avancer que n'importe quelle croyance fera l'affaire, dès l'instant qu'elle est puissante, mais ce n'est pas tout à fait vrai. La croyance doit être manifestement impressionnante. Notre caractère communautaire réclame la célébration de rites raffinés auxquels le groupe participe. L'apparat est essentiel sur le plan culturel et rejoint un besoin profond."

 

Desmond Morris, Le Singe nu, 1967, chapitre V, tr. fr. Jean Rosenthal, Le Livre de Poche, 1974, p. 223-227.

 


Date de création : 17/03/2006 @ 10:02
Dernière modification : 22/09/2026 @ 13:52
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