Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée, 1836, Livre de poche, 1988, p. 169.
"La liberté n'est autre chose que la possibilité pour l'être de tendre au plein exercice de ses facultés, au plein développement de ses activités ; en développant incessamment l'organe, la fonction élève l'être vers le degré supérieur d'existence où tend toute vie.
La liberté du développement physique, intellectuel et moral de chacun des hommes est donc la première condition de l'association humaine. Et puisqu'il n'existe pas de puissance extérieure, État, société politique, à laquelle appartienne un droit opposable au droit de l'individu, la faculté du développement de chaque individu ne peut trouver de limite que dans la faculté du développement également nécessaire à chacun de ses semblables.
Tout arrangement politique ou social qui cherchera à déterminer autrement les bornes de la liberté des hommes sera contraire aux lois naturelles de l'évolution de la société.
Mais ces libertés des individus ne sont pas des forces indépendantes les unes des autres ; les hommes sont, non des êtres isolés, mais des êtres associés ; au point de contact, ces libertés, se limitant l'une l'autre, ne doivent point se heurter, se faire échec et s'entre-détruire, mais au contraire, comme des forces de même sens appliquées à un point commun, elles doivent se composer en résultantes, qui accroîtront le mouvement du système tout entier.
Rousseau apercevait en partie cette conséquence quand, voulant montrer l'utilité du pacte social, il disait : « Chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce que l'on a. » [Du contrat social, I, 6]
Mais ce n'est pas seulement par une raison d'utilité, c'est par une raison de morale et plus rigoureusement encore par une raison de droit, qu'il est nécessaire qu'il en soit ainsi.
L'homme vivant dans la société, et ne pouvant vivre sans elle, est à toute heure un débiteur envers elle. Là est la base de ses devoirs, la charge de sa liberté.
L'obligation de chacun envers tous ne résulte pas d'une décision arbitraire, extérieure aux choses ; elle est simplement la contre-partie des avantages que chacun retire de l'état de société, le prix des services que l'association rend à chacun.
L'obéissance au devoir social n'est que l'acceptation d'une charge en échange d'un profit. C'est la reconnaissance d'une dette.
C'est cette idée de la dette de l'homme envers les autres hommes qui, donnant en réalité et en morale le fondement du devoir social, donne en même temps à la liberté, au droit individuel, son véritable caractère, et par là même ses limites et ses garanties."
Léon Bourgeois, Solidarité, 1896, Chapitre III, § 4, Armand Colin, 1902, p. 98-102.
"Les hommes sont en société. C'est là un fait d'ordre naturel, antérieur à leur consentement, supérieur à leur volonté. L'homme ne peut se soustraire matériellement ou moralement à l'association humaine. L'homme isolé n'existe pas.
De là une double conséquence.
Un échange de services s'établit nécessairement entre chacun des hommes et tous les autres. Le libre développement des facultés, des activités, en un mot, de l'être, ne peut être, pour chacun d'eux, obtenu que grâce au concours des facultés et des activités des autres hommes du même temps et n'obtient son degré actuel d'intensité et de plénitude que grâce aux efforts accumulés des facultés et des activités des hommes du temps passé.
Il y a donc pour chaque homme vivant, dette envers tous les hommes vivants, à raison et dans la mesure des services à lui rendus par l'effort de tous. Cet échange de services est la matière du quasi-contrat d'association qui lie tous les hommes, et c'est l'équitable évaluation des services échangés, c'est-à-dire l'équitable répartition des profits et des charges, de l'actif et du passif social qui est l'objet légitime de la loi sociale.
Il y a en outre, pour chaque homme vivant, dette envers les générations suivantes à raison des services rendus par les générations passées. À l'obligation de concourir aux charges de l'association actuelle, pour l'entretenir et la conserver, s'ajoute en effet l'obligation de l'accroître, et de concourir, dans les mêmes conditions d'équitable répartition, aux charges de cet accroissement. La cause de cette obligation est, elle aussi, dans la nature des choses. Le capital commun de l'association humaine est un dépôt confié aux hommes vivants, mais ce dépôt n'est pas le dépôt d'une chose immobile et morte, qu'il s'agit de conserver dans l'état où elle est livrée. C'est une organisation vivante en voie de perpétuelle évolution et dont l'évolution ne peut se poursuivre sans la continuité de l'effort constant de tous.
Quant à la répartition des charges qui résultent de cette double dette, elle sera équitable si tous les associés sont considérés comme faisant partie de l'association à titre égal, c'est-à-dire à titre d'hommes ayant également le droit de discuter et de consentir ; si aucune raison de préférence ou de défaveur particulière n'est invoquée, pour ou contre aucun d'entre eux, pour augmenter ou diminuer leur qualité première, leur titre de contractants ; si chacun d'eux a bien « cette égalité de valeur au point de vue du droit », sans laquelle le quasi-contrat ne pourrait être considéré comme un contrat rétroactivement consenti entre des volontés égales et libres."
Léon Bourgeois, Solidarité, 1896, Chapitre IV, § 2, Presses Universitaires du Septentrion, 1998, p. 49-50.
"Peu de questions relatives à la vie économique ont été aussi mal comprises que le problème de la sécurité économique. Et cette méconnaissance subsiste de façon frappante.
Dans un type de société soumise au jeu de la concurrence, cette insécurité faisait partie du système. Le producteur ou le travailleur individuels pouvaient à tout moment voir changer subitement leur sort. Ce changement pouvait résulter de la paresse ou d'un manque de compétence qui leur faisaient perdre leur clientèle ou leur place. Mais les hommes les plus capables pouvaient souffrir d'un soudain changement survenu dans le goût des consommateurs ou subir le contrecoup de leur propre incompétence ou de celle de leur employeur. Ces changements imprévisibles de situation étaient à la fois inévitables et utiles. Ils étaient inévitables, car ils participaient à la souplesse du système qui était capable de s'adapter aux changements. Au fur et à mesure des transformations intervenues dans les besoins et les exigences, les hommes trouvaient de nouveaux emplois et en perdaient d'anciens. Les nouvelles industries requéraient le capital, qui se trouvait perdu pour les anciennes. L'insécurité était utile, car elle poussait les gens – patrons, salariés, travailleurs indépendants – à travailler de leur mieux et le plus efficacement possible, sous peine de voir leurs propres fautes retomber impitoyablement sur eux. Toutefois on appréciait cette insécurité, dont le principe ami paraissait si valable, presque exclusivement quand il s'agissait d'autrui, ou dans l'abstrait. On la considérait comme une nécessité de première importance pour stimuler les efforts d'autrui. L'individu semblait rarement la considérer comme vitale quand il s'agissait de lui. Les restrictions de la concurrence et le libre mouvement des prix, principale source d'incertitude pour les entreprises ont surtout été déplorés par des professeurs d'université, nommés à vie. Ils estimaient en général la sécurité de leur emploi indispensable à l'éclosion de pensées fructueuses et élevées. Le souci des travailleurs préoccupés d'assurance-chômage ou d'assurance-vieillesse est apparu en général comme un signe d'indolence et de dégénérescence à des cadres qui auraient été fort peu attirés par des sociétés où ils risquaient d'être soumis à un licenciement arbitraire ou à des retraites insuffisantes. Les fermiers se sont vu reprocher de façon réitérée leur manque d'enthousiasme pour le système du libre prix, par des patrons dont les prix n'avaient pas changé depuis plusieurs années."
John K. Galbraith, L'Ère de l'opulence, 1958, 2e édition, 1969, tr. fr. Andrée R. Picard, Calmann-Lévy, 1970, p. 119-120.