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Texte à méditer :   Les vraies révolutions sont lentes et elles ne sont jamais sanglantes.   Jean Anouilh
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Hors des sentiers battus
L'esprit est matière (le matérialisme)
   "Maintenant, je dis que l'esprit et l'âme se tiennent étroitement unis, et ne forment ensemble qu'une seule substance ; mais ce qui est la tête et ce qui domine pour ainsi dire dans tout le corps, c'est ce conseil que nous appelons l'esprit et la pensée. Et celui-ci a son siège fixé au milieu de la poitrine. C'est là en effet que tressautent l'effroi et la peur ; c'est cette région que la joie fait palpiter doucement : c'est donc là que résident l'esprit et la pensée. L'autre partie de l'ensemble, l'âme, disséminée par tout le corps, obéit et se meut à la volonté et sous l'impulsion de l'esprit. L'esprit est capable à lui seul de raisonner par lui-même et pour lui-même, et de se réjouir pour lui même, alors qu'aucune impression ne vient affecter l'âme et le corps an même moment . Et de même que la tête, ou l'oeil, sous l'attaque de la douleur, peut souffrir en nous, sans que nous ayons mal également à être animé par la joie, tandis que le reste de l'âme, épars dans le corps et les membres, n'est ému d'aucune impression nouvelle. Mais lorsqu'une crainte plus violente vient bouleverser l'esprit, nous voyons l'âme entière s'émouvoir de concert dans nos membres, et sous l'effet de cette sensation les suées et la pâleur se répandre sur tout le corps, la langue bégayer, la voix s'éteindre, la vue s'obscurcir, les oreilles tinter, les membres défaillir, enfin à cette terreur de l'esprit nous voyons souvent des hommes succomber, à quoi chacun pourra facilement reconnaître que l'âme est en étroite union avec l'esprit, et qu'une fois violemment heurtée par l'esprit, elle frappe à son tour le corps et le met en branle.
    Ce même raisonnement nous enseigne que la substance de l'esprit et de l'âme est matérielle. Car si nous la voyons porter nos membres en avant, arracher notre corps au sommeil, nous faire changer de visage, diriger et gouverner le corps humain tout entier comme aucune de ces actions ne peut évidemment se produire sans contact, ni le contact sans matière, ne devons-nous pas reconnaître la nature matérielle de l'esprit et de l'âme ?
   De plus est également vrai que l'esprit pâtit avec le corps, qu'il partage les sensations du corps, comme il t'est facile de le voir. Si, sans détruire tout à fait la vie, la pointe barbelée d'un trait pénètre en nous et déchire les os et les nerfs, il en résulte néanmoins une défaillance, un affaissement à terre plein de douceur, puis une, fois à terre une confusion qui naît dans l'esprit, et, par moments, une velléité imprécise de nous relever. Donc, c'est de matière qu'il faut que soit formée la substance de l'esprit, puisque des traits et des coups matériels sont capables de la faire souffrir."

 

Lucrèce, De la Nature, t. 1, Livre III, v. 137-177.

 
 "Plus nous réfléchirons et plus nous demeurerons convaincus que l'âme, bien loin de devoir être distinguée du corps, n'est que ce corps lui-même envisagé relativement à quelques-unes de ses fonctions, ou à quelques façons d'être et d’agir dont il est susceptible tant qu'il jouit de la vie. Ainsi l'âme est l'homme considéré relativement à la faculté qu'il a de sentir, de penser et d'agir d'une façon résultante de sa nature propre, c'est-à-dire, de ses propriétés, de son organisation particulière et des modifications durables ou transitoires que sa machine éprouve de la part des êtres qui agissent sur elle.
 Ceux qui ont distingué l'âme du corps, ne semblent avoir fait que distinguer son cerveau de lui-même. En effet le cerveau est le centre commun où viennent aboutir et se confondre tous les nerfs répandus dans toutes les parties du corps humain : c'est à l’aide de cet organe intérieur que se font toutes les opérations que l'on attribue à l'âme ; ce sont des impressions, des changements, des mouvements communiqués aux nerfs qui modifient le cerveau ; en conséquence il réagit, et met en jeu les organes du corps, ou bien il agit sur lui-même et devient capable de produire au dedans de sa propre enceinte une grande variété de mouvements, que l'on a désignés sous le nom de facultés intellectuelles.
D'où l'on voit que c'est de ce cerveau que quelques penseurs ont voulu faire une substance spirituelle. Il est évident que c'est l'ignorance qui a fait naître et accrédité ce système si peu naturel. C'est pour n'avoir point étudié l'homme que l'on a supposé dans lui un agent d'une nature différente de son corps : en examinant ce corps on trouvera que pour expliquer tous les phénomènes qu'il présente, il est très inutile de recourir à des hypothèses qui ne peuvent jamais que nous écarter du droit chemin."
 
Paul-Henri Thiry D'Holbach, Système de la nature, 1770, 1ère partie, Chapitre VII, in Œuvres philosophiques complètes, tome II, Éditions Alive, 1999, p. 226.

 
 "Plus nous ferons d'expériences et plus nous aurons occasion de nous convaincre que le mot esprit ne présente aucun sens, même à ceux qui l'ont inventé, et ne peut être d'aucun usage ni dans la physique ni dans la morale ; ce que les métaphysiciens modernes croient entendre par ce mot, n'est dans le vrai qu'une force occulte, imaginée pour expliquer des qualités et des actions occultes, et qui au fond n'explique rien. Les nations sauvages admettent des esprits pour se rendre compte des effets qu'ils ne savent à qui attribuer ou qui leur semblent merveilleux. En attribuant à des esprits les phénomènes de la nature et ceux du corps humain, faisons-nous autre chose que raisonner en sauvages ? Les hommes ont rempli la nature d'esprits, parce qu'ils ont presque toujours ignoré les vraies causes. Faute de connaître les forces de la nature on l'a cru animée par un grand esprit faute de connaître l'énergie de la machine humaine on l'a supposée pareillement animée par un esprit.
 D'où l'on voit que par le mot esprit l'on ne veut indiquer que la cause ignorée d'un phénomène qu'on ne sait point expliquer d'une façon naturelle. C'est d'après ces principes que les américains ont cru que c'étaient leurs esprits ou divinités qui produisaient les effets terribles de la poudre à canon. D'après les mêmes principes l'on croit encore aujourd'hui aux anges, aux démons, et nos ancêtres ont cru jadis aux dieux, aux mânes, aux génies et en marchant sur leurs traces nous devons attribuer à des esprits la gravitation, l'électricité, les effets du magnétisme. Etc."
 
Paul-Henri Thiry D'Holbach, Système de la nature, 1770, 1ère partie, Chapitre VII, in Œuvres philosophiques complètes, tome II, Éditions Alive, 1999, p. 227.

   "D'autres alors se sont présentés, qui ont soutenu que la matière seule existe, et que c'est l'esprit qui est une abstraction. Rien n'est vrai, ont-ils dit, rien n'est réel hors de la nature ; rien n'existe que ce que nous pouvons voir, toucher, compter, peser, mesurer, transformer ; rien n'existe que les corps et leurs infinies modifications. Nous sommes nous-mêmes corps, corps organisés et vivants ; ce que nous appelons âme, esprit, conscience, ou moi, n'est qu'une entité servant à représenter l'harmonie de cet organisme. C'est l'objet qui par le mouvement inhérent à la matière engendre le sujet : la pensée est une modification de la matière ; l'intelligence, la volonté, la vertu, le progrès, ne sont que des déterminations d'un certain ordre, des attributs de la matière, dont l'essence, au reste nous est inconnue.

   Mais, réplique le sens commun, si satanas in seipsum divisus est, quomodo stabit ?     L'hypothèse matérialiste présente une double impossibilité. Si le moi n'est autre chose que le résultat de l'organisation du non-moi ; si l'homme est le point culminant, le chef de la nature ; s'il est la nature même élevée à sa plus haute puissance, comment a-t-il la faculté de contredire la nature, de la tourmenter et de la refaire ? Comment expliquer cette réaction de la nature sur elle-même, réaction qui produit l'industrie, les sciences, les arts, tout un monde hors nature, et qui a pour unique fin de vaincre la nature? Comment ramener enfin, à des modifications matérielles, ce qui, d'après le témoignage de nos sens, auquel seul les matérialistes ajoutent foi, se produit en dehors des lois de la matière ?

    D'autre part, si l'homme n'est que la matière organisée, sa pensée est la réflexion de la nature : comment alors la matière, comment la nature se connaît-elle si mal ? D'où viennent la religion, la philosophie, le doute ? Quoi! La matière est tout, l'esprit rien : et quand cette matière est arrivée à sa plus haute manifestation, à son évolution suprême quand elle s'est faite homme, enfin, elle ne se connaît plus ; elle perd la mémoire de soi ; elle s'égare, et ne marche qu'à l'aide de l'expérience, comme si elle n'était pas la matière, c'est-à-dire l'expérience même ! Quelle est donc cette nature oublieuse d'elle-même, qui a besoin d'apprendre à se connaître dès qu'elle atteint à la plénitude de son être, qui ne devient intelligente que pour s'ignorer, et qui perd son infaillibilité à l'instant précis où elle acquiert la raison ?"

 

Proudhon, Système des contradictions économiques, 1846, Chapitre XI.



    "Le problème de la relation entre physiologie et psychologie est plus difficile. Il y a deux questions distinctes : 1° peut-on admettre que notre comportement corporel est dû uniquement à des causes physiques ? 2° quelle relation existe entre les phénomènes mentaux et les actions simultanées du corps ? Le comportement corporel est seul observable de l'extérieur : nos pensées peuvent être déduites par les autres, mais ne peuvent être perçues que par nous-mêmes. C'est du moins ce que dit le bon sens. En toute rigueur théorique, nous ne pouvons pas observer les actions des corps, mais seulement certains effets qu'elles ont sur nous ; ce que les autres observent en même temps peut être semblable, mais diffère toujours plus ou moins de ce que nous observons. Pour cette raison et pour d'autres, le fossé entre la physique et la psychologie est moins large qu'on ne le pensait auparavant. On peut considérer que la physique prévoit ce que nous verrons dans certaines circonstances : en ce sens, elle est une branche de la psychologie, puisque notre vision est un phénomène « mental ». Ce point de vue a pris de l'importance en physique moderne, à cause du désir de ne rien affirmer qui ne soit matériellement vérifiable, et parce qu'une vérification est toujours une observation faite par un être humain, donc un phénomène qui relève de la psychologie. Mais tout cela appartient plutôt à la philosophie de ces deux sciences qu'à leur pratique ; leurs techniques restent distinctes, en dépit du rapprochement de leurs sujets.
    Revenons aux deux questions posées au début du paragraphe ci-dessus : […] si nos actions corporelles ont toutes des causes physiques, notre esprit perd toute importance comme cause. C'est uniquement par des actes corporels que nous pouvons communiquer avec autrui, ou agir sur le monde extérieur : nos pensées n'ont d'importance que si elles influent sur ce que fait notre corps. Mais, étant donné que la distinction entre le mental et le physique n'est qu'une question de commodité, nos actes corporels peuvent avoir des causes qui sont entièrement du domaine de la physique, et cependant des phénomènes mentaux peuvent figurer parmi ces causes. La question pratique ne peut pas être formulée en fonction de l'esprit et du corps. On peut peut-être l'énoncer ainsi : nos actes corporels sont-ils déterminés par des lois physico-chimiques ? S'ils le sont, existe-t-il néanmoins une science psychologique indépendante, qui étudie directement les phénomènes mentaux, sans intervention de la notion artificielle de « matière » ?

    On ne peut répondre avec certitude à aucune de ces questions, bien qu'il existe des arguments en faveur affirmative à la première. Les preuves ne sont pas directes : nous ne pouvons pas calculer les mouvements d'un homme comme ceux de la planète Jupiter. Mais on ne peut pas fixer de frontière nette entre les corps humains et les formes inférieures de la vie ; il n'existe nulle part un fossé qui puisse inciter à dire : ici la physique et la chimie cessent de suffire. Et, comme nous l'avons vu, il n'existe pas non plus de frontière nette entre la matière vivante et la matière inerte. Il paraît donc probable que la physique et la chimie règnent partout."
 

Russell, Science et religion, 1935, tr. fr. P.-R. Mantoux, 1975, Folio essais, pp. 149-151.


Date de création : 03/04/2006 @ 19:34
Dernière modification : 06/04/2012 @ 17:29
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