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Texte à méditer :   Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible.   David Rousset
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Hors des sentiers battus
La compréhension de l'histoire par les acteurs historiques
 "C'est sur le plan des événements historiques que l'interdiction de goûter des fruits de l'arbre de la science prend tout son sens. Seule l'activité inconsciente est féconde, et l'homme qui joue un rôle dans les événements historiques ne comprend jamais leur signification. S'il essaye de les comprendre, il est frappé de stérilité."
 
Tolstoï, Guerre et paix, 1869, Tome quatrième, Première partie, Chapitre 4, tr. fr. Boris de Schloezer, 1960, Le Club français du livre, p. 1105.

  
 "Les événements contemporains ne sont pas de l'histoire. Nous ne savons pas quels effets ils produiront. Avec un certain recul, il nous est possible d'apprécier le sens des événements passés et de retracer les conséquences qu'ils ont produites. Mais l'histoire, au moment où elle se déroule, n'est pas encore de l'histoire pour nous. Elle nous mène à une terre inconnue et nous ne pouvons que rarement avoir une échappée sur ce qui nous attend. Il en serait tout autrement s'il nous était donné de revivre les mêmes événements en sachant tout ce que nous avons vu auparavant. Les choses nous paraîtraient bien différentes. Et des changements que nous remarquons à peine nous sembleraient très importants et souvent très inquiétants. Il est sans doute heureux que l'homme ne puisse faire une telle expérience et ne connaisse aucune loi qui s'impose à l'histoire.
 Cependant, quoique l'histoire ne se répète jamais tout à fait et précisément parce qu'aucun développement n'est inévitable, nous pouvons jusqu'à un certain point apprendre du passé comment on évite d'y retomber. On n'a pas besoin d'être un prophète pour se rendre compte qu'un danger vous menace. Une combinaison accidentelle d'expérience et d'intérêt permet souvent à un homme de voir les choses comme peu de gens les voient."
 
Friedrich A. Hayek, La Route de la servitude, 1946, Introduction, Trad. G. Blumberg, PUF, 1985, p. 9.


  "Quand il était du présent, [le] passé était comme le présent que nous vivons en ce moment, quelque chose de pulvérulent, de confus, multiforme, inintelligible : un réseau touffu de causes et d'effets, un champ de forces infiniment complexe que la conscience de l'homme, qu'il soit acteur ou témoin, se trouve nécessairement incapable de saisir dans sa réalité authentique (il n'y a aucun poste d'observation privilégié – du moins sur cette terre). Il faut ici reprendre l'exemple, classique depuis Stendhal et Tolstoï, des batailles napoléoniennes, le Waterloo de la Chartreuse, ou mieux (car Napoléon lui-même, pour Tolstoï, est aussi perdu que le Prince André ou Pierre Bezoukhov, l'Austerlitz et le Borodino de Vojna i Mir [Guerre et paix]…
  L'historien ne saurait se contenter d'une telle vision, fragmentaire et superficielle ; il veut en savoir, il cherche à en savoir beaucoup plus « long » qu'aucun des contemporains de l'époque étudiée n’en a su, n’en a pus savoir ; non certes qu'il prétende retrouver la même précision dans le détail, la même richesse concrète que celle de l'expérience vécue (cela, il le sait, est impossible et d'ailleurs ne l’intéresse pas au premier chef) : la connaissance qu'il veut élaborer de ce passé vise à une intelligibilité ; elle doit s’élever au-dessus de la poussière des petits faits, de ces molécules dont l'agitation en désordre a constitué le présent pour y substituer une vision ordonnée, qui dégage des lignes générales des orientations susceptibles d’être comprises ; des chaînes de relations causales ou finalistes, des significations, des valeurs. L'historien doit parvenir à jeter sur le passé ce regard rationnel qui comprend, saisit et (en un sens) explique – ce regard que nous désespérons à pouvoir jeter sur notre temps, d'où cet appel à Clio […], cette attente de l,histoire, qui un jour, nous l'espérons, permettra de savoir ce que nous n'avons pas su (tant de données essentielles ont échappé à notre information, à notre expérience), et surtout de comprendre ce que dans la chaleur de nos combats, entraînés par des courants de forces que nous ne pouvions contempler d'en haut, nous ne pouvions pas saisir, qu'il était impossible de saisir tant que les forces en action ne s'étaient pas révélées par l'accomplissement de tous leurs effets, tant que le devenir n'était pas réalisé au parfait devenu. Ne comparons pas trop vite l'historien au dramaturge ou au romancier, car il doit être toujours bien souligné que cette intelligibilité doit être vraie, et non pas imaginaire, trouver sa raison dans la « réalité » du passé humain ; mais cela rappelé, il est vrai de dire que l'histoire doit chercher à élaborer une connaissance qui soit aussi intelligible que du Shakespeare ou du Balzac."

 

Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, 1954, Points Histoire, 1975, p. 43-45.


 
 "Ce qui est fâcheux, c'est que, quels que soient le caractère et le contenu de l'histoire qui suit, qu'elle soit jouée dans la vie publique ou dans le privé, qu'elle comporte un petit nombre ou un grand nombre d'acteurs, le sens ne s'en révélera pleinement que lorsqu'elle s'achèvera. Par opposition à la fabrication dans laquelle la lumière permettant de juger le produit fini vient de l'image, du modèle perçu d'avance par l'artisan, la lumière qui éclaire les processus de l'action, et par conséquent les processus historiques, n'apparaît qu'à la fin, bien souvent lorsque tous les participants sont morts. L'action ne se révèle pleinement qu'au conteur, à l'historien qui regarde en arrière et sans aucun doute connaît le fond du problème bien mieux que les participants. Tous les récits écrits par les acteurs eux-mêmes, bien qu'en de rares cas ils puissent exposer de façon très digne de foi des intentions, des buts, des motifs, ne sont aux mains de l'historien que d'utiles documents et n'atteignent jamais à la signification ni à la véracité du récit de l'historien. Ce que dit le narrateur est nécessairement caché à l'acteur, du moins tant qu'il est engagé dans l'action et dans les conséquences, car pour lui le sens de son acte ne réside pas dans l'histoire qui suit. Même si les histoires sont les résultats inévitables de l'action, ce n'est pas l'acteur, c'est le narrateur qui voit et qui « fait » l'histoire".
 
Hannah Arendt, La condition de l'homme moderne, 1958, Chapitre V, tr. G. Fradier, Pocket, p. 250-251.
 

Date de création : 08/06/2011 @ 16:50
Dernière modification : 10/12/2014 @ 12:58
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