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Texte à méditer :   Le progrès consiste à rétrograder, à comprendre [...] qu'il n'y avait rien à comprendre, qu'il y avait peut-être à agir.   Paul Valéry
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Hors des sentiers battus
Le devoir de bonheur

  "Assurer son propre bonheur est un devoir (du moins de façon indirecte) ; car ne pas être content de son état, se trouver accablé d'une foule de soucis, et cela au milieu de besoins insatisfaits, pourrait facilement devenir une grande tentation de transgresser ses devoirs. Mais, même sans considérer ici le devoir, tous les hommes ont déjà d'eux-mêmes la plus puissante et la plus intime inclination au bonheur, parce que c'est précisément dans cette idée que toutes les inclinations parviennent à se réunir en une somme. Simplement, le précepte du bonheur est ainsi fait, dans la plupart des cas, qu'il porte gravement préjudice à certaines inclinations et qu'en tout état de cause l'homme ne peut se faire un concept déterminé et sûr de cette somme où toutes trouvent satisfaction et qu'on entend par bonheur ; c'est la raison pour laquelle il n'y a pas matière à s'étonner si une inclination unique, bien déterminée du point de vue de ce qu'elle promet et du moment où elle peut obtenir satisfaction, peut prévaloir sur une idée vague, et si l'être humain, par exemple un goutteux, peut préférer jouir de ce qu'il aime, et endurer ensuite toutes les souffrances possibles, parce qu'au moins en l'occurrence, d'après sa supputation, il ne s'est pas privé de la jouissance de l'instant présent à cause des espoirs, peut-être sans fondements, placés dans un bonheur devant résider dans la santé. Mais même dans ce cas, si l'inclination universelle au bonheur ne déterminait pas sa volonté, si sa santé, du moins pour lui, n'appartenait pas de manière si indispensable à ce dont son calcul fait ressortir la valeur, reste qu'ici encore se dégagerait, comme dans tous les autres cas, une loi, savoir : celle qui lui demande de favoriser son bonheur, non par inclination, mais par devoir - et c'est de ce point de vue seulement que sa conduite possède la véritable valeur morale."

 

  Emmanuel Kant, Fondation de la métaphysique des mœurs, 1785, tr. fr. Alain Renaut, GF, 1994, p. 67-68.

 

  "Assurer son propre bonheur est un devoir du moins indirect, car celui qui est mécontent de son état peut aisément se laisser aller au milieu des soucis et des besoins qui le tourmentent, à la tentation de transgresser ses devoirs. Mais aussi, indépendamment de la considération du devoir, tous les hommes trouvent en eux-mêmes la plus puissante et la plus profonde inclination pour le bonheur, car cette idée du bonheur contient et résume en somme toutes leurs inclinations. Seulement les préceptes qui ont pour but le bonheur ont, la plupart du temps, pour caractère de porter préjudice à quelques inclinations, et d'ailleurs l'homme ne peut se faire un concept déterminé et certain de cette somme de satisfaction de tous ses penchants qu'il désigne sous le nom de bonheur. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'une seule inclination, qui promet quelque chose de déterminé, et peut être satisfaite à un moment précis, puisse l'emporter sur une idée incertaine ; qu'un goutteux*, par exemple, puisse se dérider à jouir de tout ce qui lui plait, quoiqu'il doive souffrir, et que, d'après sa manière d'évaluer les choses, au moins dans cette circonstance, il ne croie pas devoir sacrifier la jouissance du moment présent à l'espoir, peut-être vain, du bonheur que donne la santé. Mais, quand même ce penchant, qui porte tous les hommes à chercher leur bonheur, ne déterminerait pas sa volonté, quand même la santé ne serait pas, pour lui du moins, une chose dont il fut si nécessaire de tenir compte dans ses calculs, il resterait encore, dans ce cas, comme dans tous les autres, une loi, celle qui commande de travailler à son bonheur, non par inclination, mais par devoir, et c'est par là seulement que sa conduite peut avoir une vraie valeur morale."

 

Emmanuel Kant, Fondement de la métaphysique des mœurs, 1785, tr. Jules Barni, Paris, Ladrange, 1848, p. 22-23.


 

   "Quelles sont les fins qui sont en même temps des devoirs ? Ces fins sont : ma perfection propre et le bonheur d'autrui.
  On ne peut inverser la relation de ces termes et faire du bonheur personnel d'une part, lié à la perfection d'autrui d'autre part, des fins qui seraient en elles-mêmes des devoirs pour la même personne.
  Le bonheur personnel, en effet, est une fin propre à tous les hommes (en raison de l'inclination de leur nature), mais cette fin ne peut jamais être regardée comme un devoir, sans que l'on se contredise. Ce que chacun inévitablement veut déjà de soi-même ne peut appartenir au concept du devoir ; en effet le devoir est une contrainte en vue d'une fin qui n'est pas voulue de bon gré. C'est donc se contredire que de dire qu'on est obligé de réaliser de toutes ses forces son propre bonheur. C'est également une contradiction que de me prescrire comme fin la perfection d'autrui et que de me tenir comme obligé de la réaliser. En effet la perfection d'un autre homme, en tant que personne, consiste en ce qu'il est capable de se proposer lui-même sa fin d'après son concept du devoir, et c'est donc une contradiction que d'exiger (que de me poser comme devoir) que je doive faire à l'égard d'autrui une chose que lui seul peut faire."

 
Kant, Métaphysique des mœurs, 1797, "Doctrine de la vertu", Introduction .

 
 "Il n'est pas difficile d'être malheureux ou mécontent ; il suffit de s'asseoir, comme fait un prince qui attend qu'on l'amuse ; ce regard qui guette et pèse le bonheur comme une denrée jette sur toutes choses la couleur de l'ennui ; non sans majesté, car il y a une sorte de puissance à mépriser toutes les offrandes ; mais j'y vois aussi une impatience et une colère à l'égard des ouvriers ingénieux qui font du bonheur avec peu de choses, comme les enfants font des jardins. Je fuis. L'expérience m'a fait voir assez que l'on ne peut distraire ceux qui s'ennuient d'eux-mêmes.
 Au contraire, le bonheur est beau à voir ; c'est le plus beau spectacle. Quoi de plus beau qu'un enfant ? Mais aussi il se met tout à ses jeux ; il n'attend pas que l'on joue pour lui. Il est vrai que l'enfant boudeur nous offre aussi l'autre visage, celui qui refuse toute joie ; et heureusement l'enfance oublie vite ; mais chacun a pu connaître de grands enfants qui n'ont point cessé de bouder. Que leurs raisons soient fortes, je le sais ; il est toujours difficile d'être heureux ; c'est un combat contre beaucoup d'événements et contre beaucoup d'hommes ; il se peut que l'on y soit vaincu ; il y a sans doute des événements insurmontables et des malheurs plus forts que l'apprenti stoïcien ; mais c'est le devoir le plus clair peut-être de ne point se dire vaincu avant d'avoir lutté de toutes ses forces. Et surtout, ce qui me paraît évident, c'est qu'il est impossible que l'on soit heureux si l'on ne veut pas l'être ; il faut donc vouloir son bonheur et le faire."
 
Alain, Propos sur le bonheur, "Propos du 16 mars 1923", Chapitre XCII : Devoir d'être heureux, éditions Gallimard, nrf, 1928, p. 269-270.


  "Il est toujours difficile d'être heureux ; c'est un combat contre beaucoup d'événements et contre beaucoup d'hommes ; il se peut que l'on y soit vaincu ; il y a sans doute des événements insurmontables et des malheurs plus forts que l'apprenti stoïcien ; mais c'est le devoir le plus clair peut-être de ne point se dire vaincu avant d'avoir lutté de toutes ses forces. Et surtout, ce qui me paraît évident, c'est qu'il est impossible que l'on soit heureux si l'on ne veut pas l'être ; il faut donc vouloir son bonheur et le faire.
  Ce que l'on n'a point assez dit, c'est que c'est un devoir aussi envers les autres que d'être heureux. On dit bien qu'il n'y a d'aimé que celui qui est heureux ; mais on oublie que cette récompense est juste et méritée ; car le malheur, l'ennui et le désespoir sont dans l'air que nous respirons tous ; aussi nous devons reconnaissance et couronne d'athlète à ceux qui digèrent les miasmes, et purifient en quelque sorte la commune vie par leur énergique exemple. Aussi n'y a-t-il rien de plus profond dans l'amour que le serment d'être heureux. Quoi de plus difficile à surmonter que l'ennui, la tristesse ou le malheur de ceux que l'on aime ? Tout homme et toute femme devraient penser continuellement à ceci que le bonheur, j'entends celui que l'on conquiert pour soi, est l'offrande la plus belle et la plus généreuse.
  J'irais même jusqu'à proposer quelque couronne civique pour récompenser les hommes qui auraient pris le parti d'être heureux. Car, selon mon opinion, tous ces cadavres, et toutes ces ruines, et ces folles dépenses, et ces offensives de précaution, sont l'œuvre d'hommes qui n'ont jamais su être heureux et qui ne peuvent supporter ceux qui essaient de l'être."

Alain, Propos sur le bonheur, 1923, Chapitre XCII : Devoir d'être heureux, éditions Gallimard, nrf, 1928, p. 269-271.


  "Le devoir envers soi-même se détermine comme le devoir d'être heureux en tant qu'être raisonnable. La formule ne manquera pas de choquer. En effet, quoi de plus contraire, de plus mutuellement exclusif, que les concepts de devoir et de bonheur ? Le devoir n'est-il pas la négation du bonheur, le refus d'en envisager seulement la possibilité ? Et le bonheur n'est-il pas, avant toute chose, l'absence de cette contrainte intérieure par laquelle s'exprime le sentiment du devoir ? De telles observations [...] ne voient pas [...] que l'usage courant, très différent en effet de l'usage philosophique, conduit à des paradoxes insolubles. Le problème moral naît du sentiment du malheur moral, c'est-à-dire, du sentiment que la vie est devenue insensée : en un mot, le début de la réflexion est la recherche du bonheur. On oublie également que ce qui d'ordinaire est considéré comme bonheur, la satisfaction des besoins et des désirs naturels ou historiques, est un but qui, s'il est atteint, l'est à la faveur de circonstances entièrement fortuites : toute l'expérience de l'humanité, antérieure à toute réflexion morale, se résume en ces plaintes répétées de génération en génération, de civilisation en civilisation, qui exposent le malheur de l'homme qui cherche son bonheur dans ce qui ne dépend pas de lui."

 

Éric Weil, Philosophie morale, 1961, § 16, Vrin, 1998, p. 101.



  "L'âge du bonheur de masse célèbre l'individualité libre, il privilégie la communication et démultiplie les choix et options. Ce n'est pas dire pour autant que tout modèle directif ait été évacué. De fait, la culture du bonheur ne se conçoit pas sans tout un arsenal de normes, d'informations techniques et scientifiques stimulant un travail permanent d'autocontrôle et de surveillance de soi : après l'impératif catégorique, l'impératif narcissique glorifié sans relâche par la culture hygiénique et sportive, esthétique et diététique. Conserver la forme, lutter contre les rides, veiller à une alimentation saine, bronzer, rester mince, se relaxer, le bonheur individualiste est inséparable d'un extraordinaire forcing dans l'effort de dynamisation, d'entretien, de gestion optimale de soi-même. L'éthique contemporaine du bonheur n'est pas seulement consommatrice, elle est d'essence activiste, contructiviste : non plus comme autrefois gouverner idéalement ses passions, mais optimiser nos potentiels ; non plus l'acceptation résignée du temps, mais l'éternelle jeunesse du corps ; non plus la sagesse, mais le travail performatif de soi sur soi ; non plus l'unité du moi, mais la diversité high tech des exigences de protection, d'entretien, de valorisation du capital-corps. D'un côté, l'époque hors devoir liquide la culture autoritaire et puritaine traditionnelle ; de l'autre, elle engendre de nouveaux impératifs (jeunesse, santé, sveltesse, forme, loisirs, sexe) d'autoconstruction de soi-même, sans doute personnalisés mais créant un état d'hypermobilisation, de stress et de recyclage permanent. La culture du bonheur déculpabilise l'autoabsorprion subjective, mais dans le même temps elle enclenche une dynamique anxiogène du fait même des normes du mieux-être et du mieux-paraître qui la constituent."

 

Gilles Lipovetsky, Le Crépuscule du devoir, 1992, Éd. Gallimard, p. 57-58.

 

 
 

Date de création : 09/11/2006 @ 16:05
Dernière modification : 07/04/2026 @ 13:30
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