* *

Texte à méditer :  

Car quoi de plus excusable que la violence pour faire triompher la cause opprimée du droit ?   Alexis de Tocqueville


* *
Figures philosophiques

Espace élèves

Fermer Cours

Fermer Méthodologie

Fermer Classes préparatoires

Espace enseignants

Fermer Sujets de dissertation et textes

Fermer Elaboration des cours

Fermer Exercices philosophiques

Fermer Auteurs et oeuvres

Fermer Méthodologie

Fermer Ressources en ligne

Fermer Agrégation interne

Hors des sentiers battus
Le travail de l'historien

    "L'histoire est une noble science. Elle présente beaucoup d'aspects utiles. Elle se propose d'atteindre un noble but. Elle nous fait connaître les conditions propres aux nations anciennes, telles quelles se traduisent par leur caractère national. Elle nous transmet la biographie des prophètes, la chronique des rois, leurs dynasties et leur politique. Ainsi, celui qui le désire peut obtenir un heureux résultat: en imitant les modèles historiques en matière religieuse ou profane.

    Pour écrire des ouvrages historiques, il faut disposer de nombreuses sources et de connaissances très variées. Il faut aussi un esprit réfléchi, et de la profondeur.- pour conduire le chercheur à la vérité et le garder de l'erreur. S'il se fie aux récits traditionnels, s'il n'a pas claire notion des principes fournis par la coutume, les fondements de la politique, la nature même de la civilisation et les conditions qui régissent la société humaine, si, d'autre part, il n'évalue pas sa documentation ancienne ou de longue date, en la comparant à des données plus récentes ou contemporaines : il ne pourra éviter les faux pas et les écarts hors la grand-route de la vérité. Historiens, commentateurs du Coran et grands « traditionnistes » ont commis bien des erreurs. Ils acceptent d'emblée leurs histoires pour argent comptant, sans les contrôler auprès des principes, ni les comparer aux autres récits du même genre. Pas plus quels ne les éprouvent à la pierre de touche de la philosophie, qu'ils ne s'aident de la nature des choses, ou qu'ils ne recourent à la réflexion et à la critique. Ainsi s'égarent-ils loin de la vérité, pour se trouver perdus dans le désert de la légèreté et de l'erreur.

    En particulier, c'est ce qui arrive, chaque fois qu'il est question de sommes d'argent ou d'effectifs militaires. C'est une excellente occasion de donner de faux renseignements et d'échafauder des affirmations sans fondement. Il faut donc contrôler à la source et recouper ce genre de choses avec d'autres informations solides."


Ibn Khaldûn, Discours sur l'histoire universelle, 1377, trad. V. Monteil, Éd. Sinbad, 1968, p. 13-14.



  "On fait le portrait d'un peuple entier, d'une époque, d'une région – mais de qui est-ce le portrait ? On rassemble les peuples et les temps, se recouvrant les uns les autres comme les vagues de la mer - de qui est-ce l'image ? qui a trouvé le mot juste pour les peindre ?... Qui a remarqué quelle chose ineffable est la qualité propre d'un homme, par laquelle on peut dire, en distinguant tout ce qui la distingue, comment il sent et comment il vit, comment toutes choses se changent et lui appartiennent après que ses yeux les ont vues, que son âme les a mesurées, que son cœur les a ressenties – quelle profondeur se cache dans le caractère d'un seule nation qui, si souvent qu'on l'ait observée et admirée, n'en échappe pas moins à tout discours, ou du moins, dans ce discours, est si rarement reconnaissable pour celui qui la comprend et la devine – et cela n'est rien auprès de vouloir dominer l'océan de tous les peuples, de tous les temps et de tous lieux, les enfermer dans un regard, un sentiment, un mot ! Profil d'ombre d'un demi-mort que le discours ! Il faudrait y joindre toute la peinture à vif du mode de vie, des coutumes, des besoins, des caractères de la terre et du ciel ou les avoir déjà parcourus, il faudrait sympathiser avec cette nation pour sentir un seul de ses penchants et de ses comportements, pour les sentir tous ensemble, trouver un mot, tout penser dans sa plénitude – ou bien que lit-on ? un mot."

 

Herder, Une nouvelle philosophie de l'histoire, 1774, Œuvres, Suphan, t. V, p. 489 et sq.



  "Or, chacun le disait : l'histoire, c'était d'établir les faits, puis les remettre en oeuvre. Et c'était vrai, et c'était clair, mais en gros, et surtout si l'histoire était tissée, uniquement ou presque, d'événements. Tel roi était-il né en tel lieu, telle année ? Avait-il, en tel endroit, remporté sur ses voisins une victoire décisive ? Rechercher tous les textes qui de cette naissance ou de cette bataille font mention ; tirer parmi eux les seuls dignes de créance ; avec les meilleurs composer un récit exact et précis : tout cela ne va-t-il pas sans difficulté ?
  Mais déjà, qu'à travers [...] telle suite d'années les salaires aient baissé, ou le prix de la vie haussé ? Des faits historiques, sans doute, et plus importants à nos yeux que la mort d'un souverain ou la conclusion d'un éphémère traité. Ces faits les appréhende-t-on d'une prise directe ? Mais non : des travailleurs patients, se relayant, se succédant, les fabriquent lentement, péniblement, à l'aide de milliers d'observations judicieusement interrogées et de données numériques extraites, laborieusement, de documents multiples : fournies telles quelles par eux, jamais, en vérité.

  - Qu'on n'objecte pas : « Des collections de faits et non des faits... ».
  Car le fait en soi, cet atome prétendu de l'histoire, où le prendrait-on ?
  L'assassinat d'Henri IV par Ravaillac, un fait ? Qu'on veuille l'analyser, le décomposer en ses éléments, matériels les uns, spirituels les autres, résultat combiné de lois générales, de circonstances particulières de temps et de lieux, de circonstances propres enfin à chacun des individus, connus ou ignorés, qui ont joué un rôle dans la tragédie : comme bien vite on verra se diviser, se décomposer, se dissocier un complexe enchevêtré... Du donné ? Mais non, du créé par l'historien, combien de fois ?
  De l'inventé et du fabriqué, à l'aide d'hypothèses et de conjectures, par un travail délicat et passionnant.
  [...] Et voilà de quoi ébranler sans doute une autre doctrine, si souvent enseignée naguère. « L'historien ne saurait choisir les faits.» [...] Mais toute histoire est choix.
  Elle l'est, du fait même du hasard qui a détruit ici, et là sauvegardé les vestiges du passé. Elle l'est du fait de l'homme : dès que les documents abondent, il abrège, simplifie, met l'accent sur ceci, passe l'éponge sur cela. Elle l'est du fait, surtout, que l'historien crée ses matériaux ou, si l'on veut, les recrée : l'historien, qui ne va pas rôdant au hasard à travers le passé, comme un chiffonnier en quête de trouvailles, mais part avec, en tête, un dessein précis, un problème à résoudre, une hypothèse de travail à vérifier. Dire : « ce n'est point attitude scientifique », n'est-ce pas montrer, simplement, que de la science, de ses conditions et de ses méthodes, on ne sait pas grand-chose ? L'histologiste, mettant l'oeil à l'oculaire de son microscope, saisirait-il donc d'une prise immédiate des faits bruts ? L'essentiel de son travail consiste à créer, pour ainsi dire, les objets de son observation, à l'aide de techniques souvent fort compliquées. Et puis, ces objets acquis, à « lire » ses coupes et ses préparations. Tâche singulièrement ardue ; car décrire ce qu'on voit, passe encore ; voir ce qu'il faut décrire, voilà le difficile."

 

Lucien Febvre, Combats pour l'histoire, 1952, Librairie Armand Colin, Paris, 1953, p. 6-8.



  "La philosophie critique de l'histoire se ramène finalement à la mise en évidence du rôle décisif que joue, dans l'élaboration de la connaissance historique, l'intervention active de l'historien, de sa pensée, de sa personnalité. Nous ne dirons plus: « l'histoire est, hélas ! inséparable de l'historien ». […]
  Nous enregistrons ce fait, inscrit dans la structure de l'être, sans surprise ni colère; nous ne pouvons que constater la situation faite à l'historien par les conditions de la connaissance (structure de l'esprit et nature de l'objet) et c'est à l'intérieur de ces nécessités que nous cherchons à montrer à quelles conditions et dans quelle limite une connaissance authentique, c'est-à-dire vraie, du passé humain se trouve accessible [...].

  Pour eux, les historiens positivistes, l'histoire c'est du Passé, objectivement enregistré, plus, hélas ! une intervention inévitable du présent de l'historien, quelque chose comme l'équation personnelle de l'observateur en astronomie, ou l'astigmatisme de l'ophtalmologiste, c'est-à-dire une donnée parasitaire, quantité qu'il faudrait s'efforcer de rendre aussi petite que possible, jusqu'à la rendre négligeable, tendant vers zéro [...].
  Dans cette conception, on paraît admettre que l'historien, et déjà avant lui le témoin dont il utilise le document, ne pourraient, par leur apport personnel, que porter atteinte à l'intégrité de la vérité objective de l'histoire ; qu'il fût positif ou négatif, - lacunes, incompréhensions, erreurs dans le second cas, considérations oiseuses, fleurs de rhétorique dans le premier -, cet apport serait toujours regrettable et devrait être éliminé. On eût aimé faire de l'historien, et déjà de ses informateurs, un instrument purement passif, comme un appareil enregistreur, qui n'aurait qu'à reproduire son objet, le passé, avec une fidélité mécanique, - à le photographier, comme on eût dit, j'imagine, vers 1900. [...]

  Mais non, « il n'existe pas une réalité historique, toute faite avant la science qu'il conviendrait simplement de reproduire avec fidélité »[1] : l'histoire est le résultat de l'effort, en un sens créateur, par lequel l'historien, le sujet connaissant, établit ce rapport entre le passé qu'il évoque et le présent qui est le sien."

 

Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, 1954, Seuil, 1959, p. 51-55.


[1] Raymond Aron, in La philosophie critique de l'histoire.



  "[…] en histoire comme au théâtre, tout montrer est impossible, non pas parce qu'il faudrait trop de pages, mais parce qu'il n'existe pas de fait historique élémentaire, d'atome événementiel.
  Il est impossible de décrire une totalité et toute description est sélective ; l'historien ne lève jamais la carte de l'événementiel, il peut tout au plus multiplier les itinéraires qui le traversent. Comme l'écrit à peu près F. von Hayek, le langage nous abuse qui parle de la Révolution française ou de la Guerre de Cent ans comme d'unités naturelles, ce qui nous porte à croire que le premier pas dans l'étude de ces événements doit être d'aller voir à quoi ils ressemblent, comme on fait quand on entend parler d'une pierre ou d'un animal ; l'objet de l'étude n'est jamais la totalité de tous les phénomènes observables en un temps et en un lieu donnés, mais toujours certains aspects seulement qui en sont choisis ; selon la question que nous posons, la même situation spatio-temporelle peut contenir un certain nombre d'objets différents d'étude ; Hayek ajoute que, « selon ces questions, ce que nous avons l'habitude de considérer comme un événement historique unique peut éclater en une multitude d'objets de connaissance ; c'est une confusion sur ce point qui est principalement responsable de la doctrine, tellement en vogue aujourd'hui, selon laquelle toute connaissance historique est nécessairement relative, déterminée par notre « situation » et vouée au changement avec l'écoulement du temps ; le noyau de vérité que contient l'assertion concernant la relativité de la connaissance historique est que les historiens s'intéressent à divers moments à des objets différents, mais non qu'ils soutien­dront des opinions différentes sur le même objet ». Ajoutons que, si un même « événement » peut être dispersé entre plusieurs intrigues, inversement des données appartenant à des catégories hétérogènes – le social, le politique, le religieux... – peuvent composer un même événement ; c'est même un cas très fréquent : la majorité des événemen­ts sont des « faits sociaux totaux » au sens de Marcel Mauss ; à vrai dire, la théorie du fait social total veut dire tout simplement que nos catégories traditionnelles mutilent la réalité.
  Il est évidemment impossible de raconter la totalité du devenir et il faut choisir ; il n'existe pas non plus une catégorie particulière d'événements (l'histoire politique, par exemple) qui serait l'Histoire et s'imposerait à notre choix. Il est donc littéralement vrai d'affirmer, avec Marrou, que toute historiographie est subjective : le choix d'un sujet d'histoire est libre et tous les sujets se valent en droit ; il n'existe pas d'Histoire et pas davantage de « sens de l'histoire » : le cours des événements (tiré par quelque locomotive de l'histoire vraiment scientifique) ne s'avance pas sur une voie toute tracée. L'itinéraire que choisit l'historien pour décrire le champ événementiel peut être librement choisi et tous les itinéraires sont également légitimes (encore qu'ils ne soient pas également intéressants). Cela dit, la configuration du terrain événementiel est ce qu'elle est, et deux historiens qui auront emprunté la même route verront le terrain de la même manière ou discuteront très objectivement de leur désaccord."

 

Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, 1971, Points Histoire, 1979, p. 37-38.



  "Si tout ce qui est arrivé est également digne de l'histoire, celle-ci ne devient-elle pas un chaos  Comment un fait y serait-il plus important qu'un autre  Comment tout ne se réduit-il pas à une grisaille d'événements singuliers  La vie d'un paysan nivernais vaudrait celle de Louis XIV  ce bruit de klaxons qui monte en ce moment de l'avenue vaudrait une guerre mondiale... Peut-on échapper à l'interrogation historiste ? Il faut qu'il y ait un choix en histoire, pour échapper à l'éparpillement en singularités et à une indifférence où tout se vaut.  La réponse est double. D'abord l'histoire ne s'intéresse pas à la singularité des événements individuels, mais à leur spécificité […] ; ensuite les faits, comme on va voir, n'existent pas comme autant de grains de sable. L'histoire n'est pas un déterminisme atomique : elle se déroule dans notre monde, où effectivement une guerre mondiale a plus d'importance qu'un concert de klaxons ; à moins que – tout est possible – ce concert ne déclenche lui-même une guerre mondiale ; car les « faits » n'existent pas à l'état isolé : l'historien les trouve tout organisés en ensembles où ils jouent le rôle de causes, fins, occasions, hasards, prétextes, etc. Notre propre existence, après tout, ne nous apparaît pas comme une grisaille d'incidents atomiques ; elle a d'emblée un sens, nous la comprenons ; pourquoi la situation de l'historien serait-elle plus kafkéenne ? L'histoire est faite de la même substance que la vie de chacun de nous. 
  Les faits ont donc une organisation naturelle, que l'historien trouve toute faite, une fois qu'il a choisi son sujet, et qui est inchangeable : l'effort du travail historique consiste justement à retrouver cette organisation : causes de la guerre de 1914, buts de guerre des belligérants, incident de Sarajevo; les limites de l'objectivité des explications historiques se ramènent en partie au fait que chaque historien parvient à pousser plus ou moins loin l'explication. À l'intérieur du sujet choisi, cette organisation des faits leur confère une importance relative: dans une histoire militaire de la guerre de 1914, un coup de main aux avant-postes importe moins qu'une offensive qui occupa à juste raison les grands titres des journaux ; dans la même histoire militaire, Verdun compte davantage que la grippe espagnole. Bien entendu, dans une histoire démographique, ce sera l'inverse. Les difficultés ne commenceraient que si l'on s'avisait de demander lequel, de Verdun et de la grippe, compte le plus absolument, du point de vue de l'Histoire. Ainsi donc : les faits n'existent pas isolément, mais ont des liaisons objectives ; le choix d'un sujet d'histoire est libre, mais, à l'intérieur du sujet choisi, les faits et leurs liaisons sont ce qu'ils sont et nul n'y pourra rien changer ; la vérité historique n'est ni relative, ni inaccessible comme un ineffable au-delà de tous les points de vue, comme un « géométral ». "


Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, 1971, Seuil, p. 50.



  "La démarche de l'historien, au lieu d'isoler ou de privilégier certains événements, consiste à les inscrire dans une perspective globale et à les situer dans la durée. En les mettant ainsi en rela­tion, il ne tend pas à les relativiser au sens moral du mot, mais à souligner les rapports de succession et de causalité. Mettre en évi­dence la complexité, souligner l'ambiguïté des situations ne visent pas à atténuer les responsabilités, à les diluer, mais à les apprécier plus exactement. Le maître mot de la démarche historique, qui définit les devoirs de quiconque exerce son intelligence sur le passé, n'est pas d'abord de juger mais de comprendre. Ceci n'ex­clut pas que le jugement intervienne et je me garderai de reprendre la position d'une histoire positiviste qui confondait objectivité et neutralité, je pense même que l'historien a le devoir de qualifier moralement les intentions et les actions, mais pas avant d'être entré dans la compréhension, sans pour autant tomber dans la connivence avec les intentions perverses et les actions criminelles. Comprendre, c'est accéder à la totalité : c'est en particulier cher­cher à pénétrer les intentions. C'est la part la plus aléatoire de la recherche historique et qui laisse la plus grande place à l'interpré­tation, mais on ne saurait trop se garder de la tentation d'induire les intentions à partir des actions ou de leurs résultats."

 

René Rémond, "L'exigence de mémoire et ses limites", 2001, in Aurélien Ferenczi (dir.), Devoir de mémoire, droit à l'oubli ?, Éditions Complexe, 2002, p. 44.
 

Retour au menu sur l'histoire


Date de création : 17/11/2007 @ 16:59
Dernière modification : 14/09/2018 @ 16:08
Catégorie :
Page lue 6763 fois


Imprimer l'article Imprimer l'article

Recherche



Un peu de musique
Contact - Infos
Visites

   visiteurs

   visiteurs en ligne

^ Haut ^