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Texte à méditer :  La raison du plus fort est toujours la meilleure.
  
La Fontaine
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Hors des sentiers battus
L'histoire comme science, la causalité en histoire
    "Seule l'histoire ne peut vraiment pas prendre rang au milieu des autres sciences, car elle ne peut pas se prévaloir du même avantage que les autres : ce qui lui manque en effet, c'est le caractère fondamental de la science, la subordination des faits connus dont elle ne peut nous offrir que la simple coordination. Il n'y a donc pas de système en histoire, comme dans toute autre science. L'histoire est une connaissance, sans être une science, car nulle part elle ne connaît le particulier par le moyen de l'universel, mais elle doit saisir immédiatement le fait individuel, et, pour ainsi dire, elle est condamnée à ramper sur le terrain de l'expérience. Les sciences réelles au contraire planent plus haut, grâce aux vastes notions qu'elles ont acquises, et qui leur permettent de dominer le particulier, d'apercevoir, du moins dans de certaines limites, la possibilité des choses comprises dans leur domaine, de se rassurer enfin aussi contre les surprises de l'avenir. Les sciences, systèmes de concepts, ne parlent jamais que des genres : l'histoire ne traite que des individus. Elle serait donc une science des individus, ce qui implique contradiction. Il s'ensuit encore que les sciences parlent toutes de ce qui est toujours, tandis que l'histoire rapporte ce qui a été une seule fois et n'existe plus jamais ensuite. De plus, si l'histoire s'occupe exclusivement du particulier et de l'individuel, qui, de sa nature, est inépuisable, elle ne parviendra qu'à une demi-connaissance toujours imparfaite. Elle doit encore se résigner à ce que chaque jour nouveau, dans sa vulgaire monotonie, lui apprenne ce qu'elle ignorait entièrement".
 
Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818, trad. A. Burdeau, P.U.F., 1966, p. 1179-1180.


  "J’ai vécu avec des gens de lettres, qui ont écrit l’histoire sans se mêler aux affaires, et avec des hommes politiques, qui ne se sont jamais occupés qu’à produire les événements sans songer à les décrire. J’ai toujours remarqué que les premiers voyaient partout des causes générales, tandis que les autres, vivant au milieu du décousu des faits journaliers, se figuraient volontiers que tout devait être attribué à des incidents particuliers, et que les petits ressorts, qu’ils faisaient sans cesse jouer dans leurs mains, étaient les mêmes que ceux qui font remuer le monde. Il est à croire que les uns et les autres se trompent. Je hais, pour ma part, ces systèmes absolus, qui font dépendre tous les événements de l’histoire de grandes causes premières se liant les unes aux autres par une chaîne fatale, et qui suppriment, pour ainsi dire, les hommes de l’histoire du genre humain. Je les trouve étroits dans leur prétendue grandeur, et faux sous leur air de vérité mathématique. Je crois, n’en déplaise aux écrivains qui ont inventé ces sublimes théories pour nourrir leur vanité et faciliter leur travail, que beaucoup de faits historiques importants ne sauraient être expliqués que par des circonstances accidentelles, et que beaucoup d’autres restent inexplicables ; qu’enfin le hasard ou plutôt cet enchevêtrement de causes secondes, que nous appelons ainsi faute de savoir le démêler, entre pour beaucoup dans tout ce que nous voyons sur le théâtre du monde ; mais je crois fermement que le hasard n’y fait rien, qui ne soit préparé à l’avance. Les faits antérieurs, la nature des institutions, le tour des esprits, l’état des mœurs, sont les matériaux avec lesquels il compose ces impromptus qui nous étonnent et qui nous effraient. La révolution de Février, comme tous les autres grands événements de ce genre, naquit de causes générales fécondées, si l’on peut ainsi parler, par des accidents ; et il serait aussi superficiel de la faire découler nécessairement des premières, que de l’attribuer uniquement aux seconds."

Alexis de Tocqueville, Souvenirs, 1850-1851, Deuxième partie, chapitre 1, Gallimard, collection Folio-Histoire, 1999, p. 84-85.

 
    "Ce qui fait la distinction essentielle de l'histoire et de la science, ce n'est pas que l'une embrasse la succession des événements dans le temps, tandis que l'autre s'occuperait de la systématisation des phénomènes, sans tenir compte du temps dans lequel ils s'accomplissent. La description d'un phénomène dont toutes les phases se succèdent et s'enchaînent nécessairement selon des lois que font connaître le raisonnement ou l'expérience est du domaine de la science et non de l'histoire.
    La science décrit la succession des éclipses, la propagation d'une onde sonore, le cours d'une maladie qui passe par des phases régulières, et le nom d'histoire ne peut s'appliquer qu'abusivement à de semblables descriptions ; tandis que l'histoire intervient nécessairement (lorsque à défaut de renseignements historiques il y a lacune inévitable dans nos connaissances) là où nous voyons, non seulement que la théorie, dans son état d'imperfection actuelle, ne suffit pas pour expliquer les phénomènes, mais que même la théorie la plus parfaite exigerait encore le concours d'une donnée historique.
    S'il n'y a pas d'histoire proprement dite, là où tous les événements dérivent nécessairement et régulièrement les uns des autres, en vertu des lois constantes par lesquelles le système est régi, et sans concours accidentel d'influences étrangères au système que la théorie embrasse, il n'y a pas non plus d'histoire dans le vrai sens du mot, pour une suite d'événements qui seraient sans aucune liaison entre eux.
    Ainsi les registres d'une loterie publique pourraient offrir une succession de coups singuliers, quelquefois piquant pour la curiosité, mais ne constitueraient pas une histoire : car les coups se succèdent sans s'enchaîner, sans que les premiers exercent aucune influence sur ceux qui les suivent, à peu près comme dans ces annales où les prêtres de l'Antiquité avaient soin de consigner les monstruosités et les prodiges à mesure qu'ils venaient à leur connaissance. Tous ces événements merveilleux, sans liaison les uns avec les autres, ne peuvent former une histoire, dans le vrai sens du mot, quoiqu'ils se succèdent suivant un certain ordre chronologique".

Cournot, Essai sur les fondements de la connaissance et sur les caractères de la critique philosophique, 1851, Chapitre XX, "Du contraste de l'histoire et de la science, et de la philosophie de l'histoire", § 313.

 
  "Ce qui fait la distinction essentielle de l'histoire et de la science, ce n'est pas que l'une embrasse la succession des événements dans le temps, tandis que l'autre s'occuperait de la systématisation des phénomènes, sans tenir compte du temps dans lequel ils s'accomplissent. La description d'un phénomène dont toutes les phases se succèdent et s'enchaînent nécessairement selon des lois que font connaître le raisonnement ou l'expérience, est du domaine de la science et non de l'histoire. La science décrit la succession des éclipses, la propagation d'une onde sonore, le cours d'une maladie qui passe par des phases régulières, et le nom d'histoire ne peut s'appliquer qu'abusivement à de semblables descriptions ; tandis que l'histoire, intervient nécessairement [...] là où nous voyons, non seulement que la théorie, dans son état d'imperfection actuelle, ne suffit pas pour expliquer les phénomènes, mais que même la théorie la plus parfaite exigerait encore le concours d'une donnée historique. Il n'y a pas d'histoire proprement dite là où tous les événements dérivent nécessairement et régulièrement les uns des autres, en vertu des lois constantes par lesquelles le système est régi, et sans concours accidentel d'influences étrangères au système que la théorie embrasse, il n'y a pas non plus d'histoire, dans le vrai sens du mot, pour une suite d'événements qui seraient sans aucune liaison entre eux."
 
Cournot, Essai sur les fondements de la connaissance et sur les caractères de la critique philosophique, 1851, Chapitre XX, "Du contraste de l’histoire et de la science, et de la philosophie de l’histoire", § 313.

 

   "Le fatalisme en histoire est inévitable pour expliquer des phénomènes irrationnels (c'est-à-dire ceux dont nous ne comprenons pas le sens). Plus nous nous efforçons de les expli­quer logiquement, plus ils nous apparaissent déraisonnables et incompréhensibles.
   Tout homme vit pour soi, exerce sa liberté pour atteindre des fins particulières et sent de tout son être qu'il peut ou non accomplir tel ou tel acte mais, dès l'instant qu'il l'a accompli, cet acte accompli à un certain moment devient irrévocable et appartient à l'histoire, où il cesse d'être libre mais prend une signification prédéterminée.
   Il y a deux faces dans la vie de tout homme : la vie individuelle qui est d'autant plus libre que ses intérêts sont plus abstraits, et la vie élémentaire, grégaire, où l'homme se soumet inévitablement aux lois qui lui sont prescrites.
   L'homme vit consciemment pour soi, mais il sert d'instru­ment inconscient pour la poursuite des buts historiques, communs à toute l'humanité. L'acte accompli est irrévocable et, par sa concordance dans le temps avec des millions d'actes accomplis par d'autres hommes, il acquiert une valeur historique. Plus l'homme est placé haut sur l'échelle sociale, plus le nombre de ceux avec qui il a partie liée est important, et plus grand est son pouvoir sur les autres hommes, plus évident le caractère prédéterminé et inévitable de chacun de ses actes.

    « Le coeur des rois est dans la main de Dieu. »

  Le roi est l'esclave de l'histoire.
   L'histoire, c'est-à-dire la vie inconsciente, commune, gré­gaire de l'humanité, se sert de chaque instant de la vie des rois comme d'un instrument pour l'accomplissement de ses desseins.

   Quoique maintenant, en 1812, Napoléon fût plus persuadé que jamais qu'il dépendait de lui de verser ou de ne pas verser le sang de ses peuples (comme le lui disait Alexandre dans sa dernière lettre), il n'avait jamais été plus soumis à ces lois inéluctables qui l'obligeaient (alors qu'il croyait agir selon son bon plaisir) à accomplir pour l'oeuvre commune, pour l'histoire, ce qui devait s'accomplir.
Les hommes de l'Occident étaient en marche vers ceux de l'Orient afin de s'entre-tuer. Et en vertu de la loi de coïnci­dence des causes, des milliers de petites causes de ce mouvement et de cette guerre s'offrirent d'elles-mêmes et coïncidèrent avec cet événement : les reproches pour la violation du système continental, et le duc d'Oldenbourg, et l'entrée des armées en Prusse entreprise (croyait Napoléon) uniquement pour assurer la paix armée, et l'amour, l'habitude de la guerre de l'empe­reur de France coïncidant avec les dispositions de son peuple, l'entraînement causé par des préparatifs grandioses, et les frais que ces préparatifs avaient entraînés, et la nécessité de s'assu­rer des avantages qui compenseraient ces frais, et les honneurs grisants de Dresde, et les pourparlers diplomatiques qui, de l'avis des contemporains, furent menés avec le désir sincère de paix, mais qui ne firent que froisser l'amour-propre de part et d'autre, et des millions de millions d'autres causes qui concou­rurent à l'accomplissement de l'événement, coïncidèrent avec lui.
Quand une pomme est mûre et qu'elle tombe, pourquoi tombe-t-elle ? Est-ce parce que son poids l'entraîne vers la terre, parce que sa queue s'est desséchée, parce que le soleil l'a brûlée, parce qu'elle est devenue trop lourde, parce que le vent l'a secouée, est-ce parce que le gamin qui se tient au pied de l'arbre a envie de la manger ?
  Rien de tout cela ne constitue la cause. Il n'y a là qu'une concordance des conditions dans lesquelles s'accomplit tout événement vital, organique, élémentaire. Et le botaniste qui trouverait que la pomme tombe par suite de la décomposition du tissu cellulaire ou autres causes analogues, aurait tout aussi raison que l'enfant sous le pommier qui dirait qu'elle est tombée parce qu'il avait envie de la manger et qu'il l'a deman­dé au bn Dieu. .Celui qui dirait que Napoléon a marché sur Moscou parce qu'il le voulait et qu'il y a trouvé sa perte parce qu'Alexandre le voulait, aurait tout aussi raison et tout aussi tort que celui qui dirait qu'une montagne pesant des milliers de tonnes et sapée à sa base s'est effondrée par suite du dernier coup de pioche donné par le dernier ouvrier. Dans les événe­ments historiques, les prétendus grands hommes ne sont que des étiquettes qui donnent leur nom à l'événement et qui, de même que les étiquettes, ont le moins de rapport avec cet événement.
    Chacun de leurs actes qui leur parait libre est involontaire au sens historique, se trouve lié à la marche générale de l'his­toire et est déterminé de toute éternité."

 

Tolstoï, Guerre et paix, 1869, Tome troisième, Première partie, Chapitre premier, 1960, Le Club français du livre, p. 713-715.


    "L'histoire, comme le drame et comme le roman, est fille de la mythologie. C'est une forme particulière de compréhension et d'expression où – de même que dans les contes de fées chers aux enfants, et dans les rêves propres aux adultes sophistiqués – la ligne de démarcation entre le réel et l'imaginaire n'a pas été tracée. On a dit par exemple de l'Iliade, que celui qui entreprend de la lire comme un récit historique y trouve la fiction et, en revanche, que celui qui la lit comme une légende, y trouve l'histoire.
    Sous ce rapport, tous les livres d'histoire ressemblent à l'Iliade, car ils ne peuvent jamais éliminer entièrement la fiction. Le simple fait de choisir, d'arranger et de représenter les faits constitue une technique qui appartient au domaine de la fiction…"

 

Arnold J. Toynbee, A study of history, 1934-1961.


    "La méthode moderne que je tâche de suivre et qui commence à s'introduire dans toutes les sciences morales, consiste à considérer les oeuvres humaines comme des faits et des produits dont il faut marquer les caractères et chercher les causes ; rien de plus. Ainsi comprise, la science ne proscrit ni ne pardonne ; [La science morale] fait comme la botanique qui étudie, avec un intérêt égal, tantôt l'oranger et le laurier, tantôt le sapin et le bouleau ; elle est elle-même une sorte de botanique appliquée, non aux plantes, mais aux oeuvres humaines. À ce titre, elle suit le mouvement général qui rapproche aujourd'hui les sciences morales et les sciences naturelles, et qui, donnant aux premières les principes, les précautions, les directions des secondes, leur communique la même solidité et leur assure le même progrès".

Taine, Philosophie de l'art, Paris, Hachette, 1903, Partie I, chapitre I, p. 12-13.

 
    "On a souvent considéré le caractère unique des événements historiques comme le trait qui distingue l'histoire de la science. Mais ce critère ne suffit pas. Le géologue qui décrit les divers états de la terre aux différentes ères géologiques rapporte des événements concrets et uniques. Ces événements ne peuvent se répéter ; ils ne peuvent advenir dans le même ordre, une nouvelle fois. À cet égard, la description du géologue ne diffère pas de celle de l'historien tel, par exemple, Gregorovius narrant l'histoire de la cité de Rome, au Moyen Âge. Mais l'historien ne présente pas seulement une suite d'événements dans un ordre chronologique précis. Ces événements ne sont pour lui que l'enveloppe derrière laquelle il recherche une vie humaine et culturelle - une vie d'actions et de passions, de questions et de réponses, de tensions et de solutions. L'historien ne saurait, à cette fin, inventer un autre langage et une autre logique. Il ne pourrait penser ou parler sans faire usage de termes généraux. Mais il insuffle dans les concepts et les mots ses sentiments intimes et nous les rend ainsi dans une tonalité nouvelle et une teinte nouvelle - la teinte d'une vie personnelle".
 

Ernst Cassirer, Essai sur l'homme, 1944, L'histoire, tr. N. Massa, Editions de minuits, 1975, p. 262.

 

 

  "En ce qui concerne [les disciplines plus établies] [1], au cours des générations, on voit s'accroître non seulement l'ampleur et l'assurance de la connaissance ponctuelle, mais aussi, et en étroite relation avec ce dernier élément, l'ampleur et l'assurance de la connaissance des corrélations entre les données. En histoire, il y a sans doute augmentation de la connaissance des faits isolés, mais il n'y a aucune continuité de développement de la connaissance au niveau des corrélations. Dans les sciences plus anciennes, bien souvent, l'importance des hypothèses et des théories anciennes sur les modes de corrélation, que ce soit dans un domaine particulier ou dans l'ensemble de l'univers, demeure comme un certain stade sur la voie des hypothèses et des théories plus récentes, car ces étapes postérieures n'auraient jamais été atteintes si les précédentes n'avaient pas été franchies. Les étapes ultérieures se situent au-delà des précédentes, l'importance de ces dernières demeure comme un maillon de la chaîne ininterrompue du travail de recherche. Sans Newton, on ne pourrait pas tout à faire comprendre Einstein. Le progrès continu de la science ne met pas nécessairement au rebut les schémas théoriques généraux des étapes antérieures, et même cela lui arrive d'autant plus rarement que le processus de travail scientifique est plus sûr et plus autonome."

 

Norbert Elias, La société de cour, 1969, Avant-propos : Sociologie et histoire, tr. fr. Pierre Kamnitzer et Jeanne Étoré, Flammarion, Champs essais, 1985, p. XXXVII-XXXVIII.



[1] Norbert Elias fait référence ici aux sciences dites "dures" : la physique ou la biologie par exemple. 


 

  "Contrairement aux spécialistes des sciences de la nature, qui ont affaire à des choses qui, quelle qu'en soit l'origine, n'ont été ni conçues ni réalisées par l'homme et ne peuvent donc être observées, comprises, et éventuellement modifiées, qu'en s'en tenant obstinément et méticuleusement à la réalité des faits – l'historien, tout aussi bien que l'homme politique, traite de problèmes humains, qui doivent leur existence à la capacité d'action que possède l'homme, c'est-à-dire à la relative liberté dont il dispose par rapport à ce qui est. Les hommes d'action, pour autant qu'ils estiment être maîtres de leur avenir, sont toujours tentés de se rendre également maîtres du passé. Alors que l'action les attire et qu'ils sont également férus de théories, il est peu probable qu'ils fassent preuve de la même patience que le spécialiste des sciences de la nature qui attendra que ses théories ou ses explications hypothétiques aient été confirmées ou réfutées par les faits. Ils seront tentés, par contre, de faire concorder la réalité envisagée par eux – qui, après tout, est un produit de l'action humaine et aurait donc pu prendre une autre forme – avec leurs théories, écartant ainsi mentalement sa contingence déconcertante."

 

Hannah Arendt, "Du mensonge en politique", 1969, in Du mensonge à la violence, tr. Fr. Guy Durand, Pocket, 1994, p. 16-17.



  "Si le découpage scientifique et le découpage sublunaire ne coïncident pas, c'est parce que la science ne consiste pas à décrire ce qui est, mais à découvrir des ressorts cachés qui, à la différence des objets sublunaires, fonctionnent en toute rigueur ; au-delà du vécu, elle cherche du formel. Elle ne stylise pas notre monde, mais elle en construit les modèles, elle en donne la formule, celle de l'oxyde carbonique ou celle de l'utilité marginale, et elle prend pour objets les modèles même dont elle décrit la construction. Elle est un discours rigoureux auquel les faits obéissent formellement dans les limites de leur abstraction ; elle coïncide particulièrement bien avec le réel dans le cas des corps célestes, planètes ou fusées, si bien que ce cas privilégié risque de nous faire oublier un peu qu'une théorie scientifique reste souvent théorique, qu'elle explique le réel plus qu'elle ne permet de le manier et que la technique dépasse largement la science, qui la déborde non moins largement sur d'autres bords. L'opposition du sublunaire et du formel, de la description et de la formalisation, n'en demeure pas moins le critère d'une science authentique ; elle n'est pas programme de recherche : on ne programmatise pas la découverte ; mais elle permet de savoir de quel côté on peut espérer voir souffler l'esprit et de quel côté sont les impasses, particulièrement les impasses d'avant-garde.
  Or les faits qui obéissent à un modèle ne seront jamais les mêmes que ceux qui intéressent l'historien, et c'est le nœud de la question. L'histoire, celle qu'on écrit et d'abord celle qu'on vit, est faite de nations, de croisades, de classes sociales, d'Islam et de Méditerranée : toutes notions de l'expérience qui suffisent pour agir et pâtir, mais qui ne sont pas des idées de la raison. Celles, au contraire, qu'une science de l'homme peut ordonner en modèles rigoureux sont hétérogènes à cette expérience : stratégie du minimax, risque et incertitude, équilibre concurrentiel, optimum de Pareto, transitivité des choix. Car, si le monde tel que nos yeux le voient avait la rigueur des équations, cette vision serait la science elle-même ; et, comme les hommes ne cesseront jamais de voir le monde avec les yeux dont ils le voient, les disciplines historico-philologiques, qui s'en tiennent délibérément au vécu, conserveront toujours leur raison d'être.

  Aussi l'impossibilité d'une histoire scientifique ne tient-elle pas à l'être de l'homo historicus, mais seulement aux conditions contraignantes du connaître : si la physique se voulait simple stylisation de la réalité sensible, comme au temps où elle spéculait sur le Chaud, le Sec et le Feu, tout ce qu'on dit du manque d'objectivité de l'histoire pourrait se redire des objets physiques. Le pessimisme ontologique se ramène donc à un simple pessimisme gnoséologique : de ce que l'histoire des historiens ne peut pas être une science, il ne suit pas qu'une science du vécu historique soit impossible ; mais on voit quel en est le prix : ce que nous avons l'habitude de considérer comme un événement éclaterait en une myriade d'abstractions différentes. Aussi l'idée d'expliquer scientifiquement la révolution de 1917 ou l'œuvre de Balzac apparaît comme aussi peu scientifique et aussi saugrenue que l'idée d'expliquer scientifiquement le département du Loi-et-Cher ; ce n'est pas parce que les faits humains seraient des totalités (les faits physiques aussi en sont, à ce compte), mais parce que la science ne connaît que ses propres faits."

 

Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, 1971, Points Histoire, 1979, p. 158-160.



  "Certains pourraient être tentés de déceler un message quasi mystique dans mon propos, à savoir que l'évolution imprime un certain inconnaissable à la nature. C'est une notion contre laquelle je m'élève vigoureusement : la connaissance et la prévision sont deux phénomènes différents. D'autres pourraient essayer d'y lire un message morose ou pessimiste : l'évolution n'est pas une science, puisqu'elle ne peut prévoir le cours d'un monde imparfait. Là encore, je m'insurgerai contre une telle interprétation de ce que j'ai écrit au sujet des contraintes et des changements capricieux de fonction.
  Le problème tient à notre conception simpliste et stéréotypée de la science, que nous considérons comme quelque chose de monolithique fondé sur la régularité, la répétition et la capacité de prévoir le futur. Les sciences qui traitent d'objets moins complexes et moins dépendants de l'histoire que ne l'est la vie peuvent obéir à cette formule. L'hydrogène et l'oxygène, mélangés d'une certaine façon, donnent de l'eau aujourd'hui, ont donné de l'eau il y a des millions d'années, et donneront sans doute de l'eau pendant longtemps encore. La même eau, avec la même composition chimique. Pas d'indication de temps, pas de contraintes imposées par une histoire de changements antérieurs.
  Les organismes, eux, sont déterminés et limités par leur passé. Ils doivent rester imparfaits dans leur forme et leur fonction, et dans cette mesure sont imprévisibles, puisqu'ils ne sont pas des machines optimales. Nous ne pouvons pas connaître leur futur avec certitude, ne serait-ce que parce qu'une myriade de modifications fonctionnelles capricieuses peut se manifester dans la capacité d'évolution de n'importe quel trait, aussi adapté soit-il à son rôle actuel.
  La science traitant des objets historiques complexes est une entreprise différente, mais tout aussi importante. Elle tente d'expliquer le passé, non de prévoir le futur. Elle recherche les principes et les régularités qui sont à la base du caractère unique de chaque espèce, de chaque interaction, tout en mettant en valeur cette singularité irréductible et en la décrivant dans toute sa splendeur. La notion de science doit être modifiée pour rendre compte de la vie. L'art du soluble – comme Peter Medawar définit la science – ne doit pas avoir la vue courte, car la vie est longue."

 

Stephen Jay Gould, Quand les poules auront des dents, 1983, tr. fr. Marie-France de Paloméra, Points sciences, 1991, p. 72-73.


 

  "Dans de nombreux domaines – la cosmologie, la géologie, et l'évolution, entre autres -, les phénomènes naturels ne peuvent être élucidés qu'avec les outils de l'histoire. Les méthodes appropriées relèvent dans ce cas de la narration, et non pas de l'expérimentation.
  La traditionnelle « méthode scientifique » ne peut venir à bout des phénomènes historiques. les lois de la nature sont définies par leur invariance dans l'espace et dans le temps. L'expérimentation dans des conditions contrôlées et la réduction de la complexité du monde matériel à un petit nombre de causes générales sont des procédés présupposant que toutes les périodes de temps peuvent être traitées de la même manière et simulées adéquatement en laboratoire. Le quart du Cambrien est identique au quartz actuel – c'est un tétraèdre d'atomes de silicium et d'oxygène liés ensemble aux quatre coins. Déterminez les propriétés du quartz moderne dans des conditions contrôlées en laboratoire, et vous pourrez comprendre les grains de sable du grès Cambrien de Potsdam.

  Mais supposez que vous vouliez savoir pourquoi les dinosaures ont disparu, ou pourquoi les mollusques se sont épanouis, tandis que Wiwaxia [1] a péri ? Ce n'est pas que le recours au laboratoire ne soit pas pertinent ; en fait, il peut conduire, par analogie, à comprendre certains des phénomènes en cause. (On pourrait, par exemple, comprendre des choses intéressantes au sujet de l'extinction crétacée, en testant les tolérances physiologiques d'organismes modernes, ou même de « modèles de dinosaures », dans des conditions d'environnement analogues à celles qui ont été proposées par les diverses hypothèses explicatives de cette « mort en masse ».) Mais les procédés de la « méthode scientifique » ont leur limite, et ne peuvent atteindre le coeur de cet événement singulier qui concerna des organismes depuis longtemps disparus, habitant une Terre aux climats et aux continents très différents de ceux d'aujourd'hui. Pour comprendre l'histoire, il est nécessaire de reconstruire les événements du passé eux-mêmes, dans leurs propres termes, c'est-à-dire en relatant les phénomènes uniques en leur genre qui les ont constitués. Aucune loi ne permet de rendre compte de la disparition de Wiwaxia, mais un ensemble complexe d'événements a concouru à ce résultat - et nous pouvons découvrir certains d'entre eux si, par chance, des traces suffisantes ont été conservées dans nos archives géologiques éparses. (Par exemple, il y a dix ans, nous ne savions pas que l'extinction crétacée avait coïncidé dans le temps avec le probable impact d'un ou de plusieurs astéroïdes à la surface du globe - bien que la preuve, sous forme de trace chimique, ait toujours été là dans les roches datant de la fin du Crétacé.)
  Les explications historiques diffèrent des résultats expérimentaux de nombreuses façons. Il n'est pas question, dans ce cas, de vérification par répétition, puisqu'il s'agit de rendre compte du caractère unique de certains facteurs concourant à un événement. Et ces facteurs, étant donné les lois de la probabilité et celles de l'irréversibilité du temps, ne se représenteront plus jamais ensemble. On ne peut pas non plus tenter de ramener les événements complexes d'un récit à la simple mise en oeuvre de lois de la nature ; bien sûr, les événements historiques ne violent aucun des principes fondamentaux régissant la matière et le mouvement, mais leur production relève du domaine de la contingence. (La loi de la gravité nous apprend que les pommes tombent, mais elle ne nous dit pas pourquoi telle pomme est tombée à tel moment, et pour- quoi Newton se trouvait justement en dessous à ce moment- là, mûr pour une découverte.) Et la question de la prédiction, dont on fait grand cas dans la manière stéréotypée de présenter la science, ne peut pas être prise en considération dans le cadre des récits historiques. On peut expliquer un événement après qu'il s'est produit, mais, étant donné le rôle de la contingence, il est impossible qu'il se répète, même en reprenant le même point de départ. […]
  […] il n'est pas vrai que la science recherchant des explications de type historique soit plus mauvaise, plus limitée et moins capable d'atteindre des conclusions sûres parce que ses méthodes de travail habituelles ne reposent pas sur l'expérimentation, la prédiction et l'examen de tout phénomène sous l'angle exclusif des lois invariables de la nature. Ce type de science recourt à un mode différent d'explication, fondé sur la comparaison et l'observation d'abondantes données. On ne peut pas, au sens strict, voir se dérouler sous nos yeux un événement du passé ; mais la science se fonde généralement sur la déduction et non pas sur la simple observation (on ne peut d'ailleurs pas voir directement les électrons, la gravité ou les trous noirs).
  Ce n'est pas l'observation directe qui définit ce qui est scientifique, mais la possibilité de faire des tests, et cela est vrai pour toutes les sciences, qu'elles relèvent du mode stéréotypé, ou du mode historique. Il faut pouvoir décider si nos hypothèses sont définitivement fausses ou probablement correctes (nous laisserons l'affirmation de certitudes aux prêcheurs et aux politiciens). La richesse de l'histoire nous conduit à envisager des méthodes de test différentes, mais la possibilité de tester est tout aussi bien notre critère fondamental. Nous travaillons sur la base d'un puissant ensemble de données riches et diverses, représentant les conséquences des événements passés ; et nous ne nous lamentons pas sur notre incapacité à observer directement les phénomènes (du temps passé). Nous recherchons des modalités qui se répètent, fondées sur des données si abondantes et si variées qu'aucune autre interprétation coordinatrice ne pourrait tenir, bien que n'importe quel fait pris isolément ne puisse être une preuve convaincante."


Stephen Jay Gould, La Vie est belle, 1989, tr. fr. Marcel Blanc, Points Science, 1998, p. 361-363 et p. 365-366. 


[1] Le wiwaxia est un animal fossile connu principalement par ses restes retrouvés dans les schistes de Burgess au Canada. Quoique l'animal soit similaire aux mollusques, il ne peut pas vraiment être classé parmi eux à cause de ses sclérites (armure). Le groupe auquel l'animal appartient est toujours controversé.

 

 

Date de création : 03/11/2005 @ 11:47
Dernière modification : 03/05/2021 @ 13:18
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